Adi Anant, Création mondiale – A Flute Concerto by Hariprasad CHAURASIA & l’Orchestre TRANSES EUROPÉENNES

51 vues
Print Friendly, PDF & Email
Adi Anant, Création mondiale – A Flute Concerto by Hariprasad CHAURASIA & l’Orchestre TRANSES EUROPÉENNES
(Navras Records)

Le bansuri, un tuyau de bambou creusé de six trous et couvrant deux octaves, est généralement considéré comme le plus vieil instrument de musique de l’Inde du Nord. Durant des siècles, cette flûte a été jouée dans les villages indiens. C’est dans la première moitié du XXe siècle que le musicien bengali Pannalal GHOSH lui a percé un septième trou et en a fait un instrument de concert capable de frayer dans les vastes et complexes structures des ragas de la musique classique indienne. Dans la seconde moitié du XXe siècle, Hariprasad CHAURASIA a suivi la voie de Pannalal GHOSH  et s’est imposé comme un maître virtuose portant le souffle riche et plein de la bansuri dans la musique hindoustanie.

Plusieurs années durant, CHAURASIA fut un invité régulier de la programmation “Musiques du monde” au Théâtre de la Ville de Paris, où il venait jouer en moyenne tous les deux ans, envoûtant le public avec ses explorations mélodiques dans de nombreux ragas. Les 26 et 27 février 1999, “Hariji” (comme on le surnomme) a cependant offert au public parisien un récital inattendu sous forme de “concerto pour bansuri, tablas et orchestre de chambre”, surnommé Adi Anant, qui tient lieu de rencontre entre la musique indienne et la musique occidentale.

Cette rencontre, CHAURASIA l’avait en tête dès 1993. Ayant choisi les ragas et composé les mélodies qui devaient structurer cette œuvre, le flûtiste rêvait de la jouer en compagnie d’un orchestre et d’un instrumentarium occidentaux. Sur les conseils de son disciple et assistant Henri TOURNIER, CHAURASIA en vient à travailler avec l’éminent joueur de zarb Pablo CUECO, fondateur de l’Ensemble TRANSES EUROPÉENNES (dans lequel joue également Henri TOURNIER), dont le rôle a été d’emmener les propositions musicales de CHAURASIA là où il ne s’attendait pas à aller.

Tout en respectant les thèmes de base du flûtiste, CUECO a donc proposé des idées de composition et d’orchestration, fractionnant les mélodies pour mieux en développer les potentialités polyphoniques, et ainsi concevoir une pièce pouvant contenter tant les passionnés de musique indienne que de musique occidentale.

Passé par plusieurs étapes en 5 ans, Adi Anant a finalement adopté la forme d’un concerto inédit mettant Hariprasad CHAURASIA et son tabliste Shubankar BANERJEE aux prises avec 4 vents (la clarinette basse de Denis COLIN, les flûtes de Henri TOURNIER, le hautbois d’Antoine LAZENNEC, le cornet de Christophe GRIVEAU), 2 cordes (le violon de Richard AXON, le violoncelle de Didier PETIT), 3 percussions (le zarb de Pablo CUECO, les congas et autres objets frappés de Mirtha POZZI et Pierre RIGOPULOS…), la harpe de Hélène BRESCHAND et le piano de Michel MAURER, soit 11 musiciens, dirigés par Patricio VILLAROEL.

On le devine, les risques inhérents à l’entreprise étaient d’aboutir à une prétentieuse et désespérante tentative de symphonisation de la musique indienne, par essence modale, ou bien encore à une burlesque “exotisation indianisante” de la musique occidentale, évidemment tonale. Il n’en est rien. À aucun moment Adi Anant ne prétend être un “remède” aux propositions de la musique traditionnelle. Elle expose seulement les voies que des musiciens de culture différente ont ouvertes dans un cadre et un temps donnés, avec les moyens et les outils qui leur ont paru les plus adéquats compte tenu du contexte. Dans sa forme, Adi Anant respecte les formes du concert indien traditionnel, de même que les modes des ragas, tout en s’aménageant par endroits des espaces de pure liberté.

La première partie s’appuie ainsi sur le Raga Kalyan, très connu pour l’atmosphère de sérénité qu’il dégage, et se déploie en 3 phases : un alap (introduction arythmique qui permet de se familiariser avec les phrases mélodiques qui constituent le raga) un jôr (dans lequel entre une pulsation rythmique virtuelle) et une composition sur un cycle à 10 temps qui autorise la flûte et le tabla à improviser. Cette partie comprend son lot de trouvailles, comme l’intervention du tabla dès le jôr, ou encore la combinaison de la harpe et du piano pour remédier à l’absence du tampura.

La seconde partie adopte la forme d’un “raga-mala”, ou guirlande de ragas, sauf qu’au lieu d’être enchaînés, comme cela se fait traditionnellement, les ragas (Sandhya Shree, Ranjani, Bhimpalasi et l’inusable Bhairavi) sont présentés sous forme de pièces indépendantes dont Pablo CUECO s’est plu à renforcer les contrastes, évoquant ainsi plusieurs époques de musiques en Occident. Ranjani se pare ainsi d’effluves jazzy, tandis que Bhimpalasi renvoie de faux airs de notre musique médiévale. Les transitions d’un raga à l’autre n’en restent pas moins subtiles, et la guirlande se déploie avec toujours plus de densité orchestrale alors que la cadence rythmique s’intensifie comme il se doit pour culminer dans un paroxysme incantatoire avec Bhairavi. Bien entendu, les formes folkloriques indiennes – les dhun et autres bhajan – sont évoquées à maint reprises, et l’on n’échappe pas au pétillant dialogue rythmique bansuri-tabla.

Alternant passages écrits et improvisations, Adi Anant combine les pratiques musicales de deux univers, invente des solutions nouvelles sans brider aucun des participants. On se serait certes attendu au fil de ce concerto à un dialogue entre les deux flûtes de TOURNIER et de CHAURASIA, ou à une joute entre les différentes percussions, mais l’ensemble est déjà suffisamment profus et fascinant pour que ce concerto appelle les éloges qu’il est en droit de mériter pleinement. La réponse du public français fut positive en février 1999, celle du public du Royal Albert Hall de Londres le fut tout autant en juin 2001.

Presque trente ans après le Concerto pour sitar et orchestre de Ravi SHANKAR, le concerto Adi Anant porte le dialogue Orient-Occident bien au-delà du simple constat ; il ouvre des portes sur d’autres possibles. “Adi Anant” signifie précisément quelque chose comme “le commencement sans fin”. Cette œuvre singulière de Hariprasad CHAURASIA et de l’Ensemble TRANSES EUROPÉENNES laisse donc du champ libre à l’horizon… 

Stéphane Fougère

(Chronique originale publiée dans
ETHNOTEMPOS n°10 – avril 2002
et remaniée en 2020)

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.