ANANTAKARA : Des Calligraphies sonores et vibratoires

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ANANTAKARA

Des Calligraphies sonores et vibratoires

ANANTAKARA est le nom que s’est choisi Philippe WAUMAN, philosophe de formation, dessinateur, animateur de sens tel qu’il aime à se définir, et artiste avant tout. “Anantakara” est un adjectif sanskrit que l’on traduit par “rendu sans fin, magnifier indéfiniment, rendre indéfini ou infini”. Pour Philippe WAUMAN cela signifie musicalement, déployer une forme de manière infinie par des calligraphies sonores et vibratoires, la musique étant vécue et proposée comme une expérience intérieure, méditation, élévation, encouragement, inspiration. Tôt, il peuple son imaginaire de sons, de voix, de structures, de flux ; des chants pygmées aux récifs de la musique contemporaine (CAGE, FELDMAN, SCELCI…), en passant par la vitalité du rock, les harmonies du jazz, les ragas indiens, MOZART, MONTEVERDI, les affronts technos, les saccades de l’électro et l’amplitude de l’ambient. Tout pourvu qu’il y ait un univers, une dimension.

Initié à la notion de “passeur d’intensité” par Alain VEINSTEIN, il s’ouvre à la pluridisciplinarité : poésie, littérature, cinéma, musique. Sons et silence deviennent indissociables. Guitariste et flûtiste, il compose de longues improvisations où corps, présence et inspiration font tri‐unité. À sa modeste échelle, il tente de réenchanter le monde à l’aide de ses instruments : gongs, cloches, violon, violoncelle, hang, guzheng, piano, guitares, tambours, gamelan, sitar, tampura, mbira, percussions, dispositifs électroniques…

« J’aime le silence que l’on peut entendre sous le bruissement du monde. Le silence qui permet la musique. La musique qui fait entendre le silence. La musique qui fond dans le silence. Le silence qui s’expose dans le son. Le silence blanc qui s’irise dans la nuée des émotions. »

« Je considère l’être humain comme un tout, en quête d’intégration consciente et harmonieuse des composantes physique, émotionnelle, mentale et spirituelle de sa nature. Dans ce cadre, l’art ne cherchera pas à déclencher des états (relaxation, émotions diverses…) ou à mener quelque part (par une histoire racontée par une mélodie), mais plutôt à explorer différents espaces de résonances. Celui qui écoute devient alors acteur de ses propres dimensions intérieures – conscientes, inconscientes et supraconscientes – par consonance. »

« C’est à la suite d’une formation en chromothérapie que l’idée est venue de composer une suite des couleurs. De nombreux systèmes et traditions explorent et définissent des rapports complexes entre couleurs et sons. Tous ont leur cohérence et en arrivent parfois aussi à se contredire. Je les prends pour des modèles, des grilles d’approche. Et je les utilise. Loin de moi la prétention d’avoir créé LA musique des couleurs. Cette suite constitue cependant bien une musique des couleurs, MA musique des couleurs. D’ailleurs, quel que soit le système utilisé, ou la tradition invoquée, ma pratique m’a montré à quel point l’intention du musicien, au cours de sa prestation, imprime un souffle qu’il puise dans sa connexion à cette dimension généralement désignée par “être profond” ou “Moi supérieur” – à chacun d’y mettre le mot qui lui convient. Ce souffle là anime – au sens littéral – la performance. »

