Junko UEDA – Satsuma-Biwa

67 vues

Print Friendly, PDF & Email
Junko UEDA – Satsuma-Biwa
(Ethnomad/Arion)

Parent asiatique de la guitare ou du luth occidental ou encore du pipa chinois, du oud arabe et du barbat persan, le biwa, introduit au Japon vers le VIIe ou VIIIe siècle, se compose d’une caisse de résonance, de quatre ou cinq cordes, de frettes assez larges, et se joue avec un plectre. Il est surnommé le luth “à cou de grue” en raison de son manche incliné à 90° vers l’arrière. Selon d’antiques enseignements spirituels orientaux, sa sonorité reflèterait celle de l’univers…

Le Japon a connu trois formes de biwa, mais c’est surtout le kyûji-biwa, apparu dans l’île de Kyûshû au VIIIe siècle, qui a perduré et qui a donné naissance à plusieurs expressions musicales, dont le môsô-biwa (joué par les moines aveugles au IXe siècle), le heike-biwa, le chikuzen-biwa et celle qui nous intéresse ici, le satsuma-biwa.

L’instrument du même nom est apparu au XVIe siècle sous l’impulsion du seigneur de la région de Satsuma, Tadayoshi SHIMAZU. L’idée étant d’accompagner musicalement des chants épiques et des récits d’exploits militaires, l’instrument est devenu plus grand et a été créé à partir d’un bois plus dur, de manière à produire un son plus martial.

Peu à peu, le répertoire “viril” et rude a été fondu avec un répertoire citadin plus élégant (l’instrument ayant gagné d’autres couches sociales), plusieurs écoles de satsuma-biwa ont vu le jour, et les guerres japonaises du XIXe siècle ont assuré au satsuma- biwa le renouvellement de son répertoire… jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, où l’instrument a bien failli disparaître.

C’est à l’extraordinaire musicienne Kinshi TSURUTA (disparue en 1995) que le satsuma-biwa doit sa “remise à jour”, puisqu’elle en a développé la technique, modifié la forme, a ajouté une cinquième corde et en a introduit la musique dans les salles de concert. Aujourd’hui, Junko UEDA compte parmi les rares artistes à garder vivant l’art du satsuma-biwa dans le style “tsuruta-ryû”, c’est-à-dire tel que le lui a enseigné Kinshi TSURUTA.

À l’instar de son enseignante, Junko UEDA s’est spécialisée dans le “heikyoku”, l’interprétation du Heike-Monogatari, un récit épique datant de plusieurs siècles qui raconte la grandeur et le déclin du clan des Heike au XIIe siècle dans un style purement récitatif. L’Épopée des Heike avait déjà fourni à Junko UEDA la matière d’un premier disque paru en 1991.

Dans ce second CD paru dans la collection Ethnomad du label Arion en 2002, elle nous en livre deux autres chapitres, Dan-No-Ura et Yoshitsune, dont la musique a été composée par Kinshi TSURUTA. Alternant parties instrumentales et parties vocales, L’Épopée des Heike relève d’un style récitatif conjuguant grandiloquence et rudesse, minimalisme et pathos, formalisme et accentuation émotionnelle.

Contrôlant avec délicatesse le rendu sonore de sa main gauche, la modification de la pression des doigts, placés sur les cordes entre les frettes, créant toute une intensité dramatique, Junko UEDA frappe l’instrument avec le plectre dans sa main droite. Un effet sonore assez caractéristique est le “sawari”, sorte de vrombissement proche de celui d’une vîna indienne provoqué par la résonance de la corde sur la frette, sans que celle-ci touche la corde.

On sera de même particulièrement attentif à son jeu de percussion sur la caisse de résonance, à ses raclements et à ses frappes, d’un effet percutant garanti. Junko UEDA frappe vigoureusement le corps de son satsuma-biwa à l’aide d’un “bachi”, un plectre triangulaire en bois très dur, de sa main droite, tandis que les doigts de sa main gauche, placés sur les cordes, entre les frettes, contrôlent et nuancent les effets sonores. Le bachi a ainsi un rôle à la fois mélodique, rythmique et percussif, car capable de mettre successivement plusieurs cordes en vibration, sans parler du son sec qu’il produit quand il est “claqué” contre la table d’harmonie, ou des effets de crissement quand il est raclé contre les cordes.

Ajoutez à cela la voix abyssale de Junko UEDA, qui parvient à créer des moments de tension extraordinaires avec ses trémolos, ses mouvements plaintifs et ses rugosités vocales basées sur un contrôle particulier de la respiration.

De plus, Junko UEDA montre dans cet album qu’elle a plusieurs cordes à son satsuma-biwa, et se révèle aussi impressionnante avec le matériau traditionnel que dans un contexte religieux ou dans un espace contemporain. Il est vrai qu’elle a également travaillé entre autres avec le violoncelliste Yo-Yo MA, le compositeur Jean-Claude ELOY, et le compositeur et flûtiste hollandais Wil OFFERMANS, avec qui elle a enregistré plusieurs CD, dont How to Survive in Paradise et Dejima Suite, et qui portent l’art du satsuma-biwa et du shômyo dans des directions inédites.

Ainsi, la dernière pièce de ce disque offre un autre aspect de la musique de satsuma-biwa, plus contemporain, puisqu’elle a été écrite par le célèbre compositeur Tôru TAKEMITSU (décédé en 1996) : il s’agit de Voyage, conçu en 1973 pour trois biwa et dédié à Kinshi TSURUTA. Cette pièce se distingue par sa structure en contrepoint, juxtaposant éléments rythmiques et motifs thématiques. La pièce contient en outre une séquence vocale polyphonique dont la nature spectrale fait frissonner.  On y appréciera l’intervention sur la fin des voix quasi irréelles et le sombre et méditatif monologue de biwa de Junko UEDA.

Il est ainsi des rêves dont les contours rigides peuvent de prime abord rebuter, mais dont l’ample respiration mérite plus que jamais d’être écoutée.

Stéphane Fougère

Site : www.junkoueda.com/

(Chronique originale publiée dans
ETHNOTEMPOS n°12 – mars 2003)

 

 

 

Laisser un commentaire