Chick COREA : Flowers for a Spanish Heart

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Chick COREA :

Flowers for a Spanish Heart

S’il est un musicien dont la vigueur et la créativité ne nous préparaient pas à sa disparition soudaine ce 9 février 2021, c’est bien Chick COREA. Du haut de ses 79 ans, il faisait montre, dans chacune de ses prestations publiques, d’une énergie et d’une inventivité chaque fois renouvelées.

La documentation ne manque pas et les différents articles suscités par sa soudaine disparition des suites d’un cancer rare sont dithyrambiques. À juste titre. Nommé 63 fois aux Grammy Awards, il en a gagné 22 (*), et quelquefois deux la même année. Sa discographie est impressionnante : une centaine d’albums en trente ans, dont 9 pour la seule année 1978 ! Sa notoriété auprès du grand public a été, dans un premier temps, propulsée par la deuxième formation du groupe Return to Forever qui a révélé la couleur hispanisante chère à Chick COREA, formation qui prend le train d’une locomotive que l’on appellera le Jazz-Fusion ou le Jazz-Rock à partir de 1970. Les jalons posés par Weather Report et le Mahavishnu Orchestra s’enrichissent de cette dimension virtuose, brillante – que d’aucuns diraient parfois clinquante – que la version électrique de Return to Forever apporte à ce courant.

Néanmoins, il ne faudrait pas faire l’impasse sur la longue collaboration de Chick COREA avec Miles Davis, de 1969 à 1979, collaboration qui fit se rencontrer ce pianiste d’exception avec le guitariste John McLaughlin (qui créera le Mahavishnu Orchestra), le batteur Tony Williams (TW Lifetime), le saxophoniste Wayne Shorter et le claviériste Joe Zawinul (qui s’envoleront bientôt pour créer le groupe Weather Report). Ce creuset magnifique, avec Miles pour grand alchimiste, permettra à ces musiciens d’exception d’expérimenter leur liberté et de laisser s’épanouir, presque en même temps, trois formations qui allaient susciter un style de Jazz fortement imprégné par la fée Électricité mais aussi développer des principes rythmiques et harmoniques peu habituels jusqu’alors tels que la polyrythmie ou la polytonalité.

Cependant cette naissance ne fut pas une rupture. En 1969 John McLaughlin enregistrait le magnifique album Extrapolation – qui devait révéler le talent du saxophoniste John Surman et jetait les bases des lignes directrices du futur Mahavishnu Orchestra. Chick COREA quant à lui ne cessera jamais de revenir à la formule classique du trio ou du blue-note avec des références marquées à ses prédécesseurs tels que Bud Powell, Bill Evans, Art Tatum ou Thelonious Monk, que ce soit en compagnie de Dave Holland, Eddie Gomez, John Patitucci (contrebassistes), Steve Gadd ou Dave Weckl (batteurs) ou dans ses albums solos (Piano Improvisations, Vol I et II).

Dérouler ici la carrière de Chick COREA à travers sa discographie nous entraînerait dans la rédaction d’une véritable biographie qui n’aurait pas sa place ici, et qui rendrait le format d’un article complexe et certainement incomplet. Mais nous pouvons aussi relier les différentes époques qui jalonnent sa longue carrière – Chick a commencé le piano à quatre ans – par le biais des longues et fidèles amitiés que ce musicien généreux a tissées et nourries tout au long de sa vie.

Ce fut Miles évidemment, le grand révélateur de talents, qui sut le premier déceler l’exceptionnelle inventivité de Chick COREA, comme il le fit aussi pour Joe Zawinul ou Keith Jarrett. Mais si la longue collaboration de Chick COREA et de Miles permit l’émergence d’albums aussi essentiels que Big Fun, Bitches Brew ou In a Silent Way, ces créations révélèrent également le guitariste John McLaughlin ou le pianiste Herbie Hancock. Et les liens forts entre ces musiciens les conduiront à travailler ensemble des années plus tard, notamment pour des duos et deux albums avec Herbie Hancock puis Chick COREA créera le Five Peace Band avec John McLaughlin en 2010 : ces deux virtuoses s’entoureront de Vinnie Colaïuta à la batterie, de Christian McBride à la contrebasse et de Kenny Garret au saxophone.

Continuons avec les amitiés indéfectibles. C’est un véritable tandem que celui que constituent Chick COREA et le bassiste Stanley Clarke. Ce dernier sera présent très tôt dans le groupe Return to Forever, dont la première formule produit un jazz mâtiné d’influences hispaniques (La Fiesta, Sometimes ago) en compagnie du percussionniste Aerto Moreira, de Joe Farrell au saxophone et de la chanteuse Flora Purim.

