Brésil : La Danse du souffle – Flûtes et Clarinettes kuikuro

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Brésil : La Danse du souffle – Flûtes et Clarinettes kuikuro (Ocora – Radio France)

C’est au cœur de l’Amazonie brésilienne, sur les rives du fleuve Xingu, dans le nord de l’état du Mato Grosso, que vivent les Kuikuro, un peuple de langue caribe dont on dénombre quelque 600 habitants répartis sur seulement trois villages. Leurs rituels, aussi dénommés « fêtes des esprits », constituent un puissant véhicule d’interaction sociale, et les chants et les musiques qui les animent sont considérés comme des objets de la plus haute valeur.

Les Kuikuro possèdent ainsi quinze principaux répertoires musicaux (dont douze fixes) répartis en suites musicales, elle-mêmes constituées de séries de chants. Sachant que chaque répertoire dure environ une centaine d’heures, on mesure l’ampleur de l’effort de mémoire requis pour les « eginhoto », ou maîtres de chants, en théorie impossible pour un individu normalement constitué. L’apprentissage de ces rites pour les jeunes générations est de plus long, risqué, voire dangereux, en plus d’être coûteux, au point d’avoir dilué toute motivation à se voir transmettre ce savoir chamanique. Le savoir des eginhoto est donc menacé.

C’est précisément pour endiguer la perte de cette connaissance musicale – et plus généralement la culture traditionnelle du Haut-Xingu, menacée notamment par les effets secondaires de l’agro-business en vogue dans la région – que le chef des Kuikuro, Afukaká, a pris l’initiative, avec l’aide d’organismes culturels, de documenter les rituels de son peuple. 120 heures de chants a capella et 80 heures de rituels intégraux ont ainsi été captés. Ce CD en est un (modeste) témoignage, axé sur des musiques jouées sur des instruments à vent.

C’est un détail qui en étonnera plus d’un (et plus d’une) : parce qu’elle est jouée exclusivement sur des flûtes, flûtes de Pan et clarinettes dont les dimensions sont assez généreuses, entre 1 et 2 mètres, et par des hommes à demi-nus, cette musique est interdite aux femmes ! Il leur est non seulement interdit de la jouer, mais également d’en voir les instruments qui permettent de la jouer. Ce tabou serait-il lié à une symbolique phallique disproportionnée représentée par ces flûtes ? S’agissant d’une musique de nature chamanique, où le souffle relie les humains aux esprits, cette proscription serait en fait davantage liée aux aspects spécifiques de la biologie féminine. Cela dit, les femmes kuikuro ont leur propre rituel de chants (le tolo), dans lequel il leur arrive de moquer justement les rites masculins… lesquels, en retour, se moquent également des chants féminins.

Pour autant, l’essentiel du corpus rituel des Kuikuro n’est pas fait pour rigoler. Il est un moyen pour les humains de rencontrer les esprits, de les « nourrir » dans une perspective thérapeutique. La musique des flûtes sacrées Kagutu est ainsi considérée comme la voix de ces entités non humaines que sont les « Itseke », dont les noms se font entendre à travers le son des flûtes, et leur présence est rendu manifeste aux humains sous forme de fragments mélodiques. Un tiers des enregistrements sélectionnés pour ce CD est consacré à la musique de ces flûtes Kagutu de près d’un mètre de long et qui possèdent quatre trous pouvant produire cinq notes et quatre intervalles. Elles sont constamment jouées par un trio de musiciens : l’un est soliste, et les deux autres l’accompagnent par des notes longues produisant un fond sonore en forme de bourdon très particulier.

Plus rare, car tombé dans l’oubli, le répertoire des flûtes Kuluta est représenté par une poignée de pièces musicales. Il est joué par trois musiciens, comme celui des flûtes Kagutu, à la différence près que chaque musicien joue le même thème. On trouve de même quelques exemples du répertoire des Atanga, des flûtes en bambou qui n’ont aucun trou et qui produisent elles aussi de singuliers harmoniques. Elles sont jouées cette fois par un duo, mais chaque musicien joue sur deux tuyaux, dont chacun désigne un membre familial différent (flûte-mère, flûte premier-enfant, etc.)

À côté de ces imposants aérophones, on trouve des flûtes de bambou Kugalu de « seulement » une quarantaine de centimètres et à quatre trous, ainsi que des flûtes de Pan Tihehe faites de quatre petits tuyaux.

On ne manquera cependant pas d’être également subjugué par le son des clarinettes Takwaga, qui s’accordent via une petite anche en bambou vert qui permet aussi de moduler le timbre. Jouées en quintette, ces clarinettes donnent l’impression d’écouter des orgues « vintage » !

Sur la plupart des trente plages que contient ce disque se font de plus entendre des percussions. Il s’agit en fait de sonnailles que les musiciens portent à leurs chevilles et qui se font donc entendre au moindre mouvement. Et comme ces musiques rituelles sont tout aussi bien destinées à être dansées, les flûtistes ne se privent pas.

Certaines plages font de même entendre des voix et des chants associés aux pièces instrumentales. Du reste, certaines musiques instrumentales des Kuikuro sont généralement converties en chants. Mais il est clair que les musiques vocales des Kuikuro, hommes ou femmes, mériteraient à elles seules de faire l’objet d’un autre album, tant les répertoires sont immenses.

Quoi qu’il en soit, la Danse du Souffle offre une immersion privilégiée dans un univers sonore chamanique hypnotique et fascinant. Grâce à ce projet de préservation culturelle du patrimoine musical des Kuikuro mis en place par leur chef, les esprits Itseke appelés par ces rituels sauront trouver des oreilles suffisamment ouvertes pour y laisser des traces durables et remédier ainsi aux failles mnémoniques provoquées par les bouleversements sociétaux.

Stéphane Fougère

Label : http://editions.radiofrance.fr/category/collections/ocora/

 

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