Alan VEGA – Mutator

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Alan VEGA – Mutator
(Sacred Bones Records)

En avril dernier est paru Mutator, l’album perdu d’Alan VEGA, retrouvé grâce à son âme-sœur, Liz LAMERE. Il contient des titres composés dans les années 1995-1996 ; c’est l’époque de la sortie du terrible Dujang Prang, album de synth-blues ensorcelant. Il s’agit de titres inédits composés par VEGA, interprétés avec sa femme Liz et enregistrés avec le fidèle Perkin BARNES qui ont été ensuite mis de coté et, avec le temps passant, ont été purement oubliés. C’est son épouse Liz qui a retrouvé ces versions brutes non mixées dans les archives ; et c’est avec la bénédiction d’Alan, avant sa disparition, que ce document est enfin disponible après avoir bénéficié du travail impeccable à la production et au mixage, de leur ami Jared ARTAUD du duo THE VACANT LOTS et de Ted YOUNG dans le rôle d’ingénieur du son.

Nous retrouvons parfaitement l’esprit et l’univers de VEGA, par les thèmes abordés (la spiritualité avec Trinity et Psalm 68, le corps avec Fist et Muscles, la vie avec Breathe) et aussi les musiques.  C’est du pur VEGA, de l’électro urbain radical, rageur, flamboyant et émouvant aussi. Il est vraiment le seul à faire une musique mutante, du synth-blues imprégné de rockabilly et de hip-hop. Sa musique reflète tout simplement les ambiances, les sons, les bruits de sa ville adorée, New York. Devant des titres comme Fist, Muscles, Filthy ou Nike Soldier, hymnes futuristes venimeux et lancinants, nous constatons qu’il reste un maître dans le genre et à l’écoute de ce disque, il nous manque beaucoup.

L’album commence avec Trinity, un titre court mais les quelques interventions vocales d’Alan sont suffisamment reconnaissables pour nous renvoyer directement à son disque 2007 (le titre Trinity 2007), datant de 1999. L’atmosphère y est étouffante, alors que VEGA  surgit tel un mourant délirant, implorant la Trinité tandis que Liz, de sa voix quelque peu fantomatique, dit  « Father, Daughter, Holy Ghost » au lieu de « Father, Son, Holy Ghost » (la Trinité étant le Père, le Fils et le Saint-Esprit, en guise de petit rappel pour les nuls). Ici, la Fille remplace le Fils. La Trinité d’Alan et de Liz est réimaginée, et n’implique pas que des hommes. Par la voix de Liz, il y a cette volonté d’autonomisation des femmes. C’est une image très forte qui appelle donc à l’aboutissement d’une nouvelle société. Cela montre aussi qu’Alan aime jouer avec les sons, mais aussi avec les mots.

Que ce soit avec Martin REV, Alex CHILTON et Ben VAUGHN (Cubist Blues) ou Marc HURTADO (sans doute, le seul que nous pouvons considérer comme l’un de ses héritiers directs ; l’album éternel Sniper nous l’a prouvé), Alan VEGA demeure pour toujours le King, le Samouraï de New York.

Et justement, un titre comme Samurai (la mélodie principale sera utilisée aussi pour le titre King sur 2007) est une chanson de larmes comme lui seul est capable de faire et de chanter avec sa voix unique (sa façon de dire « goodbye » est si émouvante), avant que l’album ne revienne à des sonorités plus lourdes avec Filthy. Ce titre aurait pu figurer sur Sombre, la musique composée pour le film de Philippe GRANDRIEUX.

Psalm 68 est aussi très impressionnant, avec cette musique digne d’un film de John CARPENTER et semblant avancer lentement pour une procession à la gloire de Dieu avec Alan comme guide spirituel, nous menant à la lutte contre des forces obscures. Il faut savoir que Psaume 68 est un psaume de louanges à Dieu et aussi un appel à dévoiler sa grande puissance face à ses ennemis (« Que Dieu se lève, que ses ennemis soient dispersés »). Une question pourrait se poser ici : qui seraient les ennemis de Dieu, et par conséquent de l’Amérique, grand pays de la liberté et de la paranoïa ? Serait-ce une puissance étrangère ou cette menace viendrait-elle tout simplement de l’intérieur ? Nous pouvons aisément imaginer la réponse, connaissant le point de vue et la grande lucidité de VEGA sur son pays.

C’est un titre symboliquement intéressant, très bien placé ici dans l’album, car il annonce le dernier titre, Breathe (“Respirer”) : nous pouvons y voir un appel à respirer pleinement la vie,  à vivre libre et à rêver. La musique de SUICIDE et d’Alan a toujours été un hymne à la vie. Les ambiances agressives, menaçantes disparaissent pour laisser place à un peu plus de lumière et à un soupçon d’espoir et de vie, s’adressant peut-être à une nouvelle Amérique à venir, plus humaine, où tous les rêves seraient possibles. Breathe délivre des sons beaucoup plus apaisés avec des nappes de synthés douces et aériennes.

Mutator est la vision d’un homme unique, visionnaire et libre. C’est un album percutant et lumineux, radical et romantique. Mutator est un psaume de larmes et de sang.

Cédrick Pesqué

Site : Sacred Bones Records

 

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