Puis le tandem s’entourera d’Al Di Meola à la guitare, de Lenny White à la batterie et Return to Forever tournera momentanément le dos au jazz novateur qu’avait déjà exploré Chick COREA en compagnie de Barry Altschul à la batterie et de Dave Holland à la contrebasse dans les années 1970 (album ARC notamment, absolument remarquable). L’album Romantic Warrior sorti en 1977 ponctuera momentanément la carrière “fusion” de Return to Forever, groupe qui ne reprendra du service, dans ce style, qu’en 2008.

Parallèlement à ces groupes, Chick COREA explorera des formules en duo dans des directions très diverses : interprétation d’un concerto de Mozart pour deux pianos avec Keith Jarrett, plusieurs albums et concerts lumineux avec Gary Burton au vibraphone (de 1970 à 2012 !), une collaboration avec le guitariste de flamenco Paco de Lucia qu’il admirait, des participations publiques à Montreux en duo avec John McLaughlin à la guitare acoustique, sans oublier une belle collaboration avec le banjoïste Bela Fleck ni quelques sessions publiques avec Bobby McFerrin où chacun des comparses déploie des trésors de complicité et d’inventivité. On verra souvent Stanley Clarke et Chick COREA en duo piano-contrebasse sur des scènes de festivals.

Si Chick COREA se sentait à l’étroit dans les cursus de formation classique (un mois à l’Université de Columbia et six à la Julliard School) il ne se passionnait pas moins pour le répertoire classique du piano. Mais l’écoute, à 18 ans, d’une version des Feuilles mortes jouée par Miles et Coltrane au Birdland le décide à quitter définitivement la formation classique pour s’investir dans le jazz. C’est cette même année, 1959, qu’il apprend à jouer de la batterie. La pratique de cet instrument n’est certainement pas étrangère à une caractéristique très reconnaissable de son jeu : la dimension rythmique de Chick COREA est reconnaissable à travers tous les styles qu’il a abordés.

Cependant il ne cessera de s’intéresser au répertoire classique du piano. Grand connaisseur de Mozart et de Beethoven au même titre que d’Alexandre Scriabine et de Béla Bartók, il écrira un concerto pour piano et orchestre donné en concert avec le London Philharmonic Orchestra en 1999. En 2004 il compose un quatuor à cordes pour l’Orion Strings Quartet – une de ses rares compositions dont le piano soit exclu. Sa Lyric Suite for Sextet – dans laquelle domine le superbe duo piano-vibraphone qu’il forme avec Gary Burton – peut-être perçu comme un aboutissement de sa démarche unissant l’écriture classique et les couleurs du Jazz.

En écho à Debussy et son Children’s Corner, il compose des pièces à vocation pédagogique d’une grande musicalité, les Children Songs. Données plusieurs fois en public, à Marciac notamment, il complétait souvent les Children Songs par quelques pièces de Béla Bartók tirées du Mikrokosmos. Poussé par la saveur du partage, Chick COREA tenait il y a quelques semaines encore un blog où il exposait les principes de son jeu, les règles harmoniques prévalant dans le jazz et divers aspects de la pratique musicale que, dans le milieu classique, on aurait appelé une classe d’harmonie ou de composition.

Le partage avec le public était aussi un élément essentiel pour Chick COREA. Au Festival de Jazz de Vannes en 2015 j’ai le souvenir d’une sorte de dialogue chanté qu’il avait instauré avec le public sur des variations de Spain, un de ses morceaux fétiches – bien qu’il ne l’ait probablement jamais joué deux fois de la même façon. Assez facétieux, il proposait que le public reprenne après lui des phrases de plus en plus complexes et plus l’exercice se prolongeait moins il y avait de voix à s’élever des gradins. Ces échanges se terminaient par des éclats de rire.

Ainsi que précisé au début de cet article, énumérer la discographie de Chick COREA serait hors de propos ici, mais quelques albums paraissent incontournables (c’est un avis partial qui supporte la contradiction évidemment) et sont, également, représentatifs du large spectre musical que ce génie a parcouru avec brio et virtuosité au long de ses 75 ans au service de la Musique. Il manque à ses amis, ceux qui l’ont connu et tous ceux dont la vie a été enchantée par sa musique, et, à l’instar de Georges Brassens, nous pouvons dire que jamais son trou dans l’eau ne se refermera.

(*) Liste des Grammy Awards remis à Chick COREA entre 1976 et 2015 (source: Wikipedia)

1976 Best jazz instrumental performance, group, No Mystery (avec Return to Forever)

1977 Best arrangement of an instrumental recording, Leprechaun’s Dream (The Leprechaun)

1977 Best jazz instrumental performance, group, The Leprechaun

1979 Best jazz instrumental performance, group, Friends

1980 Best jazz instrumental performance, group, Duet (avec Gary Burton)

1982 Best jazz instrumental performance, group, In Concert, Zürich, October 28, 1979 (avec Gary Burton)

1989 Best R&B instrumental performance, Light Years (avec Elektric Band)

1990 Best jazz instrumental performance, group, Akoustic Band

2000 Best instrumental solo, Rhumbata (Native Sense, avec Gary Burton)

2001 Best jazz instrumental performance, Like Minds (avec Gary Burton, Pat Metheny, Roy Haynes et Dave Holland)

2001 Best instrumental arrangement, Spain for Sextet & Orchestra (Concerto)

2004 Best jazz instrumental solo, Matrix (Rendezvous in New York)

2007 Best jazz instrumental performance, group The Ultimate Adventure

2007 Best instrumental arrangement, Three Ghouls (The Ultimate Adventure)

2008 Best jazz instrumental album, The New Crystal Silence (avec Gary Burton)

2010 Best jazz instrumental album, Five Peace Band — Live (avec John McLaughlin, Kenny Garrett, Christian McBride et Vinnie Colaiuta)

2012 Best improvised jazz solo, 500 Miles High (Forever)

2012 Best jazz instrumental album, Forever (avec Stanley Clarke et Lenny White)

2015 Best jazz instrumental album, Trilogy (avec Christian McBride et Brian Blade)

2015 Best improvised jazz solo, Fingerprints (Trilogy)

Discographie minimale (très) partielle et (assez) partiale

A.R.C. (1970)

Chick Corea: Piano
Dave Holland: Contrebasse
Barry Alstchul: Percussions

1.Nefertiti
2.Ballad for Tillie
3. A.R.C.
4.Vadana
5.Thanatos
6.Games

 

Return to Forever (1972)

Chick Corea: Rhodes
Stanley Clarke: basse
Joe Farrell: saxophone, flûte
Flora Purim: chant
Airto Moreira: percussions

1.Return to Forever
2.Crystal Silence
3.What Game Shall We Play Today?
4.Sometime Ago / La Fiesta

 

No Mystery (1975)

Chick Corea: claviers
Stanley Clarke: basse
Al Di Meola: guitare
Lenny White: batterie

1.Dayride
2.Jungle Waterfall
3.Flight of the Newbord
4.Sofistifunk
5.Excerpt from the First Movement of Heavy Metal
6.No Mystery
7.Interplay
8.Celebration Suite, Pt. 1
9.Celebration Suite, Pt. 2

 

Three Quartets (1981)

Chick Corea: piano
Michael Brecker: saxophone
Eddie Gomez: contrebasse
Steve Gadd: batterie

1.Quartet No. 1
2.Quartet No. 3
3.Quartet No. 2, Pt. 1 (Dedicated to Duke Ellington)
4.Quartet No. 2, Pt. 2 (Dedicated to John Coltrane)

 

Lyric Suite for Sextet (1983)

Chick Corea: piano
Gary Burton: vibraphone

1.Overture
2.Waltz
3.Sketch (for Thelonious Monk)
4.Roller Coaster
5.Brasilia
6.Dream
7.Finale

 

extrait: https://www.youtube.com/watch?v=3veznCjp4Uk

 

Chick Corea Akoustic Band (1989)

Chick Corea: piano
John Patitucci: contrebasse
Dave Weckl: batterie

1.Bessie’s Blues
2.My One and Only Love
3.So In Love
4.Sophisticated Lady
5.Autumn Leaves
6.Someday My Prince Will Come
7.Morning Sprite
8.TBC
9.Circles
10.Spain

 

The New Crystal Silence (2xCD – 2008)

Chick Corea: piano
Gary Burton: vibraphone

CD 1 :
1.Duende
2.Love Castle
3.Brasilia
4.Crystal Silence
5.La Fiesta

CD 2 :

1.Bud Powell
2.Waltz for Debby
3.Alegria
4.No Mystery
5.Señor Mouse
6.Sweet and Lovely
7.I Loves You, Porgy
8.La Fiesta

 

Five Peace Band (2xCD – 2009)

Chick Corea: claviers
John McLaughlin: guitare
Kenny Garret: saxophone
Christian McBride: basse
Vinnie Colaiuta: batterie

CD 1 :
1.Raju
2.The Disguise
3.New Blues, Old Bruise
4.Hymn of the Seventh Galaxy

CD 2 :

1.Dr. Jackle
2.Señor C.S.
3.In a Silent Way / It’s About That Time
4.Someday My Prince Will Come (with Herbie Hancock)

 

Trilogy 2 (2xCD – 2019)

Chick Corea: piano
Christian McBride: basse
Brian Blade: percussions

CD 1 :

1.How Deep Is the Ocean
2.500 Miles High
3.Crepuscule with Nellie
4.Work
5.But Beautiful
6.La Fiesta

CD 2 :

1.Eiderdown
2.All Blues
3.Pastime Paradise
4.Now He Sings, Now He Sobs
5.Serenity
6.Lotus Blossom

 

La discographie exhaustive de Chick COREA est ici :

https://chickcorea.com/discography/

Article réalisé par Philippe Perrichon

 

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