EGSCHIGLEN – Mélodies de la Mongolie d’aujourd’hui

EGSCHIGLEN

Mélodies de la Mongolie d’aujourd’hui

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Voici sans doute le groupe mongol qui doit faire le plus parler de lui à travers le monde. Bien sûr, on ne le sait pas encore en France, mais EGSCHIGLEN joue pour la musique mongole un rôle équivalent à celui de HUUN-HUUR-TU pour la musique touvaine, tant sa musique séduit par l’immense variété de climats qu’elle évoque, la sophistication de ses arrangements et par la tendance évolutive et contemporaine qu’elle affirme.

La création du groupe, qui remonte à 1991, est le fait de quatre étudiants du conservatoire de musique de Oulan-Bator, la capitale de la Mongolie. Dès ses débuts, EGSCHIGLEN (dont le nom signifie « belle mélodie ») s’est produit dans des festivals autour du monde, en Russie comme en Corée (on notera aussi sa participation au célèbre festival anglais WOMAD en 2000), a tourné en Europe de l’Est, puis a multiplié les concerts en Suisse, en Italie, en Belgique en Hollande et, surtout, en Allemagne. C’est du reste dans ce pays que se trouve son management (Albakultur), ce qui explique que tous les disques d’EGSCHIGLEN aient toujours été enregistrés dans des studios allemands et publiés pour la majorité par le label d’Outre-Rhin Heaven & Earth, avant d’être pris en licence par le label italien Dunya. De ce fait, on ne s’étonnera pas que le groupe fasse figure d’ambassadeur de la musique mongole en Europe. Ses prestations en France, par contre, doivent se compter sur les doigts d’une main…

egschiglen-traditionelle-mongolische-liederTrès portés sur les expressions musicales contemporaines, les fondateurs d’EGSCHIGLEN ont eu un peu de mal à leurs débuts à gagner la confiance des amateurs de simple folklore mongol, et pour cause !

Sur son premier disque, EGSCHIGLEN est alors formé de Tumbenbayar MIGDORJ (chant et vièle « morin-khuur », et principal responsable de tous les arrangements), de Huyagsaihan LUVSANSHARAV (luth à deux cordes « tobshuur » et morin-khuur), de Tumursaihan JANLAV (chant et morin-khuur), de Sarangerel TSEREVSAMBA (dulcimer « joochin ») et Ganpurev DAVGAN (chant et contrebasse « ich-khuur »). Cet album, enregistré en 1995, a beau s’intituler Traditionelle Mongolische Lieder (Chants traditionnels mongols), on est priés d’appréhender le terme « traditionelle » au sens large, c’est-à-dire incluant en bonne part des compositions signées par des auteurs mongols contemporains.

C’est indubitablement les vièles morin-khuur, dont jouent quand même trois membres du groupe, qui sont ici mises à l’honneur. De ce fait, EGSCHIGLEN sonne à s’y méprendre comme un orchestre de chambre classique dont les élans lyriques expriment soit quelque contemplation esseulée et lancinante sur fond de dantesques et inexpugnables chaînes montagneuses, soit quelque course endiablée dans les steppes venteuses rythmée par un alerte galop de cheval. Le luth tobschuur et le dulcimer yoochin ne sont encore que des instruments d’accompagnement occasionnels et ne s’autorisent guère d’échappées solistes.

Le temps n’est pas non plus aux improvisations de chant guttural ; les « lieder » dont il est question dans le titre du disque sont donc en majeure partie instrumentaux, et ce sont les cordes viellistiques qui dominent le spectre sonore. Pour son premier album, EGSCHIGLEN joue une musique traditionnelle classieuse qui évite soigneusement les connotations ethno-folkloriques que l’on pouvait attendre. De là vient sans doute la frustration que le quintet a pu engendrer chez certains auditeurs.

egschiglen-gobiEGSCHIGLEN effectue alors un travail de fond sur les divers aspects de la musique populaire mongole, explorant autant les différents types de chants – de l’inévitable chant diphonique « höömii » au chant épique « khailakh » ou chant de louange «duulakh » – que les dialectes sonores de la vièle chevaline morin-khuur, du luth tobschuur et du dulcimer trapézoïdal joochin.