Il définit ainsi sa démarche : « Cheminer du son à l’être en parcourant inlassablement la quête du point de rencontre des opposés, un point inattendu qui régénère et accomplit avec des calligraphies sonores. Une verticalité qui infuse une horizontalité. Un projet créateur de son, de sens et de souffle en ouvrant des espaces-temps où l’on suit des parcours initiatiques au fil de chants sonores invoquant l’intériorité poétique, imaginaire et spirituelle. La musique est inséparable du temps.  Elle s’écoule, s’étire dans une durée. Qu’on le veuille ou non,  elle s’inscrit dans un déroulement – lui-même inhérent à toute propagation. Elle utilise des modes pour habiter cet espace de temps, l’accomplir d’une certaine manière, et nous transporter dans un univers qui génère une sensation de temporalité unique. Que se passe-t-il lorsque la narration que sont mélodie et  structure est suspendue ? Qu’il n’y a plus cette assise première entraîner l’attention vers un-quelque-part-défini. Qu’un principe autre vient organiser le temps ? Qu’il n’y a plus rien à suivre ?  Et qu’il est alors précisément, dès lors question d’aiguiser la vigilance, d’attiser la présence à soi ? Que devient l’acte même de la composition ? Comment signer une sorte de “trou noir” dans la temporalité et “concentrer-étendre” un espace dont la gravitation, l’intensité de poids, ira pulser sur nos voûtes perceptives ? Que devient celui qui écoute ? Devient-il participant ? Co-créateur en tant qu’il n’est plus spectateur de rien, n’assiste plus à rien, mais co-crée un ici et maintenant à fortiori inédit dans son histoire personnelle. En sera-t-il amené dans quelque “autre part” de lui-même ?

« J’explore ce que l’on appelle aujourd’hui la dimension sonique. Un concept qui allie son et musique. Ma pratique sonique est une mise “en travail”, une mise en présence.  Elle invite à être présent. En présence de ce lieu qui n’a pas de lieu, qui n’est nulle part dans le tout. L’investissement d’une présence qui invite au sens, au plein et au vide, du frémissement émerveillé. La performance devient un acte fait de gestes et de souffles, d’amplitudes et d’a-partitions, de traces à suivre et à soustraire, de suspensions et de silences, d’intensités et d’insondables… Paul KLEE – ce grand peintre – écrivait que tout artiste cherchait “la clé secrète de tout”. Et qu’elle se trouve dans le chaos, en “ce Rien qui n’est opposable à rien”.  Cet “en travail”  est semblable à “la fixation d’un point dans le chaos” dont KLEE affirme qu’elle est “le moment cosmogénétique” préalable à toute création. Je déploie une musique qui tourne autour du “son”, de son immanence, et non plus autour de la «sonorité» comme nos héritages classique et moderne nous l’ont enseigné. C’est une musique qui s’ouvre à la dimension du cosmos, et donc à la spatialisation : le haut, le bas, l’étendue, les orientations, les cycles, les glissements.

Le son est approché comme une matière à part entière – avec ses propres exigences – qui… de pli en pli, s’éveille et s’étend comme un univers. Avec son temps propre, sa cohérence singulière, sa typologie unique, sa nécessité impérieuse. Et plus elle est impérieuse, plus dense sera sa traversée ; plus il y aura de l’inattendu, de la surprise, du réel et de l’universel. Une déchirure dans le voile du connu. Du son à l’être. L’improvisation a une part importante dans mes compositions. Comme j’aime le répéter, « Improviser ne s’improvise pas ». C’est une manière d’être. Composer c’est avant tout écouter. Souvent on me demande comment je procède, est-ce que je joue un instrument ? Tout est-il pré-enregistré et rendu comme tel en concert ? Non, et c’est bien cela qui fait ma “note” particulière. Les “compositions sont en fait des palettes sonores préparées à l’avance, comme on préparerait ses encriers de couleurs et des pinceaux, et au moment du live, je m’élance dans l’inconnu, tout en respectant bien entendu l’univers des palettes. C’est pourquoi on parle de “Musique de l’Instant”, musique “suspendue” où se mêlent des sonorités acoustiques, électroniques, ethniques et contemporaines. Tout cela avec ce que je désigne par ma lutherie. »

ANANTAKARA nous revient maintenant avec son nouvel album, Momentum Lapses, passionnant et prenant, complexe et varié, pouvant être considéré comme une sorte exploration musicale de notre moi profond. Un opus étonnant en vérité, riche d’un bel esthétisme harmonique et sonique, à écouter et à ré-écouter pour en savourer les multiples facettes. L’erreur serait de penser à de la simple musique méditative. On peut bien sûr méditer sur Momentum Lapses, mais ce serait manquer ses aspects plus subtils, plus essentiels. C’est une musique de vie, d’éveil, de prise de conscience, d’espoir. Momentum Lapses ne nous parle pas seulement de beauté, de sérénité, d’harmonie, il exprime aussi une présence d’un monde spirituel intérieur à ce monde mais plus grand que le nôtre, un monde de paix, de lumière, sans durée, sans limite, tissé d’infini et d’éternité. 

