Zarina KOPYRINA & Ilya ZHIRKOV – Genius Loci (Sakha Music in Jura Mountains)

Print Friendly, PDF & Email
Zarina KOPYRINA & Ilya ZHIRKOV – Genius Loci (Sakha Music in Jura Mountains)
(Borealia)

La modeste maison d’édition Borealia s’est spécialisée dans la mise en valeur des expressions artistiques de cette partie de la Sibérie que l’on nomme Yakoutie (ou Sakha).

Seconde réalisation discographique du label (après Arctic Spirit de German et Claudia KHATYLAEV), Genius Loci permet de faire connaissance avec un duo formé par la chanteuse Zarina KOPYRINA et le joueur de guimbarde Ilya ZHIRKOV. Tous deux nous offrent un répertoire assez « roots » de chants, de récits épiques et d’improvisations instrumentales qui sont autant de tranches de vie (quotidienne et fantastique) et de sensations intimes en lien direct avec la tradition de Yakoutie/Sakha. Et pourtant, quelque chose dans la confection de ce disque relève d’une démarche expérimentale.

La voix enflammée et porteuse de Zarina KOPYRINA et les singulières « stridulations » buccales d’Ilya ZHIRKOV se complètent si bien que leur dispositif minimaliste se double d’un symbolique « élémentale » (le feu et l’eau combinés) qui va de pair avec la spiritualité sibérienne. Selon celle-ci, tous les éléments de la nature ont une âme : animaux, forêts, cours d’eau… C’est cette présence d’un esprit dans chaque chose et dans chaque lieu que se sont efforcés de manifester les deux artistes sakha.

Ils ont été aidés en la matière par un artiste sonore français, Éric CORDIER, compositeur de musique électroacoustique, improvisateur, vielliste et plasticien qui a réalisé divers projets musicaux à base de « field recordings » (cf. ses albums Osorezan et Breizhiselad). C’est ainsi dans un contexte 100 % naturel, plutôt que dans un studio coupé du monde, qu’Éric CORDIER a captés Zarina et Ilya : « Je voulais travailler sur un enregistrement qui représenterait en priorité les musiciens interagissant avec leur environnement. »

Mais contre toute attente, ce n’est pas en Sibérie que ce CD a été enregistré mais en France, au fin fond de la campagne jurassienne. C’est dans cette région que Zarina KOPYRINA, Ilya ZHIRKOV et Éric CORDIER sont allés traquer l’« esprit du lieu » (de l’expression latine qui a donné son titre à ce disque). Ça tombe bien, le Jura est lui aussi riche d’une mythologie qui fait la part belle aux créatures surnaturelles comme la Vouivre, devenue l’esprit des eaux. De fait, cette initiative de délocalisation/relocalisation fait de ce disque un cas à part dans le vaste domaine des enregistrements de terrain à caractère ethnomusicologique.

En enregistrant Zarina KOPYRINA et Ilya ZIRKHOV à différents moments de la journée et dans des lieux aussi divers que les rives d’un étang, une forêt, une source, un ruisseau, une grotte, près d’une cheminée ou dans une étable, Éric CORDIER a capté des manifestations environnementales dont certaines ne peuvent se révéler qu’à une écoute attentive : un clapotis, une flammèche crépitante, une coulée de gouttes sur des pierres résonantes, un envol d’oiseau, un meuglement d’approbation…

Ces « bruitages » que d’autres appréhenderaient comme des parasites intempestifs sont ici au contraire des acteurs primordiaux de l’ambiance générale recherchée. Pas de doute, les esprits sont là, en tout être et en toute chose ! C’est pour ces derniers que se sont musicalement exprimés Zarina et Ilya ; et en écoutant ce disque, on a vraiment l’impression d’être là, avec eux, à proximité de « l’autre monde ». Il y a de fait une formidable interaction entre les atmosphères des lieux et les interventions artistiques.

Ainsi le Jura devient-il une caisse de résonance pour les deux artistes sakha, leurs mouvements, leurs sons et leurs émissions vocales. Ce « métissage » environnemental est parfaitement réussi et contribue à donner un grain particulier à cette réalisation, qui traduit à la fois l’ampleur et l’intimité des espaces investis en plus de livrer une vision sans fard de la culture sakha.

Genius Loci fait bien plus que du documentaire, il nous prouve que l’enregistrement de terrain est aussi le vecteur de champs magnétiques entre l’être humain et son environnement.

Stéphane Fougère
(Chronique originale publiée sur
le site d’ETHNOTEMPOS le 1er juin 2013 et
dans TRAVERSES n°33 – juin 2013)

Label : www.borealia.eu

 

 

 

Laisser un commentaire