Érik BARON & d-zAkord : Retour vers De Futura

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Érik BARON & d-zAkord

Retour vers De Futura

À défaut d’occuper le devant du ring, DÉSACCORDES dirige son parcours artistique… dans les cordes. Créée par le bassiste et compositeur Érik BARON en 2000, cette formation à quantité variable de personnel s’exprime principalement sur des guitares, électriques ou basses. Tout son travail repose sur l’exploration et l’exploitation des ressources timbrales de ces instruments et des matières sonores que favorise leur regroupement en une sorte de chœur… de cordes.

Outre les propres compositions d’Érik BARON, le champ de travail de DÉSACCORDES inclut également des adaptations de compositeurs issus des musiques contemporaines ou populaires. Après avoir revisité à sa manière l’œuvre séminale de Terry RILEY, In C, DÉSACCORDES, métamorphosé pour la circonstance en D-ZAKORD, propose une relecture de la fameuse composition de Jannick TOP De Futura, rendue célèbre par les interprétations qu’en a faites le groupe MAGMA. La libre réappropriation de cette pièce par l’ensemble d’Erik BARON relève d’une optique plus contemporaine mais pas moins possédée et extatique que celle du groupe de Christian VANDER, et s’impose “in fine” comme un hommage à l’univers musical de Jannick TOP.

La matière sonore a toujours fasciné Érik BARON, lequel a jeté son dévolu sur les possibilités qu’offre la basse électrique, et qu’il a explorées au fil de diverses créations avec d’autres musiciens des sphères improvisées, expérimentales ou noisy-rock. Il a ainsi travaillé avec le vielliste Pascal LEFEUVRE, ou encore dans le groupe de Kasper T. TOEPLITZ, ce qui l’a amené à rejoindre l’ART ZOYD ORCHESTRA en 2006. Cela ne l’a nullement empêché par ailleurs de composer un répertoire de chants sépharades pour voix lyrique et basses électriques avec la chanteuse mezzo-soprano Nadine GABARD ou d’investir depuis 1994 un domaine plus acoustique et moyen-oriental avec la Cie APSARAS Théâtre, dans laquelle il se commet sous un pseudonyme. Afin d’assouvir ses désirs de composition et de direction d’ensemble, BARON a créé en 2000 le groupe DÉSACCORDES, dont les choix instrumentaux se laissent deviner…

Généralement affiliées au domaine du rock, la guitare électrique et la basse se voient attribuées avec DÉSACCORDES d’autres champs d’excursion. Dans le premier album du groupe, Cordeyades (CIP/Orkhêstra), de nombreuses gammes timbrales de guitares et de basses électriques sont ainsi exposées, à travers différentes techniques de jeu – cordes préparées ou jouées à l’archet ou avec des baguettes chinoises –, offrant ainsi un beau panorama d’espaces (par agrégation des sons), de textures, de la saturation à la diaphanéité, et de dialectes musicaux – mélodiques ou dissonants. Contrepoints et rythmiques tribales contribuent cependant à rappeler l’origine rock de ces instruments.

En 2005, DÉSACCORDES s’est aussi fait remarquer avec l’enregistrement pour le label Gazul/Musea de son audacieuse version de ce chef-d’œuvre pionnier de la musique minimaliste qu’est In C (1967), de Terry RILEY. La première interprétation “live” de cet opus en 2003 avait réuni pas moins de 44 musiciens ; sa version studio en comporte pas loin d’une trentaine. Ce n’est pas peu dire qu’en s’attaquant à ce type d’œuvre, Érik BARON et ses acolytes ont rendu encore plus poreuses les frontières entre les musiques dites contemporaines et les musiques populaires.

Dès fin 2005, DÉSACCORDES s’est mis à travailler sur une reprise d’un autre genre de composition, plus proche de l’expression rock mais relevant d’une nature encore différente, tout aussi extra-terrestre qu’In C, à savoir la légendaire déferlante volcanique De Futura du bassiste Jannick TOP.

Une première performance live en a été donnée en juillet 2006 dans la ville girondine de Lormont, précisément en seconde partie de MAGMA. La formation de D-ZAKORD comprenait alors sept bassistes, sept guitaristes… et deux batteurs. Une formation légèrement plus réduite (six bassistes, six guitaristes et un batteur) a ensuite enregistré cette œuvre en studio pour un CD qui est paru à l’été 2007 chez Musea.

Peu avant cette publication, une autre performance live a été donnée au festival francilien Les Tritonales en juin par une formation réduite à quatre bassistes, quatre guitaristes et un batteur, mais tout aussi efficace et énergique. La sortie de l’album a été fêtée par un autre concert à Lormont à l’automne 2007. À chaque représentation, le public a été stupéfait et émerveillé par la nouvelle dimension acquise par la pièce de TOP dans les mains (et les cordes) de l’ensemble dirigé par Érik BARON.

