Judge SMITH – Curly’s Airships

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Judge SMITH – Curly’s Airships
(Masters of Art)

Fin 1967, Chris Judge SMITH avait proposé, pour le groupe qu’il venait de former avec Nick PEARNE et Peter HAMMILL, toute une liste de noms inavouables et c’est VAN DER GRAAF GENERATOR qui a été retenu. Ne vous plaignez pas, le groupe aurait très bien pu s’appeler «Zeiss Manifold and The Shrieking Plasma Exudation» !! SMITH n’est resté que peu de temps dans VDGG puisqu’il a fait ses valises en novembre 1968, non sans avoir enregistré avec le groupe un 45T. (People You Were Going to/Firebrand) et une trentaine de chansons avec Peter HAMMILL. Certaines d’entre elles seront réenregistrées par ce dernier (Imperial Zeppelin, Viking, Time For a Change, Been Alone so Long…) ou ressurgiront plus tard sur le premier CD de Judge SMITH, Democrazy (Oedipus Recs). Aussi, même si le passage de Judge au sein de VDGG s’apparente à celui de l’éclair (il réapparaîtra dans le groupe le temps d’un morceau prodigieusement décalé, An Epidemic of Father Christmases, enregistré à la BBC en 1971), son nom est intimement lié à l’histoire du GENERATOR et le personnage fait partie de la famille. Du reste, il écrira plus tard le libretto de l’opéra hammillien The Fall of The House of Usher…

Il faudra attendre 1994 pour voir apparaître le premier véritable album de Judge SMITH, Dome of Discovery (Oedipus Recs), où le chanteur-compositeur, accompagné entre autres de quatre vents, quatre violoncelles, une chorale et une section rythmique tendance cajun, accouche de douze chansons bizarroïdes et délurées.

Depuis, on savait que le « Judge » travaillait sur un opus très ambitieux, opus qui apparaît enfin après six ans de préparation. Entièrement rédigé et composé par SMITH, Curly’s Airships est une « songstory », une histoire chantée, une narration mise en musique, qui ne doit pas se confondre avec une comédie musicale ou un album concept. L’histoire est inspirée d’un fait divers remontant aux années 1920 : le destin tragique du plus grand des dirigeables jamais construits, le R101. Conçu à la demande du gouvernement anglais au mépris des normes de sécurité, ce géant des airs s’est « crashé » lors de son vol inaugural qui devait mener ses 49 passagers en Inde et qui s’est en fait arrêté à Beauvais. 

Découpé en 15 chapitres, ce roman musical s’étale sur 2 CD dépassant chacun les 70 minutes (!) et met en scène plusieurs personnages, pour la plupart imaginaires. Judge SMITH a ainsi endossé le rôle principal, celui de l’officier Curly McLEOD. C’est lui qui raconte l’histoire, livrant sa propre vision des événements, mais le sujet traité permet d’aborder plusieurs thèmes dignes d’une tragédie grecque : l’ambition démesurée, la couardise morale, la morgue et l’incompétence des puissants, le courage insensé, l’aveuglement face à l’absurde… Curly’s Airships, c’est à la fois l’histoire de destins humains sacrifiés et le récit d’un drame psychologique qui a secoué toute une nation dans sa folie des grandeurs.

« Curly » SMITH a ainsi convié plusieurs artistes à prêter leur voix aux personnages. Parmi eux, il y a des « idoles » de SMITH, à savoir rien moins qu’Arthur BROWN en personne dans les rôles d’un président de comité hypocrite et d’un commandant de bord anxieux, et Peter HAMMILL, impressionnant dans son rôle du clinquant Lord THOMSON, personnage qui a vraiment existé ! Dans la mesure où cette « songstory » mêle la réalité et la fiction, on ne peut donc lui adjoindre la fameuse sentence « toute ressemblance avec des personnages réels serait purement fortuite… »

David SHAW-PARKER, Paul ROBERTS (THE STRANGLERS), Pete BROWN (parolier de CREAM) comptent parmi les autres « acteurs » et jouent différents rôles ; on notera également la prestation d’un somptueux ténor classique, Paul THOMSON. Évidemment, le sujet n’était pas propice à la création de personnages féminins ; aussi la seule voix féminine est-elle celle de Gwendolyn GRAY dans le rôle d’un médium.

