Dernière Phase pour Gérard HOURBETTE (ART ZOYD)

Print Friendly, PDF & Email

Le compositeur et musicien français Gérard HOURBETTE est mort vendredi 4 mai 2018, des suites d’une longue maladie, à l’âge de 64 ans seulement. Son nom est indissociable du groupe Art Zoyd, dont il était la tête pensante et qui lui a servi de véhicule artistique pour ses compositions.

Dans sa jeunesse, Gérard HOURBETTE était déjà fasciné par les travaux de compositeurs contemporains tels que Bério, Xénakis, Henry, Kagel… Natif de Maubeuge, dans le Nord, il a de même été sensibilisé à un environnement sonore « machinique », mécanique et métallique, au « bruit du fer » qui a nourri ses rêves de musiques bruitistes et micro-tonales… Il a ainsi entraîné Art Zoyd dans une évolution musicale perpétuelle qui est passée par différentes « phases », en relation avec l’évolution technologique instrumentale.

Avec Thierry Zaboitzeff, qu’il a connu à 17 ans et avec qui il avait déjà formé un duo, Gérard HOURBETTE (à la base violoniste) a intégré Art Zoyd en 1971, alors dirigé par Rocco Fernandez. Ce dernier leur ayant laissé les rênes du groupe en 1975, HOURBETTE et Zaboitzeff ont transformé Art Zoyd, au départ groupe de rock psychédélique à tendance hard, en une formation à la lisière de la musique contemporaine et de la musique expérimentale. Son premier album, Symphonie pour le jour où brûleront les cités, ne garde du rock que son énergie, mais présente déjà les caractéristiques esthétiques de ce qui sera nommé « art rock », « rock de chambre » ou encore « musiques nouvelles ».

Après plusieurs années passées à évoluer dans le circuit confidentiel du rock avant-gardiste (rock in opposition notamment), Art Zoyd a entamé une mutation inéluctable suite à sa rencontre avec Roland Petit, qui lui commanda en 1984 la musique de son ballet Le Mariage du ciel et de l’enfer. Jusqu’ici réputée complexe, absconse et élitiste, la musique d’Art Zoyd, désormais « accompagnée » d’un support visuel (la danse), a atteint un public plus large. L’instrumentarium du groupe est de même devenu plus synthétique, combinant avec maestria instruments classiques et électronique (Berlin).

Devenu groupe entièrement professionnel, Art Zoyd a trouvé les moyens de se doter de son propre studio d’enregistrement. C’est à partir de cette époque que le groupe a muté en une sorte d’orchestre virtuel, sa musique étant désormais constituée de sons instrumentaux et de matières sonores provenant d’autres sources, naturelles, urbaines ou industrielles, grâce à l’usage d’« échantillons » (ou « samplers »), tant sur disque que sur scène. C’est ainsi qu’a été créé Nosferatu, la toute première expérience de ciné-concert d’Art Zoyd, durant laquelle le groupe jouait en direct, avec ses instruments et ses machines, durant la projection du film de Murnau. Le même procédé sera utilisé pour Faust, pour Häxan et pour Metropolis. Ces créations ont permis de repenser les interactions entre la musique et l’image.

1997 a également été une année-charnière pour Art Zoyd, suite au départ de Thierry Zaboitzeff. C’est l’époque où le groupe, pour la première fois, a passé commande d’œuvres musicales à des compositeurs extérieurs au groupe, ainsi qu’à des concepteurs d’images, en vue de projections sur écrans géants. Le cycle Dangereuses Visions, joué avec l’Orchestre national de Lille, est né de ces collaborations pluridisciplinaires, emmenant Art Zoyd toujours plus à la pointe de la musique électro-acoustique avant-gardiste. De même, la création u.B.I.Q.U.e est le fruit d’une collaboration entre les musiciens d’Art Zoyd et une cinquantaine de jeunes musiciens issus du jazz et du rock, avec guitares électriques, basses, cuivres, batteries et percussions. Du fait de son ampleur, elle n’a été jouée qu’une fois en live.