De Futura en son passé

Œuvre culte auprès du public fondu de “musique zeuhl”, De Futura a été gravée pour la première fois sur le disque Üdü Wüdü (1976) de MAGMA ; et c’est à travers ce disque que la plupart des amateurs ont généralement fait connaissance avec l’opus de TOP, au point de l’ériger en opus majeur de MAGMA. Mais en fait, De Futura ne s’inscrit pas dans la mythologie kobaïenne conçue par Christian VANDER, mais bel et bien dans la mythologie – voisine de celle de Kobaïa – consacrée au peuple d’Ork, et conçue par TOP lui-même. De Futura serait en fait la partie centrale d’une trilogie sur laquelle travaille Jannick TOP.

La version de De Futura gravée sur Üdü Wüdü est jouée par les seuls Jannick TOP (basse, violoncelle et claviers) et Christian VANDER (batterie) – les deux se livrant à un véritable choc des titans rythmique – avec la participation de Klaus BLASQUIZ aux troublantes incantations vocales qu’on lui devine. On sait depuis que plusieurs versions live ont précédé cet enregistrement studio pour MAGMA.

La série AKT du label de MAGMA, Seventh Records, a ainsi exhumé une version de De Futura jouée en mars 1976 (donc antérieure à l’enregistrement de la version studio, qui a eu lieu en mai-juin) à l’Opéra de Reims par une formation étoffée, tant sur le plan instrumental (ajout de violon, de guitare et de claviers) que sur le plan vocal (le chant de Stella VANDER en plus de celui de BLASQUIZ). Cette version se distinguait aussi par sa durée plus longue (quelque 25 minutes, contre les 18 minutes de celle d’Üdü Wüdü) et son tempo plus alangui, au moins dans sa première moitié.

Depuis, Jannick TOP a fait paraître sur son label Utopic Records d’autres versions de De Futura, notamment des versions live jouées par la formation VANDERTOP, qui a sévi à l’automne 1976, mais aussi la version de l’éphémère UTOPIC SPORADIC ORCHESTRA, qui n’a donné qu’un seul concert au festival Nancy Jazz Pulsations en octobre 1975, donc avant que la pièce n’intègre le répertoire de MAGMA. Cette version est en fait la “première” publique de De Futura, qui est alors jouée par un ensemble de 18 musiciens. Au passage, on notera qu’à cette époque, le morceau a pour titre intégral De Futura Hiroshima…

La compilation Soleil d’Ork de Jannick TOP comprend également la version démo de De Futura, sur laquelle le bassiste tient la majorité des instruments, avec pour toute rythmique un “beat” programmé un rien monotone et frustrant.

Hormis cette version de travail, toutes les versions de De Futura exhumées par Jannick TOP se distinguent de celle d’Üdu Wüdü par leur ampleur orchestrale et confirment une durée avoisinant les 25 minutes, là où les incarnations plus récentes de MAGMA proposent une version plus speedée et amphétaminée qui la réduise à un quart d’heure, de même que celles de certains groupes underground japonais tagés “zeuhl” ou encore la version psychotico-jazz-free-punk du groupe FLYING LUTTENBACHERS.

Voyage au centre des sphères

Au statut mythique de De Futura s’ajoute donc une flamme fort bien entretenue, si ce n’est par TOP, au moins par MAGMA et ses épigones jusqu’auboutistes, qui ont surtout cherché à en accentuer le groove extatique et à en renforcer le climat rituélo-gothique dans une optique jazz-rock-zeuhl. Il n’était pas question pour Érik BARON de jouer la carte de l’émulation pernicieuse et stérile par rapport aux précédentes reprises de De Futura.

C’est sur un autre terrain qu’il a cherché à s’inscrire, en proposant une relecture qui “emphatise” l’aspect masse orchestrale et respecte l’écriture classique de l’œuvre originelle, tout en privilégiant un jeu très électrique. La version de DÉSACCORDES – retranscrit pour l’occasion en D-ZAKORD, sans doute afin de faciliter son appréhension auprès de la population kobaïenne – se focalise donc sur la prédominance originelle du rôle des cordes. Toutes les parties de chant et de claviers ont ainsi été reproduites par les guitares basses et électriques.

De plus, la version de D-ZAKORD tranche avec toutes les autres reprises entendues jusqu’alors, puisqu’elle atteint quasiment 50 minutes, soit le double de la version d’origine ! Cette fresque “d-zakordée” comprend en fait, outre le morceau De Futura proprement dit – lequel est scindé en deux parties –, trois courtes pièces d’Érik BARON et une autre pièce de Jannick TOP.

Une première composition d’Érik BARON, Pandora, ouvre donc la marche et jaillit d’emblée comme un maëlstrom de cordes qui créent des drones aux relents industriels, lesquels introduisent à un univers qui n’est pas tout à fait encore celui de De Futura. On y entend des vents menaçants, des notes jouées à l’unisson en vibrato et qui tournent en boucle, préfigurant un orage sonique… On jurerait entendre des claviers, mais tout est joué par les basses, à l’aide d’archets ou d’éponges métalliques frottées contre les cordes.

