Henri TOURNIER & « ÉPI » ENKHJARGAL Dandarvaanchig – Souffles des steppes

Henri TOURNIER & « ÉPI » ENKHJARGAL Dandarvaanchig – Souffles des steppes
(Accords Croisés / PIAS)

Même s’il illustre un projet parfaitement inédit, ce disque a une histoire. Ou plutôt, la rencontre humaine et artistique qui est à la base de ce disque a déjà laissé des traces. Ces dernières ont été consignées dans le CD Souffles du monde, une création du flûtiste classique occidental – devenu flûtiste classique indien – Henri TOURNIER. Parue également sur le label Accords Croisés, cette création transculturelle impliquait notamment plusieurs chanteurs et chanteuses venus de traditions variées, et auxquels Henri TOURNIER avait proposé des dialogues musicaux avec ses flûtes, tant occidentales qu’indiennes. Les deux pièces jouées avec le Mongol ENKHJARGAL Dandarvaanchig – plus connu sous le (fort pratique) diminutif « ÉPI » – ouvraient et fermaient le disque Souffles du monde, et la proximité comme la complicité qu’elles révélaient entre les cordes d’ÉPI et les vents d’Henri TOURNIER laissaient entrevoir la perspective d’une voie à creuser, d’un échange à développer. Voilà qui est fait avec Souffles des steppes !

Ceux qui ont apprécié Souffles du monde pour la diversité de ses propositions artistiques et la variété des traditions musicales visitées pourraient certes trouver ce nouvel album plus uniforme de par le simple fait que le « monde » des souffles est ici réduit à celui des « steppes » centre-asiatiques. Qu’ils se détrompent ! En dépit de leur amplitude géographique laissant imaginer un grand désert sonore favorisant la quiétude et la contemplation, les steppes mongoles ne sont pas aussi silencieuses qu’il paraît.

Elles regorgent en effet de sons naturels, de sons volatils ou animaliers qui ont inspiré aux nomades mongols une singulière pratique vocale déclinée en plusieurs techniques, le « khöömii », ou chant diphonique, créé par un bourdon vocal auquel se superpose une mélodie d’harmoniques modulée par la cavité buccale et le mouvement des lèvres et de la langue qui provoquent d’autres résonances… Usant du style aigu et sifflé (isgeree khöömii) et du style grave et profond (kharkhiraa), le « diphoneur » peut ainsi invoquer des mondes à la fois souterrains, chtoniens et célestes.

Ajoutez à cela que la tradition musicale mongole comprend également des répertoires de chant à textes plus proches de la notion que le commun des mortels se fait de la « normalité », comme le « chant long » (urtyn duu), mélismatique et ornementé, et le « chant court » (bogino duu), mesuré et rythmique, et dans lesquels le khöömii peut bien entendu s’immiscer. Pratiqué à la base sous une forme a capella, l’art vocal mongol s’est développé en s’accompagnant d’une lutherie légère, typiquement nomade, incarnée par le luth « tovshuur » et la vièle-cheval « morin-khuur ».

Devenu l’un de ces ambassadeurs de la musique mongole en Occident (notamment à travers son implication dans l’ébouriffant trio VIOLONS BARBARES, en plus de son album solo Hoirr Öngö), ÉPI fait montre dans cet album d’une belle maîtrise de toutes ces pratiques vocales et instrumentales vernaculaires, mais qu’il s’autorise aussi subrepticement à faire déborder de leur cadre traditionnel en usant d’autres modalités (cf. Dodeca Mantra, Pied-Bertin).

Face à l’ampleur expressive de son collègue mongol, Henri TOURNIER, fidèle à son esprit créatif, n’avait pas l’intention de cantonner ses flûtes à une fonction d’accompagnement, quand bien même – et précisément parce que – c’est ainsi qu’elles sont perçues en présence d’une voix dans nombre de musiques traditionnelles. Il a donc déployé tout le spectre sonore qu’autorise ses flûtes, que ce soit la flûte en ut ou la flûte indienne en bambou, le bansuri, mais aussi, et surtout, la flûte octobasse, qui s’impose comme un véritable miroir du khöömii. (Que l’on écoute la mélopée soliste Quadrature pour s’en convaincre !) Les rôles entre voix, cordes et flûtes sont ici savamment mélangés, floutés, inversés, reflétés, donnant à écouter une évocation très personnelle et originale de ces horizons et cultures nomades en bordure sibérienne.

Mais ce disque ne se cantonne pas à faire seulement écouter des dialogues chant diphonique/cordes mongoles/flûtes. Même les paysages les plus dépeuplés sont plus fréquentés qu’on ne le croit ! Henri TOURNIER et ÉPI font ainsi route dans cet album avec deux autres acolytes, Johan RENARD, au violon et à sa variante à cinq cordes, le quinton, et Thierry GOMAR, au zarb, vibraphone et autres percussions.

Le SOUFFLES QUARTET ainsi constitué serpente dans ces steppes eurasiatiques en faisant un usage immodéré de l’improvisation ouverte aux spécificités culturelles locales, dans lesquelles il injecte subrepticement d’autres inspirations asiatiques (mantras bouddhistes, rythmes carnatiques…) en plus de quelques relents de contemporanéité et de médiévalisme occidentaux. C’est bel et bien un « Grand Orient » ré-imaginé que le quartet dessine à travers les quatorze plages de ce CD qui alterne adaptations de thèmes traditionnels et compositions. Deux de ces dernières font du reste office de piliers dans le répertoire, puisque déployées sous forme de suites.

Inspirée par la faculté du khöömii à invoquer les mondes terrestres et célestes et les esprits animaux qui leur sont liés, la Khöömiin9 Suite, composée par Henri TOURNIER est ainsi déployée en triptyque. Le premier mouvement, Bois, fait la part belle aux sonorités sourdes et introspectives. Le deuxième mouvement, Ciel, se déploie en cercles concentriques et en échappées libres, tandis que le troisième mouvement, Terre, joue sur les accélérations, les arrêts, les fractionnements. À l’autre bout du disque, l’Octobour Suite déploie une cartographie cardinale (donc en quatre mouvements) vouée à la contemplation des paysages mongols à partir d’une cité imaginaire. Steppes, taïga, forêt, bois, désert et montagnes sont dépeints avec force bourdons flûtés, tintements de bols et de cloches, résonances vocales harmoniques et ondulations percussives.

Avec Souffles des steppes, la Mongolie traditionnelle a trouvé son « salon de musique ». Les grands espaces de l’Altaï se reflètent dans des espaces musicaux non moins vastes, plus mouvants qu’on ne l’aurait pensé, jouant la carte du reflet, voire du mirage, mais aussi de la résonance et de l’interpénétration culturelle, déployées avec majesté, fougue, respect, liberté, érudition et espièglerie. Une telle musique ne pouvait que voir loin ; elle donne aussi à ressentir en profondeur…

Stéphane Fougère

Sites : www.henritournier.fr

www.enkhjargal.com

Labels : www.accords-croises.com

 

 

 

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