Beatriz PICHI MALEN – La Voix du chant ancestral

Beatriz PICHI MALEN

La Voix du chant ancestral

Beatriz-Pichi-Malen-01Biographie

Chanteuse d’origine mapuche, groupe indigène du sud de l’Amérique du Sud en République Argentine. Née à Los Toldos. Arrière-arrière-petite-fille du chef Ignacio Coliqueo.

Depuis 1984, elle se consacre à la tâche de faire connaître l’essence même de son peuple à travers le répertoire musical de ses ancêtres. Une voix ferme, profonde, et très particulière, accompagnée d’instruments traditionnels tels que le kultrun, les kaskawillas et le trompe, qui nous immerge dans la culture mapuche, Elle interprète en mapudungun (la langue des Mapuche) des chansons sacrées et populaires dont certaines sont plusieurs fois centenaires.

En 2000 elle a présenté son premier travail discographique, PLATA (Argent), en 2005 AÑIL (Indigo) chez Acqua Records et travaille actuellement à son troisième disque.

Beatriz PICHI MALEN a participé à des Forums Internationaux, à des publications de livres, entre autres à Visitantes de la Luz (Les Visiteurs de la Lumière) ainsi qu’aux productions discographiques d’artistes importants (The ZAWINUL SINDICATE, La PORTUARIA, entre autres) ainsi qu’à des films documentaires.

Sa participation au cinéma ou à des émissions de télévision a toujours été en accord avec un point de vue strictement documentaire et anthropologique.

Beatriz-Pichi-Malen-02Elle a proposé des conférences, des séminaires et ateliers ainsi que diverses activités didactiques dans des collèges, des universités, à des congrès anthropologiques et des centres culturels ; accompagné des expositions de peinture, de photo et de collections privées d’orfèvrerie mapuche.

Son spectacle a été présenté dans un nombre considérable de festivals et de théâtres, non seulement en Argentine mais aussi au Chili, en Uruguay, au Costa-Rica, aux Etats-Unis et dans divers pays européens (Espagne, Euskadi espagnol, République Tchèque et Slovaquie), au festival des Nuits Atypiques de Langon (Gironde).

En juin 2007 – coïncidant avec la célébration du Wiñoy Tripantu (la nouvelle année) qui fête l’achèvement d’un cycle de la nature et le début d’un autre avec des forces renouvelées – a débuté le tournage de la première des deux parties d’un documentaire sur la vie de Beatriz PICHI MALEN et des communautés mapuche avec des réalisateurs-documentalistes indépendants d’Hollywood.

Pour Beatriz PICHI MALEN le chant mapuche est tout simplement la voix de la terre (mapudungun signifie précisément « la langue de la terre ») et, comme celle-ci possède une seule âme, son chant est destiné à la terre entière ; son aspiration étant de faire connaître sa culture par l’art du chant, avec respect et amour, en travaillant inlassablement et en chantant partout où elle y est invitée.

Site : www.pichimalen.com

e-mail : beatriz@pichimalen.com

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Entretien avec Beatriz PICHI MALEN

« J’ai commencé à chanter à l’adolescence, lorsque, pour la première fois, j’écoutai Aimé PAINé. Ces chants-là me fascinaient. Elle était alors la seule qui le faisait sur scène. Notre peuple les conservait bien gardés, ces chants. Encore aujourd’hui dans certaines communautés, nos frères ne chantent pas : c’est qu’il y a une certaine crainte qui subsiste, un certain sentiment de honte. C’est là que repose ma responsabilité : faire prendre conscience aux gens de notre peuple que nous pouvons – et que nous devons – le faire, car ceci fait partie de l' »être » et non du « paraître ». »

La chanteuse mapuche raconte qu’elle n’avait pas pensé en faire une profession. Que la vie l’y a amenée et qu’elle a ainsi donné une réponse à ce qu’elle ressentait au fond d’elle-même :