Nous voici plongés en fait dans une autre pièce de TOP, encore plus mythique puisque jamais gravée en intégralité, La Musique des sphères. C’est la première partie de cet opus qui est joué par D-ZAKORD. On n’en connaissait jusqu’à présent que la version publiée dans le CD Soleil d’Ork d’Utopic Records, enregistrée en 1980 par TOP avec le concours de Doudou N’DIAYE ROSE et son ensemble de percussionnistes sénégalais.

Chez D-ZAKORD, à défaut de tambours, ce sont les basses qui sont frappées à l’aide d’outils de fer, devenant des instruments vibraphoniques qui engendrent une forme de tribalisme industriel : un schéma rythmique, des contrepoints, des syncopes, puis la sensation d’entendre au loin le bruit d’un train à vapeur, puis le tout s’évapore, ne laissant percevoir qu’un sifflement. Le batteur introduit alors une scansion rythmique martiale, la porte s’ouvre sur le premier riff de De Futura. Nous y sommes !

Le terrain est immédiatement reconnaissable, mais on ne l’a jamais entendu ainsi arrangé. Les guitares et les basses se superposent et se croisent au-dessus de rythmes métronomiques, une cassure, puis c’est un second thème joué dans un style funk acide, avant de transiter vers un espace plus apaisé ; les guitares prennent les parties vocales, les basses saturent l’espace d’une ambiance glauque, la batterie reprend un rythme martial, les guitares produisent des jets électriques étirés, puis le groove s’arrête pour ne laisser subsister à nouveau que des sifflements et des suspensions vibratoires que favorise l’usage du e-bow… Des sons de cloche et de triangle annoncent une pause.

Drones n’ bass

Un bourdon continu va s’amplifiant, des nappes s’immiscent, créant un mouvement spiralique au ralenti, des cymbales dans le lointain… c’est le Drone du milieu, une autre pièce de BARON qui fait office de “conduit d’aération” à visée transitoire vers la seconde partie de De Futura, introduite sur la pointe des pieds… pardon, des doigts sur les cordes ! Les basses jouent des notes sépulcrales à l’unisson sur un tempo lent. Le tellurisme du jeu de Jannick TOP est particulièrement mis en relief à ce stade. Le rythme se fait progressivement plus insistant, animé par les percussions et gongs puis par des stridences cycliques. Ce crescendo climatique débouche sur ce fameux groove frénétique joué accelerando, parcouru de nouvelles aigreurs guitaristiques, de bruitages, dont ces fameuses sirènes traumatisantes…

La course finale à l’apocalypse est menée comme il se doit à son paroxysme orgiaque et provoque la transe hypnotique que l’on souhaitait, même si, bien sûr, le jeu de batterie est loin de provoquer les feux d’artifices rythmiques auxquels nous avaient habitués Christian VANDER. Ce n’est pas ce que le batteur Thierry JARDINIER (ancien claviériste de PSEU) a cherché à faire, car là n’était pas le propos. Son jeu sert surtout de trame rythmique basique aux “Désaccordés”. De toute façon, combien de batteries solitaires pourraient rivaliser avec six basses et six guitares électriques ?

La dernière pièce d’Érik BARON, De Profundis, sert de coda, avec un drone tout en descentes, comme des braises qui s’éteignent, amenant à l’apaisement. Plusieurs secondes de silence terminent cette ultime séquence du CD.

De Futura mon amour

C’est à une véritable et ahurissante mise en abyme de De Futura que s’est attelé D-ZAKORD. Comme on l’a vu, les pièces qui ont été ajoutées servent surtout à encadrer le De Futura de base, dont l’aspect pièce de résistance se voit ainsi renforcé et la dimension épique amplifiée. Simultanément, ces ajouts peuvent être appréhendés comme des extensions ou extrapolations musicales de l’univers de De Futura et de l’utopie “orkienne”. D-ZAKORD a cherché à relier sa version avec le mythe conçu par Jannick TOP, à savoir celui d’un peuple aux prises avec des “mekanik machines”. Ce thème de l’humain, de l’organique face à la matière métallique ne pouvait être qu’une source d’inspiration idoine pour D-ZAKORD, dont l’approche musicale se situe précisément entre ces deux pôles.

En attribuant de plus à sa version le titre originel de l’opus (De Futura Hiroshima), D-ZAKORD a certainement tenu à souligner son rapprochement avec la vision originelle de TOP plutôt qu’avec celle de MAGMA ou d’autres. On se souvient notamment qu’aux Tritonales, la performance était introduite par un thème traditionnel japonais qui devait assurément faire référence au Hiroshima du titre. Il y avait même sur scène une petite poupée mécanique habillée à la japonaise et jouant d’un luth à l’archet…

Où l’on voit que De Futura Hiroshima n’est finalement pas une œuvre si “martienne” que cela, et qu’elle est au contraire un hymne stigmatisant les dérives (in)humaines…

* CD : Érik BARON/d-zAkord – De Futura Hiroshima
(Musea, 2007)

Article et photos concert : Stéphane Fougère

(Article original publié dans
TRAVERSES n°23 – mars 2008)

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