Bientôt, la formation s’étoffe : Dangaa KOSHBAJAR (chant de gorge et tobshuur) et Monh Erdene CHULUUNBAT (au zither « jatag ») viennent grossir les rangs sur le deuxième CD, Gobi (Heaven & Earth/Dunya). On notera aussi la présence d’une danseuse, Ariunaa TSERENDAVAA, dont les talents se font bien évidemment valoir davantage sur scène que sur disque !Néanmoins, EGSCHIGLEN ne cherche pas à s’imposer par un son de « big band » ; ce serait même tout le contraire.

Comme son prédécesseur, Gobi se caractérise par son climat de musique de chambre ethnique, avec ses penchants langoureux, nostalgiques, ces notes proches du murmure, inspirées par quelque méditation mélancolique mais qui, parfois sans prévenir, retrouvent leur véhémence, des sursauts de vitalité exprimées par ces glissandi sur le dulcimer joochin ou le zither jatag et la pulsion caverneuse de la contrebasse ich-khuur.

Si virtuosité et raffinement sont assurément ses premiers atouts, EGSCHIGLEN impressionne très vite par son ambition évolutive qui le fait métamorphoser de petites chansons traditionnelles en véritables pièces montées aux remarquables développements. Le septet se distingue de la plupart des autres formations folkloriques en réarrangeant des pièces écrites par d’éminents compositeurs mongols du XXe siècle, comme JANZANNOROV (Setgeld shingesen govi) et CHINZORIG (Jatagin Koncert), qui s’avèrent être au passage les professeurs de musique des musiciens.

D’autres pièces encore privilégient l’expression soliste d’un instrument, notamment le joochin et le jatag (Hödölmör, Basjasgalant saalchin, Jatagin koncert), et bien sûr de cet envoûtant chant de gorge, dont cinq styles différents sont passés en revue dans Khoomin uran setgemj.

Ce faisant, Gobi traduit la volonté d’EGSCHIGLEN, à travers les arrangements délicats de Tumenbayar MIGDORG, de réhabiliter la tradition de la musique instrumentale telle qu’elle pouvait se donner à entendre à la cour de Gengis KHAN et qui s’était perdue au XIXe siècle, laissant les instruments à un simple rôle d’accompagnement.

Après un silence discographique de trois ans, EGSCHIGLEN est de nouveau retourné en studio à l’automne 2000 et deux nouveaux albums sont récemment parus à quelques mois d’intervalle, mais sur deux labels différents. (Ô miracle, chacun de ces disques est disponible en France ! L’heure de la reconnaissance du groupe sur notre territoire a donc peut-être sonné…)

Le groupe œuvre dans une formation quelque peu remaniée, même si la formule reste globalement identique : aux côtés des piliers « Tume » MIGDORJ, « Tumru » YANLAV et « Saran » TSEREVSAMBA (seule voix féminine du groupe) apparaissent Uuganbaatar TSEND-OCHIR au « ich-khuur » (contrebasse), Amartuwshin BAASANDORJ aux chants, morin-khuur et tobshuur ainsi que Wandansenge BATBOLD aux percussions occasionnelles mais très variées, qui ajoutent de nouvelles teintes sonores à la configuration instrumentale du groupe.

C’est assurémeegschiglen-sounds-of-mongoliant Sounds of Mongolia qui colle le plus à l’idée que l’on peut se faire d’un disque « orthodoxe » de musique traditionnelle mongole. À travers 17 chants et thèmes instrumentaux, ce troisième CD d’EGSCHIGLEN présente un répertoire folklorique et contemporain qui invite l’auditeur à goûter la poésie naturaliste et les légendes propres à la Mongolie. Les chatoyances montagnardes, les florissements des prairies, les ruissellements des rivières et les bigarrures climatiques des saisons y sont célébrés avec grâce et dévotion ; côté légendes, l’on a même droit à l’histoire (reproduite dans le livret) de la création de la vièle morin-khuur à tête de cheval (Huhu namyil), et hommage est naturellement rendu au héros national Gengis KHAN (Temujin)…

Plusieurs mélodies à consonance mélancolique ou nostalgique subjuguent l’auditeur par leur profondeur émotionnelle, tel Horgoi torgon deel, qui permet d’entendre le trop rare timbre de voix de Saran, et Naadmin ugluu, chanson appartenant au répertoire de la minorité ethnique bouriate.

