BEAT CIRCUS – Dreamland

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BEAT CIRCUS – Dreamland
(Cuneiform / Orkhêstra)

Issu de la scène musicale de Boston, BEAT CIRCUS est une de ces formations réfractaires aux classements hâtifs, et que l’on aurait par conséquent quelque mal à qualifier de rock, fut-il avant-gardiste. Si certains parti-pris esthétiques et compositionnels peuvent évoquer le post-rock, l’ampleur de la gamme instrumentale, d’orientation assez acoustique, appelle irrémédiablement d’autres horizons. On parle ainsi de musique post-cabaret, réminiscente des œuvres de Kurt WEILL et de Hanns EISLER, voire Tom WAITS ou Nick CAVE. À la base, BEAT CIRCUS est constitué de neuf membres, ce qui n’est déjà pas rien, mais pour ce projet discographique particulier, son créateur, Brian CARPENTER, en a recruté bien plus.

Combinant chansons narratives et pièces instrumentales composées au millimètre, Dreamland est, comme on commence à s’en douter, un album thématique, le premier chapitre d’une trilogie dédiée à une « Américanité étrange et gothique ». Sa partition, entièrement écrite par CARPENTER, s’étale sur 150 pages, concerne 12 musiciens et fait usage d’une palanquée d’instruments : violon, tuba, banjo, theremin, trombone, violoncelle, mandoline, zither électrique, saxophone, harpe, percussions, un peu d’électronique, sans parler de tout ce que touche Brian CARPENTER en personne, à savoir un orgue à pompe, un harmonica, un piano-jouet, un harmonium, un mellotron, etc.

On ne s’étonnera plus, dans ce contexte, d’entendre également l’accordéon et la guimbarde d’Alec K. REDFEARN (sans ses EYESORES), autre figure marquante de ces musiques « sans frontières fixes » qui fut également révélée par le label Cuneiform.

En fait, si l’on compte toutes les participations, récurrentes ou éphémères, on arrive à un total de 22 musiciens ! Pour chaque morceau, il a été défini une instrumentation et un nombre de « voix » précis.

Pareille démarche pourrait faire penser, à tort, que BEAT CIRCUS n’est que le « side-project » d’un compositeur qui a recruté ses musiciens en fonction de ses caprices pour aboutir à un production de studio aussi ambitieuse que surchargée, d’autant que l’inspiration musicale puise à différents genres et renvoie des images disparates, de la chanson de vaudeville du début du XXe siècle à l’ambiance de saloon au fond du far-west jusqu’aux concours de fanfares cuivrées de l’Est européen…

Pour être haut en couleurs, un tel éclectisme peut évidemment laisser dubitatif quand à la direction principale. Toutefois, eu égard à l’idée narrative de départ, ce joyeux et éthylique fourre-tout de façade fait sens et affiche paradoxalement une unité stylistique, aussi déconcertante que cohérente.

Nous voici donc revenu aux temps glorieux de Coney Island, au large de Brooklyn. Après Lou REED, Brian CARPENTER s’empare du mythe de la péninsule, et plus particulièrement de celui de l’un de ses dantesques trolley-parks, Dreamland.

De 1904 à 1911, ce luxueux parc de loisirs proposait attractions démentielles (reproductions de canaux vénitiens, de villages alpins, de villages de lulliputiens…), manèges (montagnes russes) et expositions “scientifiques” (incubateurs de triplés prématurés…), et jouissait d’une architecture aussi classieuse que baroque, composée dit-on d’un million d’ampoules électriques, lesquelles lui ont été fatales à l’aube de sa réouverture, le 27 mai 1911. Ce jour-là, le feu a effectivement décimé la nouvelle attraction du parc, un train fantôme au nom prémonitoire, « Hell Gate » (la Porte de l’Enfer).

À ces faits historiques, CARPENTER a ajouté des éléments de pure fiction, et son Dreamland met ainsi en scène un mineur de fond sans le sou, alcoolo et amputé d’un bras et qui, pour récupérer ce dernier, a fait un pacte avec le Diable avant d’aller travailler à Dreamland… BEAT CIRCUS restitue cet univers ambivalent où se confondent rêves et cauchemars, cris de joie et hurlements angoissés, magie et perversion, innocence et haine, une histoire de responsabilités et de conséquences…

Les seize morceaux de Dreamland défilent tel un carnaval sombre, pas très loin de l’ambiance du film Freaks (La Monstrueuse Parade) de Tod BROWNING et encore moins loin de celle de la série Carnivale (La Caravane de l’étrange). Tout y a été soigné dans le moindre détail, jusqu’au livret reproduisant plusieurs cartes postales d’époque. Entre histoire factuelle et fiction surréelle, Dreamland fait figure de « soundtrack » épique.

Il ne reste qu’à attendre les deux autres volets de la trilogie de Brian CARPENTER ; le suivant sera Boy from Black Mountain. Si d’ici là vous rêvez de femmes à barbe, c’est que Dreamland a fait son effet !

Stéphane Fougère

Site : www.beatcircus.net

Label : www.cuneiformrecords.com

Distributeur: www.orkhestra.org

(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°25 – mars 2009)

 

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