Désireux de décloisonner les expressions artistiques et d’élargir l’accès aux musiques contemporaines, Gérard HOURBETTE a transformé en 1999 le studio d’Art Zoyd en un « Centre Transfrontalier de production et de création musicale » accueillant en résidence de nombreux compositeurs afin de leur permettre d’explorer de nouvelles voies. De ces résidences assorties de commandes faites à des compositeurs pour un ensemble instrumental et un instrumentarium électronique est né la série des Expériences de vol (4 triple CD à ce jour, un cinquième est en passe de sortir…).

Ces dernières années, Art Zoyd avait non seulement muté sur le plan musical, mais aussi en tant qu’entité. Tout en restant un groupe (au personnel perpétuellement changeant d’un projet à l’autre), il est devenu un studio de création, un lieu de résidences, un laboratoire de recherches musicales. C’est dire si Gérard HOURBETTE ne s’est jamais endormi sur ses lauriers et est resté constamment en état de recherche active, s’efforçant de pousser toujours plus avant ses idées en matière de composition, tirant parti des avancées technologiques pour dépeindre, à travers son écriture, un univers machinique, industriel, déliquescent, infernal et science-fictionnesque, bref de nouveaux « espaces inquiets » assurément envoûtants, déroutants, voire effrayants, mais toujours agrémentés d’un second degré ricanant.

RYTHMES CROISÉS / TRAVERSES a plusieurs fois ouvert ses pages à Gérard HOURBETTE, qui s’y est exprimé avec une faconde toujours passionnante et passionnée. Pertinent et généreux, il ne s’y contentait pas de parler de ses projets ou de les défendre, mais aussi de donner du grain à moudre pour toute réflexion liée à la musique, son évolution, ses dimensions, etc., tout en la saupoudrant d’humour. Les dernières fois que nous l’avions rencontré étaient à l’occasion des deux concerts-anniversaires d’Art Zoyd (à Carmaux en 2015 et à Valenciennes en 2016) qui retraçaient 44 1/2 ans d’un parcours musical protéiforme, faisant se rencontrer les musiciens actuels de la formation et d’anciens membres (Thierry Zaboitzeff et Jean-Pierre Soarez), et encore d’autres en renfort. Cet anniversaire s’est prolongé sur disque, avec la sortie l’an passé d’un coffret de 10 CD et 2 DVD entièrement constitué d’archives inédites (44 1/2 – Live + Unreleased Works, paru chez Cuneiform Records).

Pour autant, Gérard HOURBETTE, bien que physiquement diminué ces dernières années, n’avait pas l’intention de cantonner son activité artistique à une simple entreprise rétrospectiviste ; il continuait à s’impliquer dans de nouvelles créations, notamment avec son projet Near Dante Expérience. Un coffret de 5 CD de musiques nouvelles est de même paru cette année, symptomatiquement baptisé Phase V.

L’ensemble de son œuvre musicale a énormément apporté en termes de composition et d’écriture et a contribué à repousser les frontières tant du rock de pointe que de la musique contemporaine et acousmatique. Gageons que la postérité reconnaîtra en Gérard HOURBETTE un compositeur d’exception qui a ouvert des portes sur des mondes singuliers et fascinants.

Nos pensées vont vers ses proches, et notamment vers Monique HOURBETTE-VIALADIEU, qui a été désignée par le conseil d’administration d’Art Zoyd pour assurer par intérim la direction d’Art Zoyd Studios. Nous lui souhaitons beaucoup de courage pour entretenir la flamme…

Stéphane Fougère
(Photo : Sylvie Hamon)

Pour qui voudrait faire plus ample connaissance avec le parcours et l’univers d’Art Zoyd, nous renvoyons à nos anciens articles (voir liens ci-dessous). D’autres archives (articles, chroniques parus dans TRAVERSES) seront publiées ultérieurement.

 

2 commentaires

  • guigou chenevier

    Ma dernière rencontre avec Gérard remontait à RIO 2016…on avait parlé un peu de la vie et de musique bien sûr…malgré ses difficultés quotidiennes il restait toujours ouvert aux autres et plein d’énergie. C’est avec beaucoup de peine que je viens d’apprendre sa disparition. Guigou Chenevier

  • Ferdinand Richard

    Très affecté par la disparition de Gérard, avec qui j’ai eu l’honneur de partagé quelques scènes. Une pensée très forte pour ses proches. Ferdinand Richard.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.