Inde du Nord : Pramod KUMAR / Zakir HUSSAIN

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Inde du Nord : Pramod KUMAR / Zakir HUSSAIN
(Ocora / Harmonia Mundi)

Reconnu comme l’un des sitaristes indiens les plus doués de la génération émergente dans les années 1970, Pramod KUMAR, aurait pu – aurait dû – connaître la notoriété d’un Vilayat KHAN, d’un Nikhil BANERJEE, ou encore d’un Ravi SHANKAR, dont il fut du reste le disciple. Sa disparition prématurée à 45 ans, en 1983, l’en a empêché. De son vivant, il était pourtant perçu comme l’un de ces rares musiciens à avoir su développer un son très personnel et un style de jeu original qui aurait pu faire école mais qui s’est fait hélas oublier depuis.

Il est vrai également que l’aspect parcimonieux de la production discographique de Pramod KUMAR n’a guère aidé à plaider sa cause. Quelques enregistrements du sitariste ont néanmoins à l’époque été produits par le label hexagonal Arion (partiellement réédités dans les années 1990 sur les CD Les Chemins du raga vol. 1 et 2, eux aussi devenus difficiles à trouver). Une nouvelle chance nous est aujourd’hui donnée de redécouvrir l’art de ce sitariste émérite avec cette réédition en CD, sur l’affûté label de Radio France Ocora, de son tout premier disque vinyle enregistré en France en 1972.

Cet album est à l’origine paru chez Philips sous un titre en forme d’accroche publicitaire aussi naïve que désuète : Fantastique Musique indienne ! Il n’empêche : toute la singularité du style de Pramod KUMAR est pleinement exposée dans cet album. Et le maître sitariste y est accompagné par un tout jeune joueur de tablas sur lequel les notes originelles du LP ne s’étaient guère attardées mais qui a fait son chemin depuis : un certain Zakir HUSSAIN.

Sur ce disque, Pramod KUMAR se distingue déjà par le choix de son répertoire : les deux ragas retenus sont en effet construits sur des rythmes peu courants, à 10 temps sur Madhuvanti, et à 7 temps sur Kirwani, alors que la majorité des disques de musique classique indienne présentent des ragas à 16 temps, réputés plus accessibles aux auditeurs occidentaux.

On sait que les ragas indiens sont des moyens d’approfondir notre connaissance du monde des émotions, des sentiments, des états d’âme (les « rasas »), et que chaque raga est lié à un moment d’une journée. Le Raga Madhuvanti est généralement joué en fin d’après-midi, ce qui est devenu assez rare. Bien qu’écourté du fait des limitations de temps d’enregistrement pour une face de disque vinyle, son alap (introduction arythmique) est l’occasion pour Pramod KUMAR d’affirmer la nature fortement lyrique de son style.

Son apport créatif dans le registre du son y est tout aussi prégnant, puisqu’il joue sur un sitar doté de cordes graves et limite grandement l’usage des cordes à bourdons (les « chikaris ») habituellement utilisées par les sitaristes pour créer des effets rythmiques. Pramod KUMAR privilégiait un son plus « nu », mettant en valeur les résonances des cordes principales grâce à un travail très poussé sur le toucher des cordes et la finesse de l’accord.

Le « gat » (composition instrumentale rythmée) du Raga Madhuvanti permet d’apprécier toute l’assurance de Pramod KUMAR dans le domaine du rythme, assurance qu’il a acquise très jeune lors de sa pratique des tablas et de par sa formation initiale de danseur « kathak », ce qui lui a valu d’être retenu comme disciple par Ravi SHANKAR qui, à la disparition de KUMAR, a reconnu en lui le meilleur de ses anciens disciples.

Le raga suivant, Kirwani, adapté à la nuit, offre une nouvelle occasion à Pramod KUMAR de déployer l’ampleur et la précision de son lyrisme, dans un climat cette fois délicieusement mélancolique, avant d’enchaîner avec un gat élégant et raffiné de sa composition, intelligemment soutenu aux tablas par un Zakir HUSSAIN au toucher aussi précis et dynamique que maîtrisé qui souligne la richesse sonore de son instrument plutôt que la démonstration athlétique.

Un Dhun, thème semi-classique adapté du répertoire folklorique, vient clôturer le programme de ce disque. (Sur le LP originel, ce Dhun était placé au début de la face B. Il a été déplacé sur cette réédition CD de manière à être plus en conformité avec le déroulement habituel d’un récital de musique classique indienne.) Il dégage une atmosphère plus légère bien qu’imprégnée encore d’un voile de mélancolie.

Aucun « bonus » n’a été ajouté à cette réédition. L’album ne dure que 41 minutes, ce qui est une durée classique pour un disque vinyle, mais évidemment un peu chiche pour un support CD, surtout quand il est question de ragas indiens. Mais même avec ce genre de contrainte technique typique du format vinyle, Pramod KUMAR savait on ne peut mieux saisir et faire saisir l’essence même des ragas qu’il choisissait. C’est dire toute la valeur de cet enregistrement enfin remis à disposition après 44 ans d’indisponibilité, et qui devrait permettre de réévaluer la place de ce sitariste dans la musique indienne.

Label : editions.radiofrance.fr/category/collections/ocora

Stéphane Fougère

 

 

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