Jean-Luc THOMAS – Oficina Itinerante

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Jean-Luc THOMAS – Oficina Itinerante
(Hirustica)

Jusqu’à présent, on avait connu le flûtiste breton autodidacte Jean-Luc THOMAS assez partageur. Ses réalisations discographiques sur le label Hirustica le voient en effet partager l’affiche avec Yvon RIOU, David HOPKINS, Michel GODARD, Ravichandra KULUR, quand il ne s’efface pas carrément au profit d’un nom de groupe (KEJ, SERENDOU, KERLAVEO). Et le voilà avec ce nouvel album pris en flagrant délit de tirage de couverture égotiste vers lui et rien que lui ! Fini les rencontres, les dialogues, les voyages ? N’en croyez rien ! On pourrait même dire qu’Oficina Itinerante est un album-somme.

Ce n’est pas pour autant un best-of, ni un recueil d’archives inédites ou un rassemblement d’expérimentations musicales solistes hasardeuses à la flûte et réalisées à huis clos un jour de flotte grisailleuse. Comme l’indique son titre, ce disque se veut un “atelier itinérant”, et Jean-Luc THOMAS s’y affiche plus que jamais “musicien voyageur”, selon la devise du label Hirustica. Il est donc très entouré ici, mais par des musiciens exclusivement brésiliens. Vitor LOPES, Carlinhos ANTUNES, Gabriel LEVY, Pedro ITO, ces noms-là ne vous rappelle rien ? Vous l’aurez compris, Oficina Itinerante poursuit l’aventure déjà exposée dans le disque du groupe KERLAVEO, paru en 2018.

Mais alors, me direz-vous, pourquoi ne pas avoir crédité ce disque à KERLAVEO ? ¨Pour la simple raison que l’on y entend pas seulement les musiciens de KERLAVEO, mais aussi d’autres pointures brésiliennes : le souffleur Carlos MALTA (clarinette, saxophone, pifano, kuluta), le guitariste Daniel MURRAY, les contrebassistes Tiago DAIELLO et Augusto MATTOSO, et les percussionnistes Bernardo AGUIAR et Julio CESAR, excusez du peu !

En fait, cet atelier est un véritable moulin ! D’une composition à l’autre, Jean-Luc THOMAS joue sa flûte traversière dans des combinaisons instrumentales chaque fois différentes. Il y a des pièces qui font entendre une certaine épaisseur musicale caractéristique d’un son de groupe, et d’autres plus dépouillées et recueillies, en trio ou en duo. Toutes sont évocatrices d’un moment vécu par Jean-Luc THOMAS lors de ses pérégrinations au Brésil, principalement à São Paolo, à Recife et à Rio de Janeiro. Elles révèlent des impressions ressenties devant un paysage, dans des lieux, lors d’un événement (festif, tant qu’à faire), au gré des rencontres humaines, des amitiés, dans des instants marquants.

Oficina Itinerante est autant un disque-portrait de la relation qu’entretient Jean-Luc THOMAS avec le Brésil et les relations musicales qu’il s’y est faites qu’un album portant un certain regard sur la culture brésilienne. Y sont évoqués le Sertão du Nordeste, ses ethnies autochtones, son Maracatu rural (Sete Santos), Recife et son carnaval, son soleil, ses palmiers, ses graffitis (Frevo de Meia Lua), ou un dessinateur particulièrement doué (Toni Braga : c’est lui qui a fait la pochette du disque !), Olinda et ses fifres locaux (Pifano Carioca) ou encore tel restaurant dans le quartier de Laranjeiras à Rio de Janeiro (Laranjeiras-Serafim), la naissance d’un enfant dans le quartier de Butantã à São Paolo (Madhu)…

Les petites histoires croisent aussi les grandes, quand il est fait référence aux racines de cette célébration rituelle musicale et costumée qu’est le Maracatu, racines qui plongent dans cette sombre époque où des esclaves furent menés d’Afrique au Brésil (Maracatu PR)… Aux lignes de fuite entrelacées et tissées par des flûtes, saxophones, clarinettes, harmonicas, guitare, contrebasse et batterie se mêlent des chavirements rythmiques prodigués par une foultitude de percussions – pandeiro, caracaxá, repique, surdo, caixa, guiro, caxixi, xekéré, sementes… – qui répandent de subtiles mais néanmoins fortes fragrances de ce continent bigarré, chamarré et sacrément secoué qu’est le Brésil.

Et aux souvenirs se mêlent des rêveries littéraires et poétiques, soulignées par l’inclusion récurrente de haikus récités par Camila JABUR (Entre Nos O Mar, Chego em Fine o Mar, Vento Sem Porto), juste soutenus par quelques cordes ou vents, ou bien de courtes visions sans paroles dans lesquelles Jean-Luc THOMAS expérimente en direct avec l’électronique, via le logiciel Logelloop et créé des climats troublants, dans lesquels pénètrent subrepticement un saxophone (Recife) ou une flûte ethnique kuluta (Les Cloches d’Anselmo Alvès).

Ah ! Je vous vois venir… Bon, puisque vous y tenez, rassurez-vous ; il y a aussi de la samba ! Enfin… une, mais pas n’importe laquelle : la Samba de l’hirondelle ! Et ça vole !

Le Brésil irrigue donc la quasi totalité de cet Oficina Itinerante, mais Jean-Luc THOMAS n’a pas oublié d’offrir en retour à ces musiciens brésiliens des notes typiquement armoricaines, celles d’une gwerz trégoroise, Ar Vestrez Klanv, qui sert de prétexte à une improvisation au-delà de toute étiquette, et du fond de laquelle émerge “in fine” une voix d’hier, celle de Marie TRIVIDIC. Il y a aussi ça et là quelques phrasés échappés de quelques “celtitudes”, irlandaise (Laranjeiras-Serafim) ou écossaise (Toni Braga).

Oficina Itinerante est donc cette passerelle tracée entre la côte nord-ouest bretonne (trégoroise) et la côte-est brésilienne à grands traits de vents, de cordes et de peaux, de sons et de mots qui exhalent de chaleureux et ineffables relents d’humanité. Voilà un atelier itinérant qui a tout d’une taverne ou d’un pub ambulant ! Quand vous l’écouterez, vous aurez envie de porter un toast à votre santé et à celle des autres.

Stéphane Fougère

Site : www.jeanlucthomas.com

Label : www.hirustica.com

 

 

 

 

 

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