KING CRIMSON – Live at The Orpheum

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KING CRIMSON – Live at The Orpheum (DGM)

KingCrimson-LiveOrpheumVoici donc que le Roi Cramoisi, comme plusieurs de ses contemporains, a lui aussi été atteint du syndrome de la crise de « renaissance nostalgique », alors qu’il y a une dizaine d’années encore, son mentor affirmait que le but de KING CRIMSON était d’aller toujours de l’avant et de ne pas se tourner vers le passé, et bla, et bla. On y croyait et on l’encourageait, KING CRIMSON est incorruptible, etc, etc.

Changement de posture à 180° : le KING CRIMSON version 2014, à la faveur d’une tournée américaine, s’est livré sur scène à une exploration de son « back catalogue » remontant aux années 1970, auquel il a ajouté quelques lichettes du répertoire des années 1995-2003, mais a fait une impasse monumentale sur celui des années 1980. Il est vrai qu’Adrian BELEW n’a pas été invité à se joindre à la nouvelle mouture, et c’est ce qui a tout changé. Et parce que Robert FRIPP s’est entouré du guitariste et chanteur Jakko JAKSZYK (qui fut impliqué dans le tribute band 21st CENTURY SCHIZOID BAND) et de la vieille branche Mel COLLINS (saxes, flûte), ce KING CRIMSON a cru bon d’ajouter à sa set-list deux morceaux issus du récent « side-project » A Scarcity of Miracles, où l’on retrouve les trois quarts de la nouvelle formation, mais sur lequel il est pourtant difficile de s’attarder…

On se doutait bien que cette tournée allait faire l’objet d’une parution discographique. Et connaissant le penchant du label DGM pour le gavage d’oies, on s’attendait à voir paraître un coffret de deux ou trois CD avec au moins un concert complet et des extraits de quelques autres, histoire de couvrir tout le répertoire joué lors de la tournée (et qui pouvait légèrement varier d’un concert à l’autre), et pourquoi pas un DVD vidéo 5.1 car après tout, on est au XXIe siècle, bordel !

Que nenni ! Histoire de prendre le public à rebrousse-poil (un penchant particulièrement affectionné par l’équipe de KING CRIMSON, et qui ne s’est pas tari avec l’âge), DGM ne sort qu’un CD simple de la durée d’un bon vieux 33 Tours (41 minutes les bras levés !), tout juste flanqué d’un DVD audio pour justifier le coût.

Enregistré sur deux jours de concerts à Los Angeles, Live at the Orpheum ne contient que cinq compositions et deux pièces qu’on aurait bien voulu vous présenter comme des improvisations, mais qui ne sont ouvertement que des interludes. On y retrouve deux morceaux enregistrés à l’origine sur l’album Red (1974), deux morceaux d’Islands (1971), et le morceau éponyme à l’album paru en 2000, The ConstruKction of Light, qui fait presque l’effet d’une erreur de casting. Pas de Lark’s Tongues in Aspic Part.1, pas de Pictures of a City ni de 21st Century Schizoid Man, pourtant régulièrement joués. L’idée était que ce disque live devait être court, de manière sans doute à confirmer le penchant nostalgique du répertoire par un « produit » qui rappelle lui aussi la grande époque. L’avantage est que ce CD à la durée d’un LP s’écoute plus rapidement – et donc plus souvent – qu’un double CD de 2 X 75 minutes ! Soit.

Il ne faudrait pourtant pas oublier que ce KING CRIMSON 2014 n’a rien à voir, dans sa constitution, avec celui des premières incarnations des années 1970. On parle ici d’un septette (unique dans l’histoire du groupe) dont la particularité est d’avoir, outre deux guitaristes, un bassiste et un souffleur, pas moins de trois batteurs : Pat MASTELOTTO, Gavin HARRISON et Bill RIEFLIN. Si vous n’aviez déjà pas perçu l’utilité d’un double trio, vous ne risquez pas d’être rassuré par cette configuration un rien provocante ! Bien sûr, les trois batteurs n’ont pas le même rôle d’un morceau à l’autre et se partagent les utilités entre batterie, percussions et électronique.