Quelques questions à ANANTAKARA…

Pourriez-vous vous présenter ?

Je me vois comme un artiste-philosophe. Un passeur d’intensités… Je trace en quelque sorte un chemin qui va du son à l’être, dans la quête d’un point de rencontre entre les tensions contraires : un point mystérieux qui régénère et accomplit… Sonder l’insondable, pourrait-on dire. Ce qui m’est central, c’est de me laisser traverser par une verticalité qui infuse une horizontalité et crée un état d’ouverture au sein d’ “espaces-sons”  où le Vaste et l’Intime dansent ensemble.

Pourriez-vous décrire votre musique d’une manière générale ?

Musicalement je me situe dans un son qu’on pourrait appeler  électro-onirique ou ambiant contemplative-expérimental. Je compose ce que je nomme des “calligraphies sonores et vibratoires”. Je “dessine” des figures sonores qui font appel à de multiples instruments VST  (Virtual Studio Technology) allant du mbira (piano à pouce africain) à des textures synthétiques changeantes, en passant par des structures rythmiques  plutôt électro. Parfois des volutes mélodiques menées par des quatuors à cordes s’y arc-boutent… Pour moi il s’agit de visiter les expériences pivots de l’existence humaine. D’un album à un autre je peux plonger du lumineux vers du plus sombre, ou l’inverse, au fil de mes expériences de vie et de mes rencontres. Je tiens à ma liberté d’explorer ce qui se présente plutôt que me conformer à un style ou une tendance musicale du moment.

Venons-en à Momentum Lapses. Comment présenteriez-vous cet album en particulier ?

Cet  album est l’expression d’une année de cheminement : celui que j’ai traversé suite à une hémorragie cérébrale et le chaos qu’elle a engendré… C’est une invitation à initier une dynamique de résilience, à trouver des ressorts inconnus, et accueillir un nouvel essor.  Quand l’éloge de la luminescence vient chanter sur les parapets du réel, la nuit se déshabille sous le regard du lumineux… L’attente a été longue et la langueur féconde. Le point du jour montre sa beauté : celle que l’on ne peut saisir, mais qui se laisse entrevoir aux confins d’une aurore  toute auréolée d’un plaisir cristallin…

De quoi cet album est-il fait dans sa substance et dans son instrumentation ?

Des immensités sonores animées de mouvements pulsants, des rythmes doux légèrement hypnotiques, la fine lumière d’un piano, des émanations de cordes pincées qui dansent, des cuivres qui vibrent, des percussions ethniques joyeuses et colorées… 

Le titre et le sous-titre de cet album font référence au temps et à sa suspension. Une question classique de la Philosophie est “L’homme peut-il échapper au temps ?” Qu’en pensez-vous concernant Momentum Lapses et notamment concernant le morceau intitulé Spiral Bridge To Timelessness ?

Sur ce morceau j’ai fait appel à un séquenceur qui génère des structures spiralées infinies. Je capte les progressions  de notes comme autant d’étoiles filantes surgissant du sidéral qui  en ordonne l’apparition. Une sorte d’apnée temporelle extraite d’un schème sonore qui pourrait s’étendre indéfiniment.  On a tous vécu des moments de “temps suspendu”, sortes d’oasis qui donnent cette impression subjective que le cours du temps  s’est un instant arrêté. Les enfants qui jouent connaissent bien cet état de l’esprit. Certaines pratiques méditatives y mènent également, tout comme l’activité artistique.

Pour rebondir sur la part plus philosophique de votre question : de quel temps parle-t-on ici ? Le “temps de l’horloge”, quantifié, scientifique ? Celui, linéaire, dans lequel s’inscrit une histoire, un récit, un morceau? BERGSON parlait de la durée comme temps intime de la conscience,  plus “réel” que le temps mesuré.  Il estimait que l’art permettait d’accéder à une sorte de connaissance  de ce qui échappe à la mesure et ouvre la porte sur la dimension métaphysique. JANKÉLÉVITCH, son disciple, amplifiera cette intuition dans son “esthétique de l’ineffable”. On n’échappe pas au temps mécanique, certes, mais il est des temporalités qui sont autant de rythmiques de la conscience, dont certaines conduisent à des spatialités temporelles autres. La musique offre en cela un support privilégié qui passe, paradoxalement, par une exécution dans un temps constitué de mesures. 

