DUPAIN – Sòrga

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DUPAIN – Sòrga
(Full Rhizome / Buda Musique)

dupain-sorga

Il aura fallu une décennie entière pour que le groupe occitan DUPAIN refasse surface. Dix ans, le temps pour Sam KARPIENA (chant et mandole) de s’éloigner des Vivants (titre du précédent CD du groupe), de s’investir dans cette autre formation d’insoumis qu’est FORABANDIT, de se chercher d’autres sources d’inspiration, sans trop chercher à chercher, plutôt laisser venir et prendre le temps de s’immerger, en l’occurrence dans l’œuvre écrite d’un poète contemporain parfaitement inconnu, MAXENCE.

Descendant de la célèbre famille de galeristes Berhneim, ce Parisien s’est épris de poésie occitane, au point de consacrer certaines des émissions radiophoniques dont il était aussi l’animateur à des poètes occitans comme Sully-André PEYRE et Enric ESPIEUX. C’est ce dernier qui a traduit en occitan le seul recueil de poèmes que MAXENCE a légué à la postérité en 1958, Sòrga (La Source). Une œuvre « underground », en somme… Tout comme le recueil inédit Cantaplora, de Bernard MANCIET, a inspiré aux Gascons d’ARTUS leur dernière livrée discographique, Sòrga a tenu lieu d’épiphanie à Sam KARPIENA et l’a poussé à réactiver DUPAIN.

Dix ans, dont une bonne moitié aura été nécessaire à Sam KARPIENA pour scruter cet univers poétique qui a tenu lieu d’épiphanie et tâcher d’en exprimer les envolées lyriques et les béances endolories par les sons, ces sons que son complice Pierre-Laurent BERTOLINO (vielle à roue) et lui n’ont cessé d’expérimenter.

Dix ans passés non pas vraiment à « donner une suite à » (car DUPAIN n’est pas du genre à s’enfermer dans un moule stylistique,fut-il aussi accrocheur que « rock occitan »), mais plutôt à préparer une renaissance, à franchir une autre étape, à bousculer les acquis et les attentes. Du reste, autour de KARPIENA et BERTOLINO, l’équipe de DUPAIN a été entièrement renouvelée. Bienvenue donc au flûtiste Gurvant LE GAC (CHARKHA, BAYATI…), au batteur François ROSSI et au contrebassiste Emmanuel REYMOND. Sòrga est donc leur baptême du feu, et l’on est soufflé d’entendre à quel point la cohésion de groupe atteint un tel niveau d’excellence ! C’est comme si les trois recrues avaient toujours joué pour DUPAIN. Nul doute qu’elles en partagent la vision et l’esprit engagé.

C’est clairement un autre son que DUPAIN donne à écouter dans Sòrga, mais ça reste indubitablement du DUPAIN, irréductible et déterminé, cherchant à secouer tant les corps que les consciences. Les poèmes de MAXENCE sont chantés par Sam KARPIENA en langue occitane, avec ce grain à la fois heurté et enrobé, chaleureux et âpre, qui le caractérise. Le livret fournit des traductions/adaptations en français et en anglais. Il faut s’y plonger pour appréhender la couleur de ce DUPAIN 2015, lequel introduit son voyage initiatique dans l’œuvre de MAXENCE par Mille Papillons, une pièce à dominante instrumentale, chavirée, en apesanteur, comme portée par les vents de l’improvisation, où la voix n’intervient que pour égrener un mantra qui tourne en boucle et en écho, et qui dit simplement : « Mille papillons d’or s’éprenaient de vertige. »

On retrouve ce vers dans Au Còr de mon silenci, où la mélodie et le rythme se font plus palpables, entraînant l’auditeur dans une danse dont on peut aussi suivre les pas mentalement. Les douze compositions de ce disque sont toutes empreintes d’une tension sourde entre éclats électriques et projections acoustiques, rusticité et modernité, sourires et blessures, obscurité et rayonnement.

Car si DUPAIN est remonté à la « sòrga », ce n’est pas pour y boire une eau plate, mais pour en faire jaillir des giclées limpides de noirceur, de lucidité meurtrie et d’aigreur ésotérique. Les incantations parfois péremptoires et hargneuses de Sam KARPIENA, les spirales contorsionnistes de la vielle à roue, les serpentements de la flûte, les propulsions chtoniennes de la batterie, les tirades pincées de la mandole et les ponctuations sépulcrales de la contrebasse génèrent une ébullition constante qui évite toutefois les explosions emphatiques. Cette musique se déploie dans le tressaillement, l’emportement, pas dans le débordement. L’ivresse, oui, mais en gardant les pieds sur Terre, cette terre occitane aux reliefs calcaires accidentés et brûlants.

Il est vrai que la poésie de MAXENCE est elle aussi criblée d’écorchures : « Chaque minute se déchire. Je suis au creux de mon néant. Comme un vieux tissu pourri. » écrit-il dans Cada Vouta, qui rebondit dans Un mostre : « Chaque minute se déchire. Le Sang se tait mais l’onde veille. » « Tout s’écroula dans le jour éclaté », clame-t-il dans Vagant Trepaire. Et dans Copar Tortjorn Copar, il célèbre la « Magie des terres neuves. Étonnement des fronts en rides écointées. » Avec pareil florilège de perceptions hallucinées et déchirées, la musique de DUPAIN ne pouvait que se déployer dans l’ébranlement et le vertige.

« Au fond de moi j’avais voulu me recréer, plus digne de moi-même » , fait dire MAXENCE à Sam KARPIENA (Au Còr de mon silenci). Il est vrai que cette parole pourrait être proférée par DUPAIN lui-même, tant Sòrga s’impose comme un nouvel épanouissement.

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Stéphane Fougère

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