Joji HIROTA – The Gate

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Joji HIROTA – The Gate
(Real World / Virgin)

La splendide illustration qui orne la pochette le laisse deviner, voici un disque qui ne s’adresse pas aux ombres pressées, mais bien davantage aux âmes languissantes avides de quiétudes et de réconciliation avec Dame Nature, aux confins de l’Extrême-Orient, en communion avec l’imposant et majestueux Mont Fuji. Oui, cet album est imprégné de spiritualité toute japonaise, ce qui n’étonnera guère quand on sait que son auteur est lui-même un artiste japonais passé maître dans l’art du taiko (tambour japonais) et de la flûte shakuhachi, Joji HIROTA.

Tombé amoureux de l’Angleterre après avoir quitté son île de Hokkaïdo natale, Joji HIROTA s’est fait un nom en tant qu’ancien percussionniste et directeur musical du RED BUDDHA THEATER de Stomu YAMASH’TA et de la LINDSAY KEMP DANCE COMPANY. Les inconditionnels du label Real World auront sans doute reconnu en lui l’étonnant flûtiste et percussionniste de l’éphémère groupe TRISAN – auteur d’un seul et unique album paru en 1991 – un trio qui comprenait, outre Joji, le claviériste Pol BRENNAN (ex-CLANNAD) et le flûtiste chinois GUO Yue (l’un des GUO BROTHERS, auteurs d’un album également sorti sur Real World). Avec GUO Yue, Joji HIROTA a de même enregistré un album hautement recommandable, Red Ribbon (Riverboat), malheureusement diffusé de façon trop discrète. Enfin, Joji HIROTA a de plus souvent collaboré avec le prolifique compositeur anglais Anthony PHILLIPS, connu pour avoir été le premier guitariste du groupe GENESIS.

Dans son précédent album solo, Rain Forest Dream (1990, Saydisc), Joji HIROTA avait fait montre de ses talents de percussionniste et de flûtiste en jouant sur de multiples peaux et vents du monde entier, tissant une véritable symphonie pluri-ethnique. The Gate, paru en 1999, est un album plus personnel et éminemment recueilli, habité par des émotions profondes engendrées notamment par des événements tragiques qu’a connus Joji peu avant son enregistrement, comme la perte de son père et la disparition de son maître de percussion. Nostalgie et chagrin imprègnent donc certaines pièces qui agissent comme autant d’actes de résilience, tandis que d’autres invitent à la contemplation et à la méditation.

Quoique n’étant pas à proprement parler un disque de “musique zen”, The Gate véhicule inévitablement ces sempiternelles images de temple bouddhiste perdu dans la montagne, de coucher de soleil transpercé par le flux d’oiseaux migrateurs, d’arbres en fleurs égayant la route de l’enfant-pèlerin en goguette.

La flûte shakuhashi et la voix plaintive de Joji HIROTA auraient pu suffire à évoquer ces horizons de spiritualité, mais l’album répond aussi à une exigence expérimentale qui a poussé son auteur à procéder à des arrangements inédits avec le très occidental STRING ORCHESTRA, constitué de deux violons, une viole, deux violoncelles et deux contrebasses. Toute “fusion occidentalo-orientale” a néanmoins été écartée, de même que toute tentative de symphonisation de la musique japonaise ; il s’agit ici de mettre en évidence de nouvelles harmonies classiques à partir de mélodies traditionnelles ou d’inspiration traditionnelle. C’est donc sur une tapisserie sonore très teintée “musique de chambre” que Joji HIROTA pose ses notes suaves de shakuhachi et dévoile son émouvant timbre de voix, réarrangeant des mélodies traditionnelles japonaises ou proposant des compositions de son cru.

L’ensemble fait état d’une indéniable “joliesse” classisante, quitte à verser dans une larmoyance compassée un peu envahissante. Mais la démarche est cohérente avec le propos sous-jacent à cet album, et si l’on veut bien écouter celui-ci dans des conditions d’écoute idoines, on aura aucun mal à se laisser bercer par les vagues émotionnelles de Reminiscences II, Esashi Oiwake, Kokiriko Melody, Profoundly, ou encore Lullaby from Takeda et Komori Uta, sur lesquelles se fait entendre le son cristallin de la harpe celtique de Jenny CROOK. La berceuse traditionnelle Komori Uta a un autre atout pour déclencher quelque réaction lacrymale puisqu’elle est interprétée par une attendrissante voix d’enfant à laquelle répond celle de HIROTA. Prenez soin de sortir vos mouchoirs avant toute écoute…

Évidemment, pour qui s’attendait à un “album de percussionniste”, la douche risque d’être froide, mais Joji HIROTA a néanmoins fait en sorte d’éviter que The Gate soit trop hâtivement catalogué dans la case “new-age / relaxation” en incluant deux riches et puissantes pièces pour percussions et tambours taïko (Hiten, Ryu and The Pageants Compete et Hokkai, dédié à son professeur de percussion et au fils de celui-ci, tous deux disparus), dont l’éclat rythmique célèbre quelque “joie inconditionnelle” apte à réveiller la pulsion de vie.

En clôture, le morceau éponyme à l’album nous propulse dans une dimension sonore minimaliste où le secret de l’éternité résonne dans la ténuité de la toile tissée par des percussions sobres et aérées, à deux pas du silence. Il est donc conseillé d’avoir fait la paix avec son enveloppe physique pour goûter les mystères initiatiques de cette “Porte”, qui se franchit surtout sur la pointe des pieds… et avec des oreilles affûtées.

Stéphane Fougère

PS : En 2002, une nouvelle version de The Gate a été réalisée par Joji HIROTA exclusivement pour le marché japonais. L’illustration de pochette en est subtilement différente, puisque derrière la porte rouge stylisée, ce n’est plus le Mont Fuji qui apparait, mais des sapins et une chaîne montagneuse baignée de brumes. Le contenu du disque a également été modifié, et il est symptomatique que les deux grandes pièces de taiko aient été supprimées au profit de quatre nouvelles compositions (Sansui, The Bird, The Summer Ends et The Prayer) mettant en valeur le STRING ORCHESTRA. Joji HIROTA a également sollicité le concours de ses amis le flûtiste chinois GUO Yue (sur Sansui) et le guitariste Anthony PHILLIPS (dans The Summer Ends). Privé des pièces rythmiquement plus relevées qui figuraient dans la version d’origine, cette nouvelle édition de The Gate baigne donc exclusivement dans un climat méditatif infusé de tristesse nostalgique et accentue la démarche innovante effectuée par HIROTA avec l’ensemble de cordes occidentales. À charge pour chaque auditeur, selon ses goûts et ses dispositions d’écoute, de tenter le passage de cette nouvelle Porte plus radicale…

(Chronique originale publiée dans
ETHNOTEMPOS n°6 – juillet 2000,
et remaniée en 2021)

Site : www.jojihirota.com

Label : https://realworldrecords.com

 

 

 

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