L’album contient de plus quelques splendides improvisations : la cithare joochin de Saran est ainsi mise à l’honneur dans Cenherlen haragdah uul et dans Ayaz, où elle se combine joliment à la vièle morin-khuur. Les démonstrations de chant de gorge khöömii valent également le détour ; on en jugera à l’écoute de Durvun uul siilen buur et de Chadmani nutag

À cet ensemble déjà riche s’ajoutent des thèmes plus primesautiers aux rythmes « chevalins » (Tavan hasag) qui expriment une atmosphère de liesse, quitte à sombrer parfois dans la farce folklorique (Ugle shaazgai), qu’il est préférable d’écouter au second degré.

En comparaison avec Gobi toutefois, Sounds of Mongolia dénote un retour à plus de sobriété de la part d’EGSCHIGLEN ; les ambitions esthétiques contemporaines du groupe sont clairement mises en veilleuse au profit d’une exposition plus convenable, sinon convenue, de la tradition mongole (les morceaux sont de plus assez courts). La conception du livret de 30 pages, avec les doctes chapitres sur l’histoire du pays, la description des instruments et le résumé des chansons, confirme cette inclination à vouloir faire de cet album une vitrine ethnomusicologique. Sans doute EGSCHIGLEN a-t-il cherché à s’ouvrir à un autre public en respectant la charte de conduite de toute production étiquetée folk.

egschiglen-zazalAvec Zazal, plus en phase avec la démarche exposée dans Gobi, EGSCHIGLEN offre l’image d’un groupe qui, pour avoir mené une exploration très poussée de ses racines, ne souffre plus d’aucun complexe et se permet de projeter ses acquis dans un projet artistique ancré dans la contemporanéité de la tradition mongole. Même les morceaux les plus ouvertement traditionnels, comme Builgan shar, Hartai sarlag, ou encore la chanson à boire Uils dundaa sain, font l’objet d’un travail d’adaptation audacieux qui leur permet de dépasser le stade de la simple ritournelle folklorisante. On devine très vite qu’EGSCHIGLEN a décidé ici de faire valoir sa propre identité esthétique au lieu de jouer les faire-valoir d’une image figée de sa tradition.

Surtout, Zazal comprend plusieurs œuvres pionnières de compositeurs mongols contemporains telles que Manduhai, composée par JANZANNOROV, Setgeliin egshig, écrit par SHARAV dans les années 1970, et ce véritable monument national qu’est Morin-khuur konzert, une œuvre épique de HANGAL (compositeur décédé en 1996) conçue à l’origine pour la fameuse vièle à tête de cheval et des instruments occidentaux. Le tour de force d’EGSCHIGLEN est d’en proposer une version entièrement jouée sur des instruments traditionnels mongols.

C’est du reste ce travail de transposition harmonique et mélodique qui donne sa personnalité à la musique d’EGSCHIGLEN et à ce disque en particulier. Dans Han huhiin uuland (une autre œuvre de SHARAV), la partie jouée en principe à la flûte est ici traduite en chant de gorge khöömii par « Amra » BAASANDORJ. À la transposition succède aussi le détournement de fond : en l’occurrence, avec Talin salhi, une mélodie du compositeur japonais Isao TOMITA savamment réorientée sert de support à l’interprétation d’un poème vantant une fois de plus l’illustre destin de Gengis KHAN, et ce, sur une diction vocale étrangement hachée et une scansion rythmique somme toute familière… Il faut se rendre à l’évidence : avec Talin salhi, EGSCHIGLEN invente rien moins que le «khöömii-rap» !!!

Et puis il y a ce morceau (Herlengiin barya) joué à la seule vièle morin-khuur par «Tumruu» YANLAV, dont les phrasés sinueux comme l’onde respirent une tristesse majestueuse… Enfin, il y a cette improvisation de chant diphonique khöömii (Haramgui) qui, une fois de plus, laisse… sans voix !

Indéniablement, Zazal est une œuvre forte qui ouvre nombre de perspectives et bouscule de bonne guerre nos présomptions sur la façon de jouer – et donc de représenter – la musique mongole aujourd’hui. Son caractère défricheur demande une écoute patiente et renouvelée, car les points de repères usuels de tout disque de musique traditionnelle sont subtilement brouillés.