« Je me suis engagée dans cette voie avec l’obligation de récupérer une histoire, d’avoir le courage de regarder ce passé de souffrance et d’une guerre perdue, mais en même temps tout en sachant que nous sommes vivants… Alors, si nous sommes vivants, que puis-je faire ou que pouvons-nous faire globalement ? »

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Quel est le sentiment éprouvé envers les descendants de ceux qui gagnèrent la bataille ? Ressentiment… haine…

Les sentiments sont très divers. Il y a des gens qui ont conservé le ressentiment. D’autres ont essayé de voir ce qui s’est passé et d’autres encore, comme nous, cherchent à se situer dans le temps et à savoir comment le faire. Nous nous situons dans le temps d’aujourd’hui. Nous qui sommes en vie, tant les gagnants que les perdants, nous sommes héritiers d’une histoire que nous n’avons pas choisie, mais par contre la responsabilité nous échoit de savoir quoi faire de cet héritage. En fonction de quoi on se mettra en mouvement ou non. Il y a des gens qui préfèrent ne rien voir et qui prennent d’autres directions… D’autres oui veulent le faire et se posent le problème de savoir comment agir pour racheter le passé, construire ou reconstruire.

(La chanteuse parle avec franchise. Sa voix est belle)

Qui vous a baptisée PICHI MALEN ? (1)

Mon papa.

Au final, c’est ce que je suis : une petite femme.

[Pichi Malen signifie « Petite Femme » en mapuche (NDLT)]

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Beatriz-Pichi-Malen-04Le nom passa officiellement en nom d’artiste en 1994, lors de la présélection du Festival de Cosquín [Argentine] quand elle fut sélectionnée pour la finale sous le nom de Beatriz PICHI MALEN :

« Cette année-là le chant mapuche obtint le prix Révélation », dit-elle en s’effaçant délibérément du rôle de protagoniste. Pourtant, elle est actuellement à une place éminente d’artiste à visée internationale. Son travail est valorisé à l’étranger et a fait l’objet de grands éloges dans notre pays.

Est-ce un rôle qui fait peur ?

Je ne le perçois pas ainsi. Oui, j’admets que les responsabilités sont de plus en plus grandes, mais cela ne m’effraie pas. Cela me préoccupe. Et comme dit Luis LANDRISCINA : « Comme cela me préoccupe, je m’en occupe » De quoi ? « D’y répondre. »

« Ce qui ne se négocie pas, c’est la dignité. On peut discuter de tout le reste, pourvu que les interlocuteurs fassent montre d’une attitude de respect envers notre peuple. »

Est-ce qu’à l’intérieur de votre communauté, quelqu’un a manifesté de la réprobation ou remis votre travail en question, ou bien vous a fait savoir que présenter ces chants hors du cadre communautaire impliquait une trahison ou une profanation ?

Si quelqu’un le pense, il ne me l’a pas encore dit. Et si cela arrivait, ce serait bon de le savoir. J’ai la grande satisfaction pour le moment – car ce fut un grand défi que de s’enhardir à le faire – que depuis les gens les plus modestes jusqu’aux gens éminents [de la communauté] approuvent mon travail. Ils disent que le chant de notre peuple est vivant parce qu’actuel. Et l’approbation se traduit en manifestations d’affection. Ils prennent soin de moi, ils m’accompagnent de leurs prières. C’est pourquoi je parle toujours de ma grande famille.

Participez-vous aux cérémonies intimes des communautés ?

Oui. Dans les endroits que j’ai visités, ils attendent que je dise « nous allons chanter » et nous nous mettons à le faire. Ou alors je me joins au groupe car ils attendent que l’on chante avec eux. Cela me procure une grande force spirituelle.

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Beatriz-Pichi-Malen-05Il lui paraît évident qu’être celle qui transmet ces modes d’expression ancestraux ne fait pas d’elle une « élue ».

« Peut-être quelqu’un que des circonstances ont désignée, comme d’autres personnes », précise-t’elle.

