John GREAVES, Peter BLEGVAD, Lisa HERMAN – Kew.Rhone.

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John GREAVES, Peter BLEGVAD, Lisa HERMAN – Kew.Rhone.
(ReR Megacorp / Orkhêstra)

kew rhoneEn 1976, Peter BLEGVAD étant en chômage de SLAPP HAPPY et John GREAVES ayant senti le vent tourner dans HENRY COW, tous deux s’envolent vers New-York avec la ferme intention de concrétiser leur collaboration sous forme d’un album, avec la bénédiction (la dernière) de Virgin Records. Après trois mois de torture pour BLEGVAD, pendant lesquels il s’échine à écrire des textes collant aux compositions alambiquées de GREAVES, l’enregistrement a finalement lieu à Woodstock, dans le studio de Michael MANTLER et de Carla BLEY. Ces derniers ont du reste généreusement participé à l’album, de même que le batteur de jazz avant-gardiste Andrew CYRILLE, la chanteuse Lisa HERMAN et une poignée d’autres musiciens, avec force trompette, trombone, sax ténor, violon, flûte et vocaux.

Crédité à la fois à John GREAVES (piano, orgue, basse, voix), Peter BLEGVAD (voix, guitare, sax) et Lisa HERMAN, la chanteuse principale (qui, depuis, n’a guère donné signe de vie), Kew. Rhone. est une œuvre à l’intelligence rare où textes et musiques convolent en une juste symbiose qui a tout du trait de génie. Ni totalement pop, ni complètement jazz, ni franchement contemporain, le disque navigue cependant dans toutes ces eaux, mais avec une effronterie telle qu’il échappe à tous les filets de pêche des étiqueteurs marketing, tout en se payant le luxe d’être relativement accessible. Son écriture privilégiant les structures malléables, l’album chavire de festivités jubilatoires en mélancolies et intimismes émus, avec un sens aiguisé de l’humour en coin, que la littérature vient renforcer.

Proverbes européens, anagrammes (« We who knew no woe, We who where her hero… Kew Rhone »), palyndromes (« A Set Animal, Animal Laminates »), définitions de dicos, acronymes et citations (Apricot) passent ainsi à la moulinette blegvadienne qui, en extrayant la substance signifiante des signifiés, redonne à tous ces avatars sémiologiques leur musicalité refoulée.

Hormis ces jongleries sémantiques (pour ne pas dire séminales : Three Tenses Onanism), nous prenons part à des casse-têtes phénoménologiques (Pipeline), avec croquis à l’appui, et le tableau illustrant la pochette est même prétexte à interprétations échevelées (et encore, c’est de la peinture figurative !). Le livret qui accompagne le disque et qui contient des dessins supplémentaires de BLEGVAD, est à consulter impérativement pendant l’écoute pour quiconque voudrait s’essayer à comprendre de quoi causent les textes…

En fait, Kew. Rhone. est un tissu de relations tortueuses entre notes, mots et images, et c’est pour préserver cet espace triaxial que la seconde réédition CD chez Voiceprint (1998) était accompagnée d’une plage CD-ROM (précisément baptisée Kew Rom !) comportant de nouveaux indices susceptibles d’aider l’auditeur à sortir de ce labyrinthe digne de l’Oulipo (le fameux ouvroir de littérature potentielle fondé entre autres par Raymond QUENEAU dans les années 1960). Harry MATTEWS, Oulipien reconnu, est du reste évoqué, et chaque artiste qui avait pris part à l’aventure dévoile son interprétation de Kew. Rhone., y compris Robert WYATT, sûrement l’un des plus grands fans du disque, sur lequel il n’avait pas tari d’éloges (il en avait même acheté deux exemplaires, au cas où l’un d’eux s’abîmerait…). Ce n’est pas un hasard si John GREAVES avait en 1994 confié à WYATT le soin de réinterpréter Kew. Rhone. (le morceau) et Gegenstand dans son mémorable album Songs.

Une autre réédition CD sur Le Chant du Monde en 2004 incluait en bonus deux versions démo de Bad Alchemy (morceau culte de la collaboration HENRY COW / SLAPP HAPPY) interprétées par BLEGVAD, GREAVES et HERMAN, mais qui n’apportaient pas grand-chose à l’exploration souterraine de Kew. Rhone.

Cette énième et nouvelle réédition CD est cette fois l’œuvre de ReR Megacorp, qui se contente de reproduire proprement les textes et les dessins du livret et de livrer un mastering tout aussi propre. Pas de morceau bonus, ni de CD-ROM, juste le contenu original du disque à l’état pur. Cette réédition peut néanmoins être saluée comme un « retour à la maison » pour cet opus qui, à l’origine et comme on l’a dit plus haut, avait été publié au Royaume-Uni sur le label Virgin… Or, c’est le même jour et sur le même label qu’est sorti Never Mind The Bollocks, des SEX PISTOLS, lequel a connu une destinée plus… juteuse, en plus d’avoir réorienté l’histoire du rock vers plus de… simplisme !

Du coup, affublé d’une réputation « intellectualiste », Kew. Rhone. a fait tâche dans le panorama musical de 1977 et ne s’est évidemment pas vendu des masses auprès des masses. Avec le recul, il apparaît aujourd’hui comme le point final de l’expansion à grande échelle d’un certain état d’esprit artistique, désormais voué aux gémonies de l’establishment, en même temps que le valeureux étendard d’une marge authentique et incorruptible que le mouvement Rock in Opposition et la création du label Recommended Records (devenu donc ReR Megacorp) allaient incarner peu de temps après…

Quoi qu’il en soit, il n’est jamais trop tard pour redécouvrir cet opus-OVNI majeur, dont la valeur artistique se situe entre Escalator over the Hill de CARLA BLEY et In Praise of Learning et Desperate Straights de HENRY COW / SLAPP HAPPY. Et parce qu’un hasard est souvent objectif, un ouvrage de Peter BLEGVAD, précisément titré Kew.Rhone. (The Book), est paru chez Uniformbooks. Il explore les thèmes, les sources et les sens cachés de chaque chanson, avec des contributions des musiciens d’origine, en plus de celles d’autres musiciens et écrivains. Bref, avec cette ultime réédition CD et ce livre, il n’est vraiment plus temps de s’excuser d’écouter de la musique « intellectuelle » (et ludique) ! La réhabilitation est en marche, à défaut de la révolution….

Label : www.rermegacorp.com

Distributeur : www.orkhestra.fr

Stéphane Fougère

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