Zazal laissera peut-être à l’auditeur peu préparé une impression de trop-plein. La cuisine d’EGSCHIGLEN est de celles qui conviennent aux grands voyageurs. Ce n’est pas un hasard si le titre choisi pour cet album fait référence à un rituel sacrificatoire dans lequel le thé au beurre est répandu aux quatre points cardinaux à l’aide d’une louche baptisée « zazal», manière d’appeler les esprits protecteurs de la nature sur le pèlerin prêt à entamer son périple.

Et si vraiment vous craignez de rester sur votre faim, le livret du CD vous offre la recette d’un met local à base de viande de chèvre, le « yamaanii boodog » (titre du troisième morceau, écrit lui aussi par le compositeur contemporain HANGAL). Nul doute que cela vous changera de la panse de brebis farcie !

tien-shan-suisse-schweiz-express-paleo-festival-2002Signalons pour finir la très récente participation d’EGSCHIGLEN à un projet transfrontalier initié par la Direction du développement et de la coopération (DDC) de Suisse, qui a réuni cet été 21 musiciens des alpes suisses, d’Autriche et d’Asie centrale. Baptisée TIEN-SHAN-SUISSE EXPRESS, cette collaboration interculturelle répond au souhait de l’ONU de faire de 2002 l’« année internationale de la montagne ».

Outre EGSCHIGLEN, ce convoi saugrenu est constitué du trio KENJEGUL, NURLANBEK et RAHATBEK (chants, luths et flûte) du Kirghizistan, du trio SABJILAR (chants, percussions), qui provient du massif Tien-Shan en République russe de Khakassie et du NATIONALES BERG ORCHESTER (NBO) suisse (cor des alpes, cuivres, tympanon, accordéon, basse et batterie), dans lequel on retrouve la charmante chanteuse valaisanne Laurence REVEY (connue chez nous à travers son album Le Creux des fées) et la pétulante chanteuse tyrolienne ZABINE.

Le spectacle, qui a fait escale dans quelques fêtes populaires et festivals suisses en juillet 2002, se divisait en trois parties : la première était consacrée aux groupes d’Asie centrale, la deuxième aux chanteurs et musiciens de culture alpine et c’est la troisième partie, aux perspectives bien évidemment syncrétiques, qui a fait l’objet d’un disque enregistré au Paléo Festival de Nyon.

Les plages musicales retenues sur le CD sont en majeure partie des morceaux tirés du répertoire de chaque groupe et permettent surtout de faire découvrir quelques aspects de leurs traditions musicales respectives. EGSCHIGLEN a donc contribué au spectacle avec une prévisible démonstration de chant diphonique et deux pièces inclues dans l’album Zazal : Talim salhi est l’occasion pour les trois groupes asiatiques de mettre en commun leurs trésors vocaux et instrumentaux, tandis que Hartai sarlag est redynamisé par la participation du NBO alpin.

D’autres pièces font aussi se rencontrer le NBO avec le trio khakasse SABJILAR (dans lequel figure la talentueuse chanteuse diphonique Vyatcheslav KOUCHENOV) ou avec le trio kirghize. La fusion des quatre groupes n’est vraiment effective que sur le final, Babylon/Mountains Messengers, un maelström jovial et déluré dans lequel l’écho montagnard confond dans un élan de griserie harmonique le yodel tyrolien avec le luth komuz, le cor des alpes avec le khöömii, ou le tympanon avec le joochin.

Sous la devise « Les montagnes unissent ! », le TIEN-SHAN-SUISSE EXPRESS se fait le porte-voix d’une « rencontre des sommets » aux mouvements de liesse communicatifs.

Réalisé par Stéphane Fougère
Photos : Hubert Meyer, Michael Weidemann, X (livrets)

DISCOGRAPHIE EGSCHIGLEN :
Traditionelle Mongolische Lieder (1995, Heaven & Earth)
Gobi (1997, Heaven & Earth/Dunya)
Sounds of Mongolia (Arc Music/DOM)
Zazal (Heaven & Earth/Dunya/L’Autre Distribution)

PARTICIPATION :
– TIEN-SHAN-SUISSE EXPRESS : Paleo Festival Nyon 2002 (Lawine/Virgin Suisse)

Contact EGSCHIGLEN : alba Kultur, Justinianstr. 16, D – 50679 Cologne, e-mail : albakultur@yalla.de

Site : http://www.albakultur.de/zeigeegschiglen.html

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