Yochk’o SEFFER – La Voix du tarogato (Yod)

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Yochk’o SEFFER – La Voix du tarogato (Yod)
(Acel / Musea)

 

Aller de l’avant, malgré le poids et la vitesse des années qui, comme chacun sait, passent à vive allure : ce credo, Yochk’o SEFFER continue de s’y attacher, alors qu’il arrive quand même à quelques encablures de ses 80 printemps. Mais qu’importe ! Yochk’o SEFFER continue de jouer, de créer, de composer, d’enregistrer, bref d’aller de l’avant pour être « toujours devant », comme il est écrit dans le livret.

Soixante années de parcours musical n’ont pas essoufflé la détermination du souffleur hongrois à parfaire son œuvre syncrétique mariant arts plastiques et musique, laquelle a pour ainsi dire sculpté sans relâche la riche matière sonore que permet la connexion BARTOK/COLTRANE, pétrie quelque part au fond d’une « hongarité » opiniâtre, voire d’une « magyaritude » tenace. C’est celle-ci que Yochk’o continue de revendiquer et de développer dans ce nouvel opus en mettant l’accent cette fois sur un instrument de musique à vent typique de la culture hongroise, le tarogato, considéré comme l’ancêtre du saxophone. C’est sur ce bois (encore vert!) que Yochk’o SEFFER s’exprime en priorité sur ce double album, bien décidé à lui donner… sa « voix » !

Cet attrait pour un instrument chargé d’histoire n’est pas une lubie subite de senior : Yochk’o s’est intéressé à cet instrument (dont il a joué pour la première fois à l’âge de quatre ans) et l’a intégré à son discours musical depuis les années 2000, aux côtés de ses saxophones, clarinettes, pianos et sculptures sonores. Mais il ne lui avait jamais consacré tout un album. Certes, il y a eu un enregistrement en 2007, nommé justement The Voices of tarogato, mais qui n’a fait l’objet que d’une diffusion digitale. Du coup, La Voix du tarogato est bel et bien le premier disque physique de Yochk’o consacré à ce bois à anche simple, et le répertoire qu’il contient n’a rien de commun avec celui du précédent « album » virtuel.

Des Voices of Tarogato plurielles, nous sommes passés à une Voix du tarogato unique, mais cela ne signifie pas que ce dernier conserve tout du long le même registre. (C’eut été dommage en plus d’être lassant, car cet album est quand même un double CD !) En fait, ce disque aurait plutôt dû s’appeler « La Voix DES tarogatos », vu que Yochk’o SEFFER en joue de diverses sortes : tarogato sib, tarogato basse, tarogato soprano sib. Et parce qu’il ne s’agit pas d’un album strictement solo (j’en vois qui respirent !), Yochk’o SEFFER n’est pas le seul à jouer du tarogato. Il est en effet accompagné sur certaines pièces par le PARIS TAROGATO QUARTET (assurément sans équivalent dans la capitale de notre hexagone, ni même en Hongrie certainement !). Ce dernier est constitué de musiciens avec lesquels Yochk’o a pris l’habitude de s’entourer depuis quelque temps et qui ont suivi son enseignement musical : Serge BERTOCCHI joue ainsi du tarogato en ut, Laurent MATHERON du tarogato alto mib, Frédéric COUDERC du tarogato soprano sib, et Yochk’o du tarogato basse.

C’est avec ce quartet que Yochk’o SEFFER joue sur la quasi-intégralité du premier CD (ainsi que sur un morceau du second CD), notamment sur la pièce à épisodes Nepdal. L’auditeur, que l’on devine doté d’oreilles aventureuses et curieuses de sons non policés, peut donc goûter toutes les nuances de tons (ou plutôt d’atonalités) qui émanent de cette combinaison de tarogatos, dont la gamme sonore oscille entre le saxophone soprano et le cor anglais, avec cette part de « raucité » est-européenne qui a valu à l’instrument d’être utilisé, au même titre que la cornemuse, comme « sonnette d’alarme » durant les combats et soulèvements nationaux qui ont marqué l’Histoire de la Hongrie. Le tarogato lui-même a fait les frais de l’occupation autrichienne puisqu’il a été confisqué et brûlé… Aussi peut-on voir une sorte de revanche dans la démarche de réhabilitation de cet instrument opérée par Yochk’o SEFFER. Ce dernier, en créant le PARIS TAROGATO QUARTET, a ni plus ni moins activé une cellule… peut-être pas terroriste, mais indéniablement armée ! On parle d’arme culturelle et artistique, bien sûr !

Et pour achever de « cultiver » l’auditeur, le second CD contient même un texte, un sonnet vantant La Révolte des tarogatos, raconté par Didier MALHERBE en personne ! Lui-même étant joueur de tarogato sib, il se joint également au quartet sur Titok et Borozo. Avec pareil « kommandoh de tarogatistes », nul doute que la « voix du bois » n’est pas du genre à se retrouver… sur la touche (du bois) !

Et parce que Yochk’o SEFFER est un perfectionniste décidé à faire valoir toute la modernité du tarogato, il a de même conçu plusieurs pièces qui font intervenir les percussions électro-acoustiques du fidèle complice François CAUSSE, qui infuse une propulsion rythmique (de préférence impaire) aussi inventive qu’idoine aux frasques de ces vents exaltés.

En fait, ce double CD ne contient qu’une seule pièce soliste, la dernière, Bouquet de fleurs, une envolée lyrique de tarogato sib déployée en cinq parties qui signe une dédicace personnelle de Yochk’o à sa femme.

Non content de faire entendre La Voix du tarogato, Yochk’o SEFFER lui a dessiné une voie musicale que lui seul pouvait concevoir compte tenu de ses pôles d’attraction, une voie sauvage et maîtrisée entre langages jazz, contemporain et ethnique.

Le livret contient en outre de splendides œuvres picturales de Yochk’o en formes de vitraux expressionnistes qui résonnent de toute la force « élémentale » que l’on perçoit dans sa musique : l’air, le feu, la terre et l’eau irriguent en effet cette âme musicale dont NEFFESH MUSIC se voulait le véhicule, et qui trouve dans cette Voix du tarogato une nouvelle manière de résonner avec une vitalité renouvelée. Le sous-titre de ce double album, Yod, renvoie au chiffre dix en hébreu, qui symbolise une forme d’accomplissement (retour à l’unité, à la totalité) et marque un renouveau créatif. Les « vieilles racines » de Yochk’o SEFFER ne sont pas prêtes de se tarir…

Stéphane Fougère

Label : http://www.acel-enligne.fr/

Distribution : www.musearecords.com

 

 

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