Mes compositions ont pour vocation d’inviter à la dimension du cosmos, et donc à la spatialisation : le haut, le bas, l’étendue, les orientations, les cycles, les glissements… Elles ne cherchent pas à établir une “narration” comme le font mélodie et structure. Quand il n’y a plus cette assise première qui entraîne l’attention vers un-quelque-part défini, et qu’un principe autre vient organiser le temps musical, qu’il n’y a plus rien de préétabli  à suivre, il est dès lors question d’aiguiser la vigilance, d’attiser la présence à soi… 

Le morceau intitulé The Great Chi In The Sky fait référence au The Great Gig In The Sky de PINK FLOYD. Ce groupe est-il l’une de vos influences majeures ? Et si oui, en quoi ?

C’est en effet un clin d’œil direct à cet album majeur. Ma composition est une balade dans le jeu cosmique par l’activation du Chi, l’énergie de base qui anime l’univers selon les chinois, et que la pratique du tai chi vient réveiller en nous. Avec PINK FLOYD, j’ai découvert que la musique peut être porteuse d’univers sonores dans lesquels je peux totalement m’immerger en me laissant absorber par la qualité intrinsèque du son. Un état second naturel peuplé d’intensités diverses. Des univers magnétiques où le sombre tutoie le lumineux.  Rencontre improbable d’extrêmes qui me marquera durablement… comme un grain de folie amoureux d’un grain de beauté… 

Parlez-nous de vos autres influences majeures concernant la musique occidentale…

Il y a PINK FLOYD, TANGERINE DREAM, Peter GABRIEL, MAGMA, Stephan MICUS, Brian ENO, Keith JARRETT, SCELCI, MONTEVERDI, CAGE, RILEY, MOZART, MARLEY, SATIE, Jon HASSELL, Morton FELDMAN, Arvo PART…

Et qu’en est-il de la musique indienne ?

La musique indienne est venue à moi via le jazz et le projet SHAKTI de John McLAUGHLIN. La musique indienne du Nord se base sur des “ragas” – des gammes avec leurs modes propres sur lesquels les musiciens vont improviser selon des règles précises pour faire émerger l’expérience du “rasa”, la saveur. Qu’on appellerait aujourd’hui  le “mood”. Il désigne un sentiment,  un état d’esprit ou  une humeur que les musiciens souhaitent induire chez les auditeurs en le  leur transmettant vibratoirement. Je vois un lien entre l’art de l’impro, la recherche de la “blue note” et cette notion de rasa. Je l’ai retrouvée dans la musique de Terry RILEY et ses All Night Concerts. Ces nuits d’improvisations où il faisait se rencontrer la musique minimale expérimentale et sa formation en musique classique indienne.

Au fond, que pensez-vous de la mission, si on peut appeler cela ainsi, de la musique et de la vôtre en particulier ?

J’aime la définition du regretté Michel SERRES : « La musique est l’expression la plus complète de l’humanité ; mieux, elle incarne le vrai langage du Monde et des vivants. » Je vois la mienne comme une mise en “reliance” avec une dimension inconditionnée, un état d’ouverture, qui serait une source d’inspiration pour les intuitions d’un monde nouveau en devenir.

Pour terminer, parlez-nous de vos projets pour le futur…

L’envie  d’un opéra à ma façon. Approfondir la rencontre de mes calligraphies sonores avec le monde musical africain. Un projet “puissance du verbe alliée à la pulsation du son” avec une chanteuse qui apportera du texte en français. La musicalité de la langue qui surfe sur les sinuosités colorées de l’électro onirique. Et, qui sait, une musique de film… ou de jeu vidéo… Enfin sûrement des tas de concerts et, si possible, dans des lieux insolites.

Réalisé par Frédéric Gerchambeau

Site : www.anantakara.com/fr/

Page : https://anantakara.biz/album/momentum-lapses

 

 

 

 

 

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