Un rôle qui n’a rien de facile…

« La machi (shaman) Antonia, de la région de Cañete, m’a dit certaines choses. Elle m’a parlé de mes yeux, de problèmes que j’aurais aux yeux. Elle m’a dit que j’allais devoir l’accepter, sans plus, car « la force que vous avez est très jalouse et capable de vous prendre tout entière ». Elle m’indiqua les précautions que je devais observer pour ce qui me touche dans la vie.

La pluie m’a toujours attirée. Elle m’accompagne. En mai de cette année on m’a octroyé l’imposition du nom pour le peuple mapuche. Ils m’ont dit : « Vous avez le newen (force) de la pluie. Vous vous appellerez Newen Ma Un. La Force de la Pluie. Après un demi-siècle passé de vie j’ai trouvé mon nom originel. »

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Dans ses interprétations les sons gutturaux, les effets des percussions, la parole qui ajoute une nuance dramatique ainsi que la respiration accentuée sont complémentaires du chant vocal dans ce souci de recréer avec une beauté prenante le mode d’expression de ses ancêtres.

« J’ai appris en observant les aïeules. Elles ont une façon si particulière de respirer. Chez elles, la parole et la respiration s’enchaînent sans rupture (*). Il y en a qui diraient que c’est une respiration circulaire. Et elles chantent de la même manière. Je l’ai appris ainsi. »

(*) Nous respirons et ensuite nous parlons. Les aïeules mapuche, elles, parlent, et lorsqu’elles ont besoin de respiration, la voix se fait plus basse mais ne s’arrête pas, pour repartir ensuite. C’est-à-dire que le son se module, mais sans rupture. (explication de Beatriz PICHI MALEN)

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Añil est le titre de votre deuxième disque. Mais il semblerait que ce mot recèle quelque chose de plus que le nom d’une plante ou la définition d’une couleur…

Depuis mon adolescence, le bleu a été la couleur par excellence. Il me semblait que le bleu était toujours ce qu’il y avait de plus joli. Dans la mémoire de notre peuple mapuche, du bleu vient la vie. De ce qu’il y a de plus profond dans le bleu. Le bleu est un tout : la vie, ce qui est incertain, ce qui est profond, et c’est le küpag, les habits que revêtait la femme autrefois (küpag : « pour aller »). Il m’a semblé que la coïncidence d’un mot écrit en espagnol, mais qui traduisait si bien l’origine de l’existence des Mapuches était un excellent vocable pour intituler un disque.

Si ma profession est bien le chant mapuche, je ne m’écarte pas de notre histoire vivante. De notre réalité, de nos urgences. Je peux apporter quelque chose, afin que l’on nous regarde, afin que l’on nous voie, afin d’être nous-mêmes dans cette globalisation qui est féroce.

Je ne sais ce qui m’attend. Je ne m’impatiente pas non plus pour le découvrir. Mais je suis tranquille parce que notre chant est arrivé à se faire connaître un peu et dans le respect. C’est bien.

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Lors de ses récitals, la chanteuse adopte une attitude de déférence. « C’est une petite célébration », précise-t’elle. « Ma prière commence quelques instants avant de monter sur scène et s’achève lorsque mon travail prend fin. Et je la partage avec les gens. J’offre alors une partie de ce que notre culture possède de sacré. J’apporte un soin tout spécial à trouver comment le faire. Et le public, peut-être même sans en avoir clairement conscience, le perçoit d’une manière ou d’une autre. »

Et c’est ainsi. Lors de ces rencontres (dans cette « union des esprits » – dira-t’elle alors) comme un laboureur sème ses grains, la « petite femme » répand ce chant venu de loin, synthèse des peines quotidiennes ou cérémonie intime. Et elle le fait avec soin, comme lorsqu’elle pose son kultrun, cet instrument sacré.

