Tibet : Monastère de Gyütö – La Voix des Tantra

Tibet : Monastère de Gyütö – La Voix des Tantra
(Ocora / Radio France / Harmonia Mundi)

Sur un rythme lent, une voix grave et profonde entonne un chant récitatif, bientôt suivie par d’autres voix à l’unisson, sur le même registre âpre et sourd. Puis soudain, ce chant collectif se « vocalise », introduisant dans les strophes des syllabes sans sens, et ne fait alors entendre qu’un seul son grave, vibratoire, longuement tenu, qui fascine et hypnotise, au-dessus duquel émerge un harmonique diaphane, éthéré. Vous n’écoutez pas de requiem dark-ambient, ni de messe noire sataniste, vous écoutez du chant rituel tibétain.

Ce style de chant, qu’on appelle en Occident chant diphonique, est nommé dans le bouddhisme tibétain Mahayana la « voix rugissante du dieu de la mort », ou bien la « voix mugissante du dzo ». Présenté ainsi, on peut comprendre qu’un auditeur non averti éprouve quelque effroi à l’écoute de ce chant collectif continu à la rugosité saisissante. Mais une écoute prolongée transformera cet effroi en une ferveur transcendante et hallucinée, une fois réalisée la petitesse du « moi » et révélé le néant de toute vie terrestre. L’écoute de ce chant sépulcral est une expérience à goûter impérativement au cours de sa vie. Si ce n’est déjà fait, ce double album constitue un accès idéal à la dimension sacrée de La Voix des Tantra (rgyud-skad, en tibétain).

Les Tantra désignent un ensemble de pratiques monacales destinées à la réalisation rapide de l’illumination (comptez tout de même de vingt à trente ans pour y parvenir…). Parmi elles comptent la récitation de textes rituels dédiés à des divinités tutélaires et protectrices. Appartenant à l’école bouddhiste Gelugpa, les monastères de Gyume et de Gyütö, respectivement fondés en 1433 et en 1474, sont particulièrement réputés pour avoir développé la pratique de ces Tantra et a fortiori ce type de pratique vocale. Les événements malheureux subis par la population tibétaine dans les années 1950 ont poussé une centaine de moines du monastère de Gyütö à l’exil en Inde, dans l’Himachal Pradesh, où ils ont reconstruit le monastère.

C’est là qu’un étudiant en religion, Huston SMITH (récemment disparu), a effectué en 1967 les premiers enregistrements de musiques et de chants rituels tibétains à avoir été diffusés en Occident (un 33 Tours, Tibet, est paru dans la collection An Anthology of the World’s Music et a été réédité en CD sous le titre Music of Tibet sur le label GemsTone). Le célèbre ethnomusicologue David LEWISTON a lui aussi réalisé au début des années 1970 plusieurs enregistrements de terrain publiés dans les Nonesuch Explorer Series, réédités en CD chez Elektra-Nonesuch. Si l’on ajoute de plus les captations réalisées à la même époque par John LEVY au Bouthan pour le label Lyrichord (quatre albums réédités en trois CD chez Sub-Rosa), on se rend compte que ces pratiques musicales ont été finalement bien documentées sur disques. Le label français Ocora de Radio France n’a pas non plus été en reste, puisqu’il a publié des enregistrements de musique rituelle, sacrée et populaire tibétaine réalisés par Georges LUNEAU au Népal, partiellement réédités en CD (Tibet – Musiques sacrées).

Le double album qui nous occupe est paru pour la première fois en 2001 en format « Long Box », mais son contenu est en fait quasi contemporain des autres enregistrements susnommés, à la différence près que, cette fois, l’enregistrement n’a pas été effectué sur l’un des sites abritant la population tibétaine exilée, mais lors du festival d’Automne de Paris, en octobre 1975 ! Il ne s’agit pas de l’un de ces désormais nombreux enregistrements de studio que les moines de Gyütö ont pu effectuer lors de leurs nombreuses « tournées » à l’étranger depuis les années 1970, mais d’une captation live lors d’un concert, ou plutôt d’une représentation exceptionnelle qui ne figurait même pas dans le programme officiel du festival ! C’est le regretté musicologue et critique musical Daniel CAUX qui avait fait réaliser cet enregistrement et l’avait même diffusé dans son émission de radio, à la stupéfaction d’une bonne partie des auditeurs…

Les moines de Gyütö – qui appartenaient à la première génération d’exilés tibétains – avaient alors présenté six extraits de rituels à caractère initiatique ou consécratoire illustrant quelques aspects de la pratique musicale au sein de leur monastère (ou collège) tantrique. L’espace des Bouffes du Nord avait été réorganisé de manière à y installer un autel, une bannière et une table avec des vases rituels et différents objets de culte, et deux rangées de cinq moines se faisait face, sceptre et clochette en mains. Selon les nécessités des rituels, ils changeaient de coiffes, de manteaux et de positions. Les applaudissements du public étaient évidemment proscrits.

Le CD 1 reproduit les trois premiers rituels –le plus long étant dévoué à l’Initiation au culte de Yamantaka – qui mettent en évidence l’extraordinaire puissance vibratoire de ces chants diphoniques et sacrés, tout juste ponctués par endroits par quelques tintements de clochettes et cliquetis de tambour. L’immersion est totale pour l’auditeur, les ingénieurs du son ayant eu à l’époque la riche idée de placer des micros près de chaque moine, ce qui permet de revivre l’événement tel que les « actants » l’ont perçu eux-mêmes, et non sous l’angle des spectateurs présents ce soir-là. Les effets psycho-acoustiques n’en sont que mieux décuplés, surtout si l’on écoute ce disque à un volume sonore élevé.

Sur les trois extraits présentés sur le CD 2 (dominé par un extrait du rituel dédié à Mahâkâla, dit « Le Grand Noir »), les chants alternent avec des interventions instrumentales plus épaisses et retentissantes. En plus des clochettes et tambour « damaru », on est happé par des interventions de cymbales et de grands tambours, qui structurent le temps, et on est littéralement pétrifiés par le son des trompes courtes (kangling) et des trompes téléscopiques (dung-chen). Compte tenu du tintamarre provoqué, le son des voix est un peu plus en retrait, mais garde sa constance hypnotique.

Enfin, les notes de livret de Mireille HELFFER permettent une compréhension plus poussée du déroulement des rites, de la symbolique des instruments utilisés et de la tradition musicale du collège de Gyütö ; et l’analyse de Daniel CAUX rend compte de la portée de cet enregistrement.

Les moines de Gyütö ont certes bien gonflé leur discographie depuis – ils ont même un site, comme n’importe quel autre « artiste » – mais La Voix des Tantra a un cachet particulier. Cet enregistrement est certes arrivé tardivement sur le marché, mais son importance historique et sa valeur musicologique (et musicale tout court) justifiait sa présente réédition en double digipack classieux, d’autant qu’il tient moins de place que la version Long Box. Quoi qu’il en soit, il est recommandé à tout amateur zélé de musique sacrée, ou simplement de « bizarreries » ethniques qui ouvrent sur une plus grande dimension du son en même temps que de la conscience humaine. Quand on a écouté ces chants une fois, ils restent ancrés dans notre mémoire et la font vibrer éternellement.

Label : editions.radiofrance.fr/category/collections/ocora

Stéphane Fougère

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