Albert MARCŒUR – L’Apostrophe

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Albert MARCŒUR – L’Apostrophe
(Label Frères)

Avez-vous remarqué que, pour écrire « l’apostrophe », on utilise un L… apostrophe ? Du coup, il y a un effet de redondance qui donne l’impression de voir ou d’écrire double. Mais en général, une apostrophe en tant que telle ne se prononce pas… sauf, comme dans le cas présent, si le mot qui suit est précisément « apostrophe ». Le mot se prononce, mais le signe, lui, ne se prononce pas. Il n’a donc pas le dernier mot et dépend de celui qui le suit. Et dieu sait combien de mots on peut mettre derrière une apostrophe ! Au moins tous ceux commençant par une voyelle, c’est dire ! Du coup, l’album qui nous occupe ici s’appelle l’Apostrophe. Une pierre, deux coups !

L’album précédent d’Albert MARCŒUR exposait Plusieurs cas de figure, celui-ci présente diverses figures de cas sociaux, de choses de la vie invivables, de banalités problématiques, de questions effectivement très importantes… Tous ces tableaux traitent de sujets différents, mais ont pour point commun ce « L’ » liminaire. C’est généralement une voyelle qui suit, sauf exception. Mais attention, L’intruse n’est pas celle qu’on croit !

Par un de ces retournements de sens très « marcœuriens », c’est donc une apostrophe qui sert de point commun, ce qui ne l’est pas tant que ça, et qui s’impose comme le prolongement de l’ombre d’un « L » omnipotent, renvoyant tous les sujets, tous les articles, qu’il suffirait d’énumérer un à un, juste séparés par une virgule, à la même enseigne, la même accroche.

Ces vies et ces choses de la vie narrées par MARCŒUR s’enchaînent, délimitées entre l’apostrophe et la virgule, comme un tout-venant qui ne veut pas finir entre parenthèses ou qui craindrait de se voir arrivé à terme par l’apposition d’un point final. On peut compter sur « L’Albert » (tiens, un « L’ » de plus !) pour forcer le trait de ces apostrophes, à l’aide de cernes bien noirs, aussi noirs que le fond qui entoure ce « L » sur la pochette, aussi noirs que le fond des histoires que raconte MARCŒUR.

Car il y a de l’amertume, de l’acrimonie, du désabusement, voire du fatalisme dans ces portraits d’êtres, de moments et de choses, ces natures mortes brossées en deux-trois aplats dont la vie, la raison d’être, tiennent à des petits riens, des automatismes, des phrases toutes faites, des formules à l’emporte-pièces, des tournures retournées, renversées, délocalisées, recyclées par l’Albert pour mitonner des « marcœurismes » piquants comme des oursins : « Ça sert à quoi de passer sa vie à gagner sa vie ? Pour un jour la perdre, la vie. » (L’Idéologue) ; « Neuf trains sur dix arrivent à l’heure… Un train sur dix est donc en retard… » (L’Exemple type) ; « Attendre que tout le monde soit là, attendre qu’il n’y ait plus personne… » (L’Inexorable Attente) ; « Mais pourquoi faut-il des rimes dans la chanson ? À quoi ça rime, nom de nom ?! » (L’Intruse) ; « une suite en si, un accord de mi par ci, un la par là » (L’Emprunteur) ; « Les yeux dans les yeux, bien au fond des yeux, sans se quitter des yeux… » (L’Amoureuse et l’Amoureux).

Ils font ricaner, ils font sourire, les marcœurismes, mais de plus en plus, ils confondent le rire jaune grisant avec le sourire terne grisonnant. Et ce n’est pas le traitement musical qui ensoleille tout ça ! Les timbres foisonnants d’antan sont réduits à l’état d’échantillons dûment empruntés (notamment violons et chœurs classiques…) ; et si les guitares basses et électriques subsistent, d’autres, électriques ou acoustiques, sont elles aussi échantillonnées, comme celles de Gary LUCAS, de Georges BRASSENS ou, bien sûr, de François OVIDE (à qui L’Épitaphe est évidemment dédié).

Aux constructions épiques et hachées des premiers albums succèdent des thèmes toujours aussi travaillés au millimètre par le joaillier sonore MARCŒUR, mais plus resserrés, avec force boucles grinçantes, glaçantes, saturantes, percussionnantes, rotativantes, baignant l’ensemble dans un univers mécanisé, automatisé, industriel, dans lequel même les « lyricismes » violoneux et les furtives espagnolades printanières sentent le frigo…

La voix de MARCŒUR elle-même semble se laisser noyer dans ces torrents d’épluchures sonores, ne cherchant pas à se faire entendre au-delà, préférant marmonner ses piques et ses claques comme des poisons lents. Et puis parfois MARCŒUR se tait carrément, cédant la place à d’autres voix, ou préférant traduire et souligner en notes de musique les mots des autres (à la manière de René LUSSIER dans son Trésor de la langue), comme dans L’Environnementeuse, qui retrouve les couleurs de l’insolence juvénile.

Avec une cohérence indéfectible, MARCŒUR parle du monde tel qu’il est devenu aujourd’hui, il use donc des sons environnants et des techniques actuelles. Et si ça fait ouvertement moins rire, si l’hystérie euphorisante a fait place au rictus bilieux, c’est à chaque acteur de ce monde d’en prendre la responsabilité. Ce n’est pas à une grimace qu’on va apprendre à faire le singe, non mais…

Stéphane Fougère

Site : www.marcoeur.com

Label : http://labelfreres.com

(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°18 – août 2005)

 

 

 

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