YANG : Machines avant, toutes !

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YANG

Machines avant, toutes !

 

Quartet instrumental associant contrepoints guitaristiques et rythmique rock puissante, YANG existe depuis 2002. Le groupe s’est fait remarquer avec un premier album, Une nature complexe, paru chez Cuneiform Records en 2004. Après cinq patientes années, le groupe sort enfin son second CD, Machines, cette fois-ci en autoproduction (signe des temps…).

Fondateur du groupe, Frédéric L’EPEE occupe une place importante dans le paysage et l’histoire des musiques progressives françaises, puisqu’il fut le fondateur du mythique SHYLOCK dans les années 1970, puis de PHILHARMONIE dans les années 1990. Il a également animé le Cercles de Guitares de Nice et le G.L.I. (Groupement de libres improvisateurs), à la lisière du rock et des musiques contemporaines, et il enseigne la guitare, l’harmonie et la composition à Paris. La richesse de son parcours artistique contraste avec son peu de mise en valeur dans le milieu du rock progressif hexagonal.

RYTHMES CROISÉS / TRAVERSES se devait de réparer cette injustice, alors que YANG poursuit son évolution avec son excellent nouvel album, malgré une représentativité scénique très restreinte due à la frilosité toujours accrue des programmateurs de salles vis-à-vis de ces musiques complexes et intenses.

Entretien avec Frédéric L’EPEE (YANG)

Commençons par revenir aux origines de YANG : le quartet a déjà huit ans d’existence. Dans quelles circonstances s’est-il formé ?

Frédéric L’ÉPÉE : Quand PHILHARMONIE s’est arrêté, j’ai dû subir plusieurs interventions chirurgicales sur ma main gauche à la suite d’un accident de la circulation. J’ai dû prendre le temps de retrouver un usage normal de ma main en me concentrant sur la composition d’un album solo (Le Mont Analogue, composé au clavier dans un premier temps) [NDLR : inspiré de l’ouvrage du même titre de René DAUMAL], l’improvisation, et quelques concerts solo entre les opérations.

Dès que l’état de ma main s’est stabilisé, j’ai voulu former un nouveau groupe, un trio guitare-basse-batterie à l’origine. J’avais gardé le contact avec Volodia BRICE et j’ai rencontré Stéphane BERTRAND pendant un concert du G.L.I., je leur ai donc proposé une collaboration. Il a rapidement fallu trouver un second guitariste ; je savais que Julien VECCHIÉ serait intéressé, et YANG est né.

Dans ton esprit, YANG a-t-il été conçu comme une continuation stricto sensu de l’aventure de ton précédent groupe PHILHARMONIE ?

FL : Dans la mesure où YANG a commencé en trio comme PHILHARMONIE a terminé, on peut dire que c’est une continuation. De plus, j’étais un peu frustré par l’arrêt de PHILHARMONIE à un moment où la musique prenait un tour un peu plus énergique, plus direct. J’ai donc souhaité m’engager avec YANG dans l’exploitation d’un son compact, saturé, avec des aspérités que PHILHARMONIE n’avait pas, mais sans rupture franche quand même. Il nous arrive très souvent d’ailleurs de jouer dans nos concerts des titres du dernier album de PHILHARMONIE, Le Dernier Mot, soit pour apaiser un peu l’ambiance (Rondo argentin, Sans réponse), soit pour faire le lien entre les deux groupes (Le Dernier Mot).

On sait que la moitié de la formation de YANG a été modifiée peu de temps avant son premier concert (en 2005 au festival Les Tritonales). En quoi l’arrivée de deux nouveaux musiciens a-t-elle eu un impact sur l’écriture des compositions ?

FL : Quand je compose pour une formation dont je connais les musiciens, je ne peux m’empêcher de les entendre, avec leur personnalité, leur son qui, assez naturellement, influencent le cours de mon travail.

Dans la première formation, le bassiste (Stéphane) était jazz mais très extraverti, aimant jouer fort avec un gros son. Julien, lui, était un jeune guitariste très précis, très réservé et aimant les sons clairs. Dans la forme actuelle, Nico à la basse à un bagage musical énorme, mais a une petite prédilection pour toutes les finesses rythmiques, avec toutefois un grand sens mélodique. Laurent vient du métal prog, mais écoute et peut jouer vraiment de tout, avec une préférence pour ce qui est expressif et énergique. Avec un guitariste aimant jouer en disto, je m’en suis donné à cœur joie !

Enfin une petite rectification : le premier concert de YANG a eu lieu au CEDAC de Cimiez à Nice en avril 2005, 2 mois avant le Triton.

Au temps pour moi… Six ans se sont écoulés entre les deux albums de YANG. Néanmoins, la formation est restée la même depuis ce fameux premier concert. Alors pourquoi a-t-il fallu autant de temps pour donner une suite discographique au premier opus ?

