Beñat ACHIARY / Patricia CHATELAIN / José LE PIEZ – Arbrasson

Beñat ACHIARY / Patricia CHATELAIN / José LE PIEZ – Arbrasson
(Signature / Radio France / Harmonia Mundi)

Il y en a qui parlent au vent, et d’autres qui parlent aux arbres, ou les font parler, voire les font chanter. C’est le cas de José LE PIEZ, artiste perceptuel et sculpteur de sons, et de Patricia CHATELAIN, plasticienne nomade, qui dessinent des espaces et des couleurs en jouant sur des sculptures en bois dénommées « arbrassons ». Il ne s’agit point d’un instrument détourné ou modifié, mais bien d’un procédé musical original découvert en 1997 par José LE PIEZ, depuis référencé par la National Gallery de Washington et la bibliothèque d’Ottawa. L’arbrasson consiste, comme son nom l’indique, à créer des sons à partir d’un tronc d’arbre, d’un bloc de bois. En termes scientifiques, on appelle cela un idiophone à bois frotté. On ne parle pas d’une nouvelle forme de percussion. Car ce bloc de bois, on ne le frappe pas monsieur… on le caresse !

Cette sculpture sonore réagit en effet au simple glissement d’une main à la surface d’une partie cylindrique scarifiée d’entailles formant des anches vibrantes. L’arbrasson émet ainsi toute une gamme de sons volatiles ou flûtés qui n’est pas sans rappeler l’orgue de cristal. On ne lui connaît guère d’équivalent ethnique, si ce n’est le « Livika », ou « nunut », un tambour à friction de Nouvelle Irlande (Papouasie), avec lequel on imitait la voix d’un défunt ou de l’esprit de la forêt. Dépourvu de caisse de résonance, l’arbrasson agit – ou est agit – par la seule rencontre de la main avec le bois.

Ancien élagueur et illusionniste, José LE PIEZ s’est littéralement pris de passion pour les arbres au point de devenir un sculpteur sur bois qui a transformé un engin de destruction comme la tronçonneuse en un outil de création générant une nouvelle liberté d’expression, laquelle est elle-même disciplinée par la pratique martiale du sabre japonais (lai do). Le son jaillit du bois en un mouvement qui est à la fois corporel et calligraphique. Sa relation avec le bois, José LE PIEZ en a fait une quête intérieure. L’arbrasson est l’incarnation d’une démarche perceptuelle visant à explorer un espace de formes et de sons.

Patricia CHATELAIN partage avec José le PIEZ cette même expérience sensible du monde et tous deux forment le duo ANGELI PRIMITIVI. Leur façon d’interroger la matière boisée ne pouvant relever que de l’improvisation, ce couple d’« anges primitifs » a été amené à développer son expression artistique (et philosophique) avec des musiciens rompus à la pratique d’une improvisation libre tentée par les sons et les musiques « archaïques », comme Mixel ETXEKOPAR, Didier PETIT, André MINVIELLE, Carlo RIZZO, ou encore le vielliste Dominique REGEF, avec qui ils ont formé le trio BOISE, et le chanteur basque Beñat ACHIARY, avec lequel a été formé le trio URBAÏLA, qui a réalisé ce CD paru chez Signature, le label de Radio France consacré aux expérimentations sonores.

S’inscrivant dans cette voie médiane oblitérant les antagonismes entre nature et culture, explorant les matières culturelles et sonores archaïques pour aboutir à une géo-poésie imaginaire et intemporelle, le trio délivre une musique élémentale aux résonances profondes, venues d’ailleurs et pourtant si familières. Ce jeu musical à base de simples caresses ou frottements sur des blocs sculptés a quelque chose d’intime et relie tout à la fois avec l’univers entier.

Cette exploration artisanale (littéralement « faite à la main » !) des mystères soniques enfouis dans la matière engendre un « chant du bois » aux enveloppantes textures vocales évoquant des nuées d’oiseaux, des essaims bourdonnants, des plaintes elfiques, des gémissements féeriques, un monde simultanément naturel et surnaturel. Les dénominations des arbres « joués » sont elles-mêmes garantes de la dimension poétique ici animée : Maison Séquoia, Vague de cèdre, Paulownia, Ginko Biloba, Robina Pseudoacacaia, Noyer noir, Populus Alba… tout un vortex forestier éveillé par des mouvements sensuels, un autre et fascinant empire des sens.

Ces textures boisées gagnent de nouveaux reliefs avec les interventions d’un Beñat ACHIARY plus que jamais à l’écoute et interagissant avec les arbrassons pour animer cette mythologie sonique de manifestations vocales qui alternent textes récités, litanies poétiques, épopées chantées et pures expressions vocales au-delà des mots, du langage parlé, aux confins du son primitif, viscéral, voix de tête ou chant diphonique, souffle rauque ou râle angélique. Enraciné dans la tradition du chant basque, Beñat ACHIARY s’est engouffré avec raison et pertinence dans les sentiers de traverses de l’improvisation libre et des musiques innovantes, générant de nouvelles branches d’expression. Il est si l’on veut un « arbravoix ».

Entre les sons émanant du corps humain et ceux provenant du tronc des arbres, l’entente est magnétique, évidente, et l’échange résonant, éveillant.

S’inscrivant dans une voie parallèle à celles d’autres plasticiens sonores tel que Pierre BASTIEN, Frédéric LE JUNTER et Pierre BERTHET, les « arbrassonnistes » Patricia CHATELAIN et José LE PIEZ et l’« arbravocaliste » Beñat ACHIARY sculptent des utopies sonores artisanales qui réveillent la mémoire du bois et renvoient celle des hommes à son histoire primitive et essentielle, celle qui le relie à la nature, une histoire qu’il convient effectivement de ne pas oublier…

Stéphane Fougère

Site : http://www.arbrasson.com

Label : http://editions.radiofrance.fr

 

 

 

 

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