La « distribution » paraît chargée, il n’en reste pas moins que les interventions de chacun sont sporadiques. Le personnage dominant est, évidemment, celui de Curly ; on a donc intérêt à se familiariser avec la voix particulière de Judge SMITH. Du reste, ce dernier assure également la guitare basse et la batterie, ce qui peut surprendre quand on sait qu’il se définit lui-même comme un « batteur incompétent » (sic) ! On est cependant loin d’avoir affaire à un « one-man show » puisque, là encore, Judge a su s’entourer de plusieurs musiciens de renom.

Parmi eux, il y a comme par hasard des anciens du CRAZY WORLD OF ARTHUR BROWN, des STRANGLERS et de VDGG ! Sur chaque pièce, on retrouve ainsi l’excellent guitariste John ELLIS et Hugh BANTON. La contribution de celui-ci est du reste inestimable puisque, non content d’apporter une grande variété de sons avec ses différents orgues conçus par lui-même, il s’est également occupé de reproduire les effets sonores des moteurs de dirigeables en trafiquant ses orgues. Mentionnons aussi parmi les membres quasi permanents Rikki PATTEN (guitare additionnelle), David SHAW-PARKER (guitare acoustique) et le toujours appréciable David JACKSON (saxophones alto, soprano et ténor, flûtes…).

Tout a été mis en œuvre pour que Curly’s Airships soit musicalement stimulant et évite la monotonie stylistique. Selon les épisodes, on tombe soudain sur un thème de tango, sur de la musique de danse des années 1920 (ambiance rétro garantie, avec banjo, mandolin, whistle et accordéon), sur une marche militaire ou encore sur de la musique indienne, avec sitar et tablas. Il n’en fallait pas moins pour retenir l’attention de l’auditeur sur plus de deux heures !

Soucieux de réalisme, SMITH a recueilli une abondante documentation : outre le libretto, un autre livret contient diverses notes sur la production, le contexte historique, une bibliographie, et même un glossaire explicitant les expressions idiomatiques et le jargon aéronautique de l’époque ! Enfin, Judge a aussi eu l’idée d’enregistrer quelques parties de guitare et d’orgue dans certains lieux évoqués par l’histoire, comme le hangar du R101 et diverses cathédrales (Cardington, Beauvais…).

On retrouve ce souci de réalisme dans l’écriture des textes qui revêt une forme narrative non assujettie à la rime. Ce faisant, les chansons sont elles-mêmes affranchies du carcan couplet-refrain. Les lignes mélodiques s’épanouissent au-delà de cette contrainte structurelle, suivent les mouvements des phrasés vocaux et leur flux peut parfois s’apparenter à celui de vocalises improvisées. De ce fait, les 26 compositions de ce double album se démarquent des structures conventionnelles et s’apparentent plutôt à des suites de thèmes, de « leitmotives » liés à un personnage, une pensée, une émotion ou une situation psychologique qui peuvent être récurrents en fonction des ressorts dramatiques du récit.

Ainsi, on peut retrouver une séquence d’accords, un riff ou un thème dans plusieurs morceaux sous différentes formes. Voilà une démarche compositionnelle qui n’est pas loin de celle des musiques progressives et qui, en tout cas, rassurera ceux qui craignaient avoir affaire à de la banale chansonnette. À sa manière, Judge SMITH fait du rock sophistiqué sans sombrer dans le pompiérisme.

De plus, là où le sujet de l’histoire aurait conduit d’autres auteurs à une adaptation larmoyante aux effets appuyés, Judge ne s’est pas départi de ce sens du cocasse qu’on lui connaît. (cf. la chanson jouée à la radio, juste avant le crash, par les « HUGHIE BANTON’S MAYFAIR AVIATORS » (!) ou cette chaussure de femme retrouvée dans les débris et qui aurait appartenu à Lord THOMSON !) Le résultat force d’autant plus le respect que Curly’s Airships n’affiche pas particulièrement d’ambition commerciale et a bénéficié somme toute de peu de moyens. Cela ne l’empêche pas d’être une œuvre à priori sans équivalent.

Curly’s Airships, on l’aura compris, n’autorise pas une écoute distraite. Certes, sa longueur peut rebuter, d’autant que l’auditeur français devra suivre le libretto pour mieux comprendre les textes et ainsi suivre le déroulement de l’intrigue. Mais une fois qu’on se laisse captiver, on n’en décroche plus et, comme pour tout bon roman ou film, on retient son souffle jusqu’à l’épilogue. 

Stéphane Fougère

Site : www.judge-smith.com

(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°8 – mars 2001)

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