HEDNINGARNA – Hippjokk

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HEDNINGARNA – Hippjokk
(Silence / North Side)

Après l’emblématique Trä (1994), HEDNINGARNA était attendu au tournant par toute une meute de loups… pardon, de fans accrocs au son folklo-gothico-métallique qu’il avait développé. Hippjokk devait-il aller encore plus loin dans le genre ? Il n’en a guère eu la possibilité, pour la bonne et simple raison que le groupe a entre-temps perdu une composante essentielle de son armature sonore, à savoir le chant féminin. Les deux chanteuses finnoises Sanna KURKI-SUONIO et Tellu PAULASTO ont effectivement quitté l’aventure pour satisfaire à de légitimes obligations maternelles, laissant le trio de « Païens » se débrouiller seul. Anders STAKE, Hallbus Totte MATTSON et Bjorn TOLLIN allaient-ils faire de Hippjokk un nouvel album de « pur folk » instrumental comme l’était le premier disque de HEDNINGARNA ? Pas vraiment, même si l’album comprend une bonne moitié de pièces instrumentales. Les chanteuses parties, le trio masculin a poursuivi sa quête d’un nouveau son scandinave en mettant en valeur d’autres ressources vocales du « Grand Nord », troquant notamment l’éclat du chant féminin finnois par le sépulcral et rustique chant des Samì (de Laponie).

Trois des morceaux chantés se distinguent ainsi par les interventions vocales de Wimme SAARI, chanteur samì spécialiste du « joik », un chant traditionnel à visée spirituelle qui a pour vocation de dresser une sorte de portrait musical d’un personnage, d’un paysage ou d’un animal en utilisant moult onomatopées, scansions, interjections et imitations. WIMME se met ainsi à « joiker » l’ours sur Bierdna et le loup sur Návdi. Si vous lui trouvez quelques résonances avec les chants amérindiens ou inuits, ce n’est pas sûrement pas un hasard ! À lui seul, WIMME « chamanise » le paysage sonore, mais on peut compter sur le trio suédois pour en accentuer la portée incantatoire et extatique. La combinaison de joik et de polska est particulièrement efficiente sur le doublé Návdi / Fasa.

Le son de HEDNINGARNA est du reste toujours dominé par des instruments acoustiques plus ou moins antédiluviens – pour certains recréés par STAKE – mais amplifiés, distordus, échantillonnés, enrobés par la magie des « bidouillages » de studio de manière à engendrer un son n’ayant rien à envier aux musiques actuelles, entre rock et électro.

Aux fiddles, violons, flûtes en saule ou en bois, cornemuse, dulcimer, mandora, moraoud, tambourin, percussions à cordes et à peaux s’ajoutent dans cet opus un accordéon, une guimbarde et… un didgeridoo (joué par Johan LILJEMARK) ! Oui, c’est toujours de HEDNINGARNA que l’on parle, non d’un combo aborigène des antipodes.

On pourra appeler cela un flagrant délit d’exotisme, mais ce choix est cohérent dans la perspective du groupe de fonder sa musique sur des instruments « bourdonnants ». Et histoire de vous abasourdir encore un peu plus, on entend même quelque part des instruments chinois (une souna – instrument à vent– et un jinghu – instrument à cordes frottés) ! Par contre, il semble que la vièle à roue ait été rangée… Qu’à cela ne tienne, les sons grinçants et piquants sont toujours au menu de Hippjokk, HEDNINGARNA ayant recruté occasionnellement des compagnons d’infortune en renfort sur des instruments déjà usités par le trio, comme la mandora basse (Ulf « Rockis IVARSSON) ou le fiddle (Ola BACKSTRÖM). Mais on trouve, sans doute pour la première fois chez HEDNINGARNA, une guitare électrique (Knut REIERSRUD) qui joue les « hurleuses à la lune » sur l’entraînant et grisant Skåne.

Mais quoi qu’il en soit, on ne peut guère parler de rupture sonore, juste d’un léger ravalement dont la conséquence est aussi de réorienter le son du groupe dans une direction plus électro, voire techno (Höglorfen, et surtout sa variante improvisée, Graucholorfen, placés respectivement en début et en fin de disque), mais toujours à partir d’un matériau « bio ». Dans sa globalité, Hippjokk affiche un espace sonique à la fois gonflé, dense, mais organique et fluide, les artifices de studio semblant un peu plus en retrait.

Que les fans se rassurent toutefois, l’inquiétante étrangeté qui habitait les précédents opus restent bien présente, notamment à travers Drafur & Gildur, une de ces « ballades meurtrières » qui raconte une histoire de nains assassinant des trolls (Ah ! Ces querelles de clocher !), dans laquelle Anders STAKE exhibe sa voix rugueuse. Vals I Fel Dur (Waltz in the Wrong Key) est une autre curiosité glauque orientée indé-folk-grunge, avec ses spectres vocaux tournant en échos glaçants. (Ce n’est pas un morceau traditionnel, mais c’est tout de même une reprise. Ce morceau provient en effet du répertoire de l’énigmatique combo folk-rock expérimental suédois PHILEMON ARTHUR AND THE DUNG, auteur d’un non moins déroutant opus en 1972 qui est resté culte pour avoir osé recevoir un « grammy awards » à l’époque !)

Et si l’envie vous prend de vous dégourdir les jambes tout en respirant l’air des vallées scandinaves, Dolkaren (marche d’origine norvégienne) et Forshyttan (un mélange de thèmes suédois et norvégiens avec quelques phrasés proche-orientaux) devraient vous récurer l’organisme tout en emplissant vos poumons comme vos oreilles de pulsations exaltantes.

Hippjokk représente donc un virage par rapport à Kaksi ! et à Trä, mais certainement pas un revirement ou un reniement de la direction prise. Moins immédiatement prenant et intense du fait de l’absence de toute fibre féminine, il n’en reste pas moins enthousiasmant et intrigant, prodiguant d’autres formes d’hypnose au fort pouvoir évocateur.

Site : www.hedningarna.net

Stéphane Fougère

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