Serge FÉRAY – NICO, Femme fatale

Serge FÉRAY – NICO, Femme fatale
(Le Mot et le Reste)

SergeFeray-Nico_FemmeFataleSans doute la pire des croix à porter pour un artiste est d’être réduit à l’image qu’il a donné à une époque de sa carrière, que sa notoriété soit réduite à un disque, voire une chanson, voire une pochette. La chanteuse, actrice et modèle allemande Christa PAFFGEN, alias NICO, n’y a pas échappé, et il y a fort à craindre qu’on la réduise pendant longtemps encore (au moins au niveau du « grand public », si cette notion existe) à l’image de l’égérie et chanteuse du premier album du VELVET UNDERGROUND, et notamment de la chanson qui semble la désigner le plus directement, Femme fatale. En reprenant ce titre pour son livre sur NICO, Serge FÉRAY use du poncif pour mieux le saborder. Non, s’acharne-t-il à clamer le long de ces quelques 300 pages, la valeur artistique et musicale de NICO n’est pas réductible à sa participation, somme toute congrue, à « l’album à la banane ».

Il y a eu une NICO avant le VELVET, il y a eu encore plus certainement une NICO après le VELVET, et dont l’œuvre musicale est autrement plus riche et profonde, et à multiple entrées, qui a vu l’image de NICO passer de « pop girl » warholienne à la pythie ténébreuse flanquée d’un instrument austère (l’harmonium), la sorcière médiévale, la prêtresse gothico-romantique, la rockeuse orientalisante, la voix avant-gardiste nébuleuse… Et puis il y a eu la NICO modèle pour photographes et cinéastes, la NICO actrice pour films d’auteur underground, la NICO amante de plusieurs stars du rock et du cinéma, la NICO junkie, la NICO blonde, la NICO rousse, la NICO brune, la NICO des abîmes et la NICO tutoyant les sommets, la beauté glacée et glaçante…

C’est cette personnalité multifacette que Serge FÉRAY met en évidence dans son ouvrage. Il a connu NICO dans les dernières années de sa vie, s’est longuement et maintes fois entretenu avec elle, et a épluché moult articles et entretiens publiés le long de sa carrière pour reconstituer son parcours, son évolution dans les moindres détails, en tenant compte du fait que NICO, dans ses entretiens, s’est souvent amusée à réinventer son histoire, son passé, comme si elle n’avait déjà pas eu assez de vies durant son existence…

Déjà auteur d’un premier essai sur NICO dans les années 1990 paru dans les Cahiers de nuit, Serge FÉRAY livre ici une somme autrement ambitieuse et exhaustive sur celle qu’Andy WARHOL avait surnommé « la plus belle femme du monde ». Il explore sa vie côté cour comme côté jardin, côté scène et côté coulisses, les deux univers ayant été souvent mêlés chez NICO, l’un s’expliquant volontiers par l’autre.

Mais surtout, Serge FÉRAY se livre à de denses et florissantes analyses découpées au scalpel de la moindre œuvre discographique de NICO. Tous ses albums y sont scrutés en profondeur, avec une exigence de mise en relief qui donne presque le vertige. S’il s’accorde à reconnaître, comme d’autres, que le premier LP de NICO, Chelsea Girl, n’est pas vraiment celui qui la définit le mieux, ni même celui dans lequel elle se reconnaît le plus (la faute à une production bornée et unilatérale qui ne reflète pas vraiment les réelles visions artistiques de NICO), il s’attarde plus volontiers sur l’exigeante trilogie The Marble Index / Desertshore / The End, qui constitue l’essence même de l’art de NICO – du moins pour les années 1970 – et dont les éclats ésotériques, les parures atonales, les relents médiévaux et néo-classiques et les stances venimeuses et cryptiques continuent à fasciner comme s’ils venaient juste d’être conçus aujourd’hui.

Il semble que le temps n’ait guère eu de prises sur ces œuvres hors du temps et de l’espace communs, puisant à des sources antiques autant qu’à des expressions très contemporaines, tant en ce qui concerne les musiques (conçues avec John CALE) que les textes. Mots et sons sont décortiqués par l’auteur de l’ouvrage avec une passion et une érudition assez fascinantes. Les choix instrumentaux et musicaux, les constructions, les métriques et les inventions poétiques sont dûment scrutés sans rien laisser au hasard, débouchant sur des interprétations et traductions de l’œuvre qui en démultiplient les hauteurs et les profondeurs. Une chronique de disque qui s’étale sur une trentaine de pages, ce n’est plus une chronique, c’est une étude scientifique de haut vol ! On n’écoute plus ces disques de NICO de la même façon après avoir lu cet ouvrage.

Il en va de même pour l’analyse des disques des années 1980 (The Drama of Exile, Camera Obscura, Fata Morgana), réputés plus accessibles parce que plus orientés « rock » mais finalement plus tortueux qu’ils ne paraissent, car exploitant des gammes orientales et lorgnant au bout du compte vers un avant-gardisme mêlant acoustique, électrique et électronique qui trouve un aboutissement stratosphérique avec le fameux « dernier concert » de NICO paru sous le titre Fata Morgana, au répertoire quasi intégralement inédit, et qui ouvrait encore de nouvelles perspectives… Quand on sait que les médias de l’époque ne voyaient encore en NICO que la chanteuse du VELVET, on se dit qu’il y a décidément plein de métros à rattraper ! Mais l’œuvre de NICO ne s’attrape pas comme cela… Et la force de cet ouvrage de Serge FÉRAY est précisément de nous donner suffisamment de clés pour se lancer dans l’aventure.

D’autres réalisations discographiques de NICO (NICO en personne en Europe, Chelsea Live, Nico-Icon, Behind the Iron Curtain, Live in Tokyo…), plus confidentielles et même moins « officielles », parues sur différents supports (K7, LP, CD, VHS…), font également l’objet de commentaires pertinents et éclairants de l’auteur, qui n’a décidément rien négligé de toute trace discographique laissée par NICO, allant jusqu’à parler de ses collaborations à des disques d’autres artistes (Kevin AYERS, Lutz « Lüül » ULBRICHT, NEURONIUM, Marc ALMOND…)

La carrière cinématographique de NICO y est aussi dévoilée avec minutie. Serge FÉRAY décrit les scènes et les « rôles » de NICO dans des films obscurs ou expérimentaux d’Andy WARHOL que peu de monde a dû voir ou a même entendu parler, et il explore avec autant, sinon plus, d’intérêt les films du réalisateur Philippe GARREL (La Cicatrice intérieure, les Hautes Solitudes, Un ange passe, le Berceau de cristal…), qui a partagé la vie de NICO pendant une dizaine d’années.

Si, sur le papier, NICO n’a vécu qu’un demi-siècle, la lecture de NICO – Femme fatale fait amplement comprendre qu’elle a vécu plusieurs vies en une, et que toutes ces vies se sont bousculées les une les autres. L’ouvrage ne dévoile peut-être pas tous les secrets de NICO, mais il dévoile de large pans de ses parts d’ombre tout en remettant quelques pendules à l’heure.

Au final, on réalise que NICO a été bien, bien plus que la Femme fatale qu’elle a chantée au sein du VELVET UNDERGROUND, mais qu’elle a bel et bien été fatale pour nombre de ceux qui ont croisé sa vie et, surtout, qu’elle a été aussi fatale à elle-même. Les traces discographiques et cinématographiques qu’elle a laissées restent d’une incroyable modernité, et c’est tout à l’honneur de Serge FÉRAY de nous inciter à les redécouvrir de plus près.

Editeur : www.lemotetlereste.com

Stéphane Fougère

 

 

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