Hélène BRESCHAND & Elliott SHARP – Chansons du crépuscule

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Hélène BRESCHAND & Elliott SHARP – Chansons du crépuscule (Public Eyesore)

 

À quoi peuvent bien ressembler des Chansons du crépuscule ? À des complaintes, à des lamentations, à des marches funèbres ? Dans l’imaginaire populaire, le crépuscule désigne après tout le déclin, voire la fin. Mais de quel crépuscule parlons-nous ici ? Celui d’une vie, d’une civilisation, des idoles, des dieux, d’un boulevard ? Toujours est-il que le crépuscule renvoie aux notions de durée et de latitude. Il peut durer longtemps à un endroit, et ne faire que passer à un autre. Il implique aussi une dimension, celle d’un horizon sur lequel la lumière du soleil est émise par les hautes couches atmosphériques et transmet de basses fréquences rougeâtres. C’est un instant de durée variable où le clair tient causette avec l’obscur, mais ce n’est ni l’un, ni l’autre. C’est un entre-deux. Et c’est donc en toute logique un duo qui, sur ce CD, est à l’origine de ces Chansons du crépuscule : Hélène BRESCHAND et Elliott SHARP, deux figures de proue des musiques d’ici et de maintenant qui emmènent ailleurs, avant (la nuit) et après (le jour).

Compte tenu du passif artistique de ces deux identités fortes, on s’attend évidemment à tomber sur un set d’improvisation bruitiste et expérimentale captée sur le vif étalant les capacités expressives d’une guitare et d’une harpe connues pour verser dans toutes les formes de radicalités avant-gardistes. C’est à la fois vrai et faux. Du reste, si vous aviez cru que le titre de ce disque était une boutade, vous vous trompez. Ce sont bien des chansons qui sont jouées ici, ou disons des chants, pas « chantés » au sens convenu, plutôt déclamés, murmurés, susurrés, récités, « litanisés ».

Les textes de ces chansons sont composés par Hélène ou par Elliott ou sont empruntés à diverses formes de littérature contemporaine, chez Rabindranath TAGORE comme chez Marguerite YOURCENAR, ou plus encore du répertoire des « spirituals » afro-américains ou celui du folk anglais. Ces textes ont voyagé, font voyager, et dans les mains… pardon, dans les bouches d’Hélène BRESCHAND et d’Elliott SHARP, ils pointent encore dans d’autres directions.

Et compte tenu qu’elle est française et que lui est américain, en quelle langue notre duo « chante »-t-il ? En l’un comme en l’autre bien sûr, mais aussi dans des langues difficilement identifiables, des sabirs cryptiques, des baragouins composites. Et pour entretenir davantage la confusion, Elliott récite volontiers en français, de sa voix basse et sépulcrale, tandis que Hélène jongle avec les langues comme avec les cris, les chuchotements. On vous l’a dit, c’est l’ère (ou l’aire) de l’entre-deux, où les extrêmes se mélangent, s’échangent, se confondent…

Voici onze chansons comme autant de déclinaisons de cet instant qui peut en compter plusieurs, où tout se créé et tout se transforme. C’est contre toute attente sur un mode rock psychédélique que ce crépuscule en duo nous cueille, affichant son Extase gorgée de guitare-sitar saturée, de rythmes tribaux, de déclamations incompréhensibles et de cris de guerre. Extase est ce moment liminaire du crépuscule où les agitations du jour ne réalisent pas encore leurs mouvements descendants, mais s’y précipitent cependant.

Puis l’album décline des chants plus en suspension ou en équilibre précaire, en faux-semblant de quiétude, en vision claudicante, en trouble nonchalant, en structure abstraite, donnant à explorer différentes mutations crépusculaires, comme des instantanés de mouvements subreptices, de tangages tant verbaux qu’instrumentaux, scrutant des états d’âme temporaires qui passent leur temps à temporiser, d’effacements qui veulent s’affirmer, d’inflexions qui persistent à ne pas durer…

Chaque chanson fait montre de textures instrumentales épaisses ou épurées, crées à partir d’instruments à cordes, guitare électrique, basse, harpe électro-acoustique, machines, programmations, bref, toute une ménagerie de sons trafiqués, fantomatiques. Du reste, le disque n’indique pas qui joue quoi, entretenant ainsi le flou sur cet univers sonore évoquant précisément un moment qui ne connaît d’état que glissant, chaviré, moiré, bouclé à l’infini, perturbé de statisme, pétrifié de spasmes…

D’un Goutte à goutte cauchemardesque à un Amor en lévitation, d’un Je t’aime tant en vertige feutré à un Bloque-cri tout en raucité venimeuse, d’un Cuckoo bluesy mal rasé à un Dernier Mot en forme d’esquisse tremblante, ces Chansons du crépuscule saisissent l’ineffable, disent l’insaisissable, usant de mots comme des feulements ou des anhélations, que ce soit dans les blessures en creux comme dans les chavirements en courant d’air. Hélène BRESCHAND et Elliott SHARP ont superbement gravé des traces d’un couloir du temps qui ne fait que passer…

Stéphane Fougère

Sites : http://helene.breschand.free.fr/

http://www.elliottsharp.com/

Label : www.publiceyesore.com

 

 

 

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