« Quand je chante, je joue du kultrun. C’est l’instrument sacré par excellence. Je ne l’emmène pas partout ni ne le range n’importe où chez moi. Il a son espace et il est toujours rangé. »

Entretien réalisé en juin 2005 à Buenos-Aires par : Guillermo Chaves, journaliste
Pour la revue : La Grieta – Une revue pour repenser l’Histoire, n° 4 (août 2005), Buenos-Aires, Argentine
Traduction de l’espagnol : Ghislaine Floury-Dagorn
Photos: Patrick Liotta (1, 4, 5) en nov. 2005, Diego Vilas (2) en 2004, Raimundo Luis Fortuna Chagas (3) en août 2004 au Forum des Arts à Barcelone, et Jordi Aligué i Bonvehi
(tambour) en 2004 à Cardedeu (province de Barcelone) en Espagne.

Discographie

Beatriz-Pichi-Malen-PlataEn mars 2000, édition de Plata, sa première production discographique, avec des chansons d’origine mapuche. Dans ce disque se trouve une rareté d’une incalculable valeur anthropologique, un fragment d’un machitún, la cérémonie de guérison des Mapuches, durant laquelle, le ou la machi (chamane), essaie de guérir un malade.Beatriz-Pichi-Malen-Anil

En 2002, les Sélections du Reader’s Digest obtiennent une licence pour 8 thèmes de son CD pour une compilation.

En 2005, édition du second disque, Añil, dans lequel elle réaffirme le caractère ancestral du chant mapuche et, en cela, d’une valeur extrême, mais qui montre aussi un chant vivant, en constant enrichissement, et d’un apport fondamental à la culture argentine.

Le tambour sacré

L’instrument à percussion qu’en langue indigène mapuche nous nommons KULXUG est l’instrument d’accompagnement par excellence de nos chants, que ceux-ci soient interprétés par les femmes ou par les hommes. Dans ce dernier cas, l’homme le fera uniquement pour marquer des instants précis des danses lors des réunions sacrées et aussi s’il est un MACHI (chamane).

En ce qui me concerne, cet instrument est mon compagnon en permanence, que ce soit dans ma collaboration avec les communautés indigènes ou bien sur scène, en passant par les nombreux voyages en avion ! Je mentionne ce petit détail comme étant une réalité de ma vie, car je suis une femme d’origine mapuche d’aujourd’hui et dont le chant mapuche s’est emparé ; en conséquence, je suis moi-même un instrument destiné à offrir ces chants aux quatre points cardinaux.

Beatriz-Pichi-Malen-TambourL’artisan qui va fabriquer le tambour sacré devra très bien connaître la personne pour laquelle il le fait.

Une fois qu’il aura creusé le morceau de bois pris dans un tronc d’arbre, il préparera le cuir, cette peau qui recouvrira la coupe qui va se convertir par la suite en KULXUG. De cette manière, il saura quoi mettre dans cette « coupe » et comment il devra peindre la peau. Lorsque je dis « quoi mettre » je me réfère au fait que, dans certaines occasions, on a l’habitude de placer entre la coupe et le cuir (avant de refermer celui-ci sur la paroi de bois) de petits éléments symboliques tels que petites pierres, graines, petites plumes, grelots, etc.

On pourra trouver une infinité de motifs peints sur le cuir du tambour. Les plus fréquents seront la lune, les étoiles et le soleil. Et aussi des coloris différents. Il y a des dessins rouges, bleu azur, jaunes, blancs ou noirs. Mais tous les dessins revêtent une profonde signification, jamais cet instrument ne sera exposé à la vue de tous et on ne demande jamais à une autre personne d’en jouer.

A tel point que lorsque meurt son ou sa propriétaire, on déchire le cuir du KULXUG qui est enterré, ainsi que son percuteur, avec la personne.

Site : http://fr.pichimalen.com/

Auteur de l’article : Beatriz Pichi Malen

Traduction de : Ghislaine Floury-Dagorn

Date : 04.09.2008

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