FL : Pour deux raisons : en étant séparés par environ 700 km, on ne peut répéter souvent. C’est donc lors de mes venues à Nice que nous pouvons travailler ensemble. Lors de ces séances, soit nous préparons un concert, soit nous mettons en place un nouveau répertoire. Mais en 2006, tout l’album était plus ou moins achevé.

La raison principale est que nous n’avons pas trouvé de label pour le sortir. Cuneiform Records, qui a sorti le premier YANG, a dû, à cause de difficultés financières, refuser de sortir Machines. Il a donc fallu chercher une autre maison de disques sans finalement trouver de collaboration possible. Nous avons quand même enregistré l’album en 2008, pour finalement le sortir autoproduit fin 2009.

Une nature complexe avait été enregistré en peu de temps, pour « conserver l’intensité d’une exécution spontanée » (sic). Machines a-t-il bénéficié du même traitement ?

FL : Avec YANG, j’essaie d’avoir sur disque le son le plus direct possible. C’est pourquoi nous enregistrons toujours tous ensemble. Dans Machines, nous avons procédé de même, avec un temps d’enregistrement très court, mais cette fois en passant plus de temps sur des sons et des timbres additionnels (guitares acoustiques, sons électroniques, saz, piano).

Tout en restant fondée sur les mêmes préceptes que celle du premier CD (contrepoint de guitares, pulsation rock), avec même un durcissement de ton, la musique de Machines fait montre d’influences encore plus larges (contemporain, métal, latin jazz, musiques est-européennes…). On remarque même l’apparition ponctuelle d’instruments “exogènes”, comme le piano dans Massacre et le saz sur 3e Messs. Envisages-tu de poursuivre cet élargissement de la palette de YANG ?

FL : J’écoute beaucoup de musiques anciennes d’Extrême-Orient (chinoise, japonaise, vietnamienne), turques et celtes. Mais aussi beaucoup de musique contemporaine et électronique. Je suis également avide de nouvelles sonorités. Je me nourris de toutes ces musiques, il est donc normal que cela se manifeste dans mon travail et se retrouve bien sûr dans les prochains titres de YANG. Mais l’esprit fait généralement une synthèse des influences qu’il reçoit et leur apparition ne se fait pas toujours sentir de façon évidente (il arrive d’ailleurs qu’on croie entendre une certaine influence là ou une autre est à l’œuvre).

Dans Machines, tu restes toujours l’unique compositeur de YANG, exception faite de 3e Messs, co-écrit avec Nico GOMEZ. Est-il exclu que les autres membres puissent écrire pour YANG ?

FL : Je compose beaucoup, que ce soit pour YANG ou d’autres projets. Quand j’ai une idée appropriée, je la propose aux autres, s’ils l’aiment je l’exploite, sinon je l’oublie et je passe à autre chose. Il nous est arrivé de travailler sur des titres entiers (comme d’ailleurs avec PHILHARMONIE) pour finalement les rejeter, peu importe ! L’essentiel est que chacun éprouve du plaisir à jouer.

Jusqu’à présent, seul Nico a proposé du matériel pour YANG, mais il est loin d’être exclu que les autres le fassent. Le fait que nous nous voyions rarement implique que nous avons peu de temps à passer en répétitions de composition collective. Si je conçois toute une pièce, que j’envoie aux autres les partitions et les mp3, quitte à ce qu’ils modifient leur partie à volonté, tout est bien plus pratique. Bientôt les répétitions en ligne !

L’idée directrice de la musique de YANG érige la complexité en principe fondamental, comme en témoigne le titre du premier album. Avec Machines, on passe de la notion de complexité à celle de mécanicité. Quelle relation entretienne selon toi ces deux notions ?

FL : Le sens du titre Machines vient de l’idée que les organismes, qu’ils soient mécaniques, organiques, sociaux, idéels ou culturels (comme un groupe musical par exemple) se comportent comme des machines complexes en utilisant et transformant des matières premières (éléments organiques, minéraux, nourritures, espoirs, idées, influences) en éléments nouveaux, énergie, art, musique etc. (voir les “machines désirantes” de Gilles DELEUZE).

Nous vivons à une époque de recherche de la facilité, de la simplification à outrance et allons sans doute à notre perte. Seule la pensée complexe (Edgar MORIN), en tentant de prendre en compte le plus grand nombre possible de paramètres, ou à défaut la conscience de cette complexité peut nous aider à envisager le monde tel qu’il est : une nature complexe. La musique de YANG ne recherche pas la complexité, elle tente seulement de souligner la complexité de ce qui peut se concevoir et se percevoir simplement.