Du reste, à l’écoute de ce Live at the Orpheum, on n’entend pas trois batteurs. Tout au plus perçoit-on un batteur et un percussionniste ; mais alors où est et que fait le troisième larron ? Une écoute plus attentive fera entendre ça et là les trois batteurs jouer sinon ensemble, au moins à tour de rôle. Écoutez l’intro de Sailor’s Tale : on y entend bien un jeu de cymbales déployé à trois endroits du spectre sonore. Oui, ils sont trois pour jouer ça ! Il faut aussi trois batteurs pour reproduire en live ce que faisait à l’époque un seul batteur sur les versions studio de One More Red Nightmare et Starless.

Les rares parties chantées sont assurées par Jakko JAKSZYK, manifestement plus à l’aise pour remplacer Boz BURRELL dans The Letters que pour se substituer à John WETTON sur One More Red Nightmare, sur lequel il prend une voix hargneuse outrée qui ne sera pas du goût de tout le monde. Il s’en sort mieux sur Starless, mais n’égale pas non plus WETTON en portée émotionnelle. Enfin, il n’y a qu’un seul bassiste dans cette formation, mais c’est le polyvalent Tony LEVIN, l’autre pilier indétrônable de KING CRIMSON depuis 1980, mais qui – autre savoureux paradoxe – se retrouve à jouer ici un répertoire qu’il n’avait, pour une bonne moitié, pas encore eu l’occasion de jouer.

Bref, il n’y a que des pointures dans ce CRIMSON du XXIe siècle ; des musiciens expérimentés et assermentés capables de relever les défis offerts par les tortueuses compositions frippiennes. Du reste, il semble que l’intérêt de cette formule de KING CRIMSON consiste principalement dans la restitution de tous les entrelacs et toutes les subtilités rythmiques, harmoniques et mélodiques des versions originales des grands classiques du groupe. Le seul morceau à bénéficier d’une réelle relecture est The ConstruKction of Light : il est ici revisité dans une version raccourcie strictement instrumentale et enrichie des soli de flûte de saxophone du très inspiré Mel COLLINS et qui donne à cette pièce récente une couleur paradoxalement très 70’s. Le reste ressemble à s’y méprendre aux versions originales, à tel point qu’on croirait écouter du live en studio, façon BBC session, d’autant que la présence du public y est sporadique.

De plus, il faut lever un peu le bouton de volume pour écouter ce live, compte tenu d’un mixage qui privilégie le relief dynamique plutôt que la compression ultra-boostée à laquelle les oreilles actuelles sont plus habituées. Néanmoins, à l’écoute de One More Red Nightmare, le choix de mixage fait apparaître un néfaste manque de « liant » entre la section de batteries/percussions et le reste de l’instrumentation. Mel COLLINS est aussi trop en retrait. Sinon, on pourra s’amuser à passer son temps à distinguer qui fait quoi parmi les batteurs, mais aussi quelle ligne de guitare est jouée par qui.

Tout cela est joué avec sérieux et application, mais l’image « nostalgisante » affichée par la nouvelle formation se heurte bien vite à un fait flagrant : on ne retrouve pas l’énergie venimeuse du KING CRIMSON des 70’s ou des 80’s sur scène, ni même du double trio sur la fin de son règne. A la « gniaque » des quartettes d’antan se substitue une interprétation quasi clinique qui allume bien quelques flammèches ici et là mais ne met pas le feu aux poudres non plus. Le plus consternant, c’est que le monument Starless – dont l’inclusion est censée fédérer un public qui a lâché l’affaire depuis longtemps – pâtit d’une montée en puissance larvée et d’un final qui faillit à générer le déchaînement de forces escompté. Et on a bien compris que la pratique de l’improvisation n’était guère développée lors de cette tournée…

Ce Live at the Orpheum pose donc plus de questions qu’il n’offre de réponses. Il donne l’image d’un groupe encore en rodage, plus préoccupé de reproduction que de transfiguration. L’histoire ne fait que commencer pour cette nouