Darko RUNDEK & CARGO ORKESTAR – Ruke (La Comédie des sens)

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Darko RUNDEK & CARGO ORKESTAR – Ruke (La Comédie des sens)
(Piranha / Night & Day)

Cigarette au bec, voix rauque et feutrée, les mains baguenaudant sur les cordes d’une guitare spleenétique, le Croate Darko RUNDEK, homme de musique comme de théâtre, revient de loin. Il fut, dans l’ex-Yougoslavie des années 1980, à la tête d’un groupe de rock new-wave qui a fait date avec cinq albums, HAUSTOR. Puis vint l’ère des voyages discographiques solo, Apokalipso, en 1997, puis U Sirokom Svijetu, en 2000, dans lesquels le chanteur-compositeur-poète déploie plus avant son sens des rencontres pluristylistiques et multiculturelles pour aboutir enfin à Ruke, en compagnie d’un nouvel équipage, le CARGO ORKESTAR, dont le port d’attache n’est autre que la Ville-Lumière hexagonale.

De Zagreb à Paris, en s’autorisant toutes les déviations possibles et imaginables, Darko a eu le temps d’assaisonner son spleen originairement balkanique de plein d’effluves et de fragrances émanant de cultures diverses. Ruke (“Les Mains”) en donne une palette bien fournie qui n’étouffe cependant jamais la fibre sensible de son auteur. C’est avant tout l’œuvre d’un homme qui a réfléchi ses expériences dans une pratique musicale non conventionnelle ayant troqué les clichés exotiques contre une expression authentiquement humaniste et ouverte aux mots et aux sons du monde, d’où l’expression “transport d’influences” qui colle si bien à la carlingue du CARGO ORKESTAR.

Secondé avec circonspection par un ensemble de musiciens croato-franco-bosniaques (sans oublier l’exceptionnelle violoniste suisse ISABEL), Darko RUNDEK embarque l’auditeur dans une expédition maritime riche en sensations âpres, en visions douloureuses ou attendries, à la croisée des traditions est-européennes, de l’urbanisme rock, des chaloupes méditerranéennes, des ondulations du tango, des langueurs du reggae, des souffles latino-américains, des frappes africaines, des mirages orientaux, proposant une gamme infiniment nuancée d’interrogations, de souffrances, de rires, de sourires et de clins d’œil. « Nous ne voyageons pas à bord d’un bateau de croisière. C’est CARGO. », prévient le commandant de bord. 

Si Darko RUNDEK chante évidemment en croate, il intègre dans ses poésies de vrais bouts de français, d’anglais et d’espagnol, traduisant ainsi un souci de cosmopolitisme à la fois musical, culturel et linguistique, façon de dire que ses sensations, ses visions et ses émotions peuvent être partagées par tout le monde. Celles-ci sont livrées brut de décoffrage, mais sont ouvragées au quart de tour, conviant violons, bois, accordéons et percussions à nourrir l’armature de leurs variations et harmoniques dont les visions impressionnistes sont renforcées et élargies par divers effets sonores, des samples, des boucles électro, ainsi que des projections vidéo (sur scène).

Le CARGO ORKESTAR n’est pas un yacht de plaisance, et la poésie de Darko RUNDEK ne fait pas plus dans la complaisance. L’hermétisme de façade de Ruke, à une première écoute, tient sans doute autant à la barrière de la langue qu’aux méandres de ses inspirations musicales. Mais il n’y a qu’à prendre place dans sa cabine, contempler les flots et les côtes par le hublot de la providence, se laisser guider par le CARGO, naviguer avec lui sur les vagues-à-l’âme de Darko, et on parvient tôt ou tard à y voir son propre reflet.

Ce voyage, c’est aussi le nôtre, cette Comédie des sens, c’est celle que l’on joue en permanence, au jour le jour, sans relâche. « Le monde entier est un théâtre », disait l’autre ; « le monde entier tient dans un cargo », ajoute Darko RUNDEK.

Stéphane Fougère

PS : Cette édition “internationale” publiée par le label allemand Piranha diffère quelque peu de la version CD croate original (label Menart). Le morceau d’introduction La Comédie des sens y est remplacé par Intro, et l’album se termine avec un morceau bonus, Untitled II. En outre, on y trouve une piste vidéo de la chanson Ista Slika. La pochette de disque est également différente de l’originale.

Site Web : www.darko-rundek.com

Label : http://www.piranha.de/

(Chronique originale publiée dans
ETHNOTEMPOS n°16 – février 2005, et remaniée en 2019)

 

 

 

 

 

 

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