Il n’est un secret pour personne que ta musique a subi l’influence primordiale celle de Robert FRIPP et de KING CRIMSON. Quel a été son rôle dans ton développement en tant que musicien? D’autres artistes et musiques ont-il joué un rôle (presque) aussi important ?

FL : J’ai découvert Robert FRIPP à une époque où je faisais déjà de la musique, mais n’avais pas encore décidé de quel instrument j’allais réellement jouer. J’aimais la guitare et en jouais (j’adorais Jimmy PAGE) mais regrettais que les sons ne durent pas, je jouais donc aussi du sax, de l’orgue, et en général tout ce qui me tombait sous la main. C’est quand j’ai entendu l’album Earthbound de KING CRIMSON que j’avais acheté à cause de la pochette toute noire (ma période gothique), que je trouvais le son que je cherchais dans le solo de The Sailor’s Tale. Joué de plus sur une gamme pentatonique non blues, il me faisait penser à de la musique chinoise, que j’aimais déjà beaucoup à l’époque. Voilà où a été l’influence première de FRIPP. Je me suis mis à vraiment à jouer de la guitare à ce moment-là, j’avais seize ans.

J’aimais également la musique répétitive, surtout Steve REICH, et c’est sans doute là une autre des influences les plus perceptibles dans mon travail. Toutefois, c’est YANG qui revendique ouvertement une filiation avec KING CRIMSON, surtout celui de Starless & Bible Black et Red, en tentant d’exploiter plus avant les voies ouvertes par FRIPP et BRUFORD à l’époque. Je ne pense pas que mes pièces de musique contemporaine, par exemple, laissent apparaître une empreinte quelconque. Bien que, comme je disais plus haut, il est certain qu’elle soit présente synthétisée. (Deux de mes pièces pour guitare et accordéon sont jouées le 22 juin au BKA – Mehringdamm 34 – 10961 à Berlin.)

Le choix du nom YANG est semble-t-il lié à un ton intérêt pour la musique chinoise, voire pour la philosophie chinoise. Peux-tu nous en dire plus à ce sujet ?

FL : Je m’intéresse à la culture chinoise à cause de mon intérêt pour leur musique ancienne. Je pense que je peux mieux comprendre une musique lorsque j’en connais un peu la langue et le contexte. J’ai donc appris le chinois et pas mal lu sur l’art pictural, la poésie et la philosophie (qui tient parfaitement compte de la complexité inhérente aux structures de l’univers), notamment le Tao De Jing.

Dans le Tao, le principe du Yang est celui qui régit, entre autres, l’ouverture vers l’extérieur et la manifestation au monde. C’était pour moi le nom parfait pour se présenter au public. Si j’en viens finalement à créer un label, ce sera sans doute aussi sous ce nom.

YANG a donné peu de concerts jusqu’ici. Est-ce un obstacle rédhibitoire ?

FL : Hélas, les possibilités de concert pour le rock progressif instrumental sont extrêmement rares. Encore plus en France qu’ailleurs, et je ne sais pas pourquoi, puisqu’il y a un public qui a envie d’entendre cette musique. Malheureusement, les programmateurs de salle ne veulent que rarement entendre parler de rock progressif, et ceux qui veulent se cantonnent souvent à une seule branche parmi un foisonnement de ramures.

Les membres de YANG et moi adorons jouer ensemble, nous venons de jouer à Madrid avec le très bon groupe KOTEBEL (instrumental également) et allons jouer le 18 juin aux Instants Chavirés, à Montreuil, mais c’est nous qui organisons ce concert, pas les Instants. Je ne vois que ça pour jouer en ce moment en France, louer la salle et organiser soi-même. Autrement il y a les festivals internationaux, mais il y a tellement de groupes…

Que sont devenues tes autres activités musicales, comme le G.L.I. (Groupement de libres improvisateurs) et le Cercle de guitares de Nice ?

FL : Je continue toujours, comme je disais plus haut, mon activité de compositeur contemporain, j’ai également un duo bientôt trio avec un chanteur américain, LOBOTONICS, plutôt acoustique tirant un peu sur le blues torturé, nous reprenons d’ailleurs un titre de Tom WAITS et allons peut être bientôt commencer à nous produire sur scène.

En quittant Nice, j’ai arrêté le GLI, et le Cercle de guitares a disparu au profit d’une “Chorale de guitare”, atelier de répertoire que je dirige actuellement à Paris et qui joue BACH, Stevie WONDER, LED ZEPPELIN, COUPERIN, HENDRIX… et musique chinoise !!!

Propos recueillis par Stéphane Fougère
Photos concerts : Sylvie Hamon
Photo groupe : Cuneiform Records

Site : www.laspada.perso.cegetel.net

Page : https://yang1.bandcamp.com/

(Article original publié dans
TRAVERSES n°28 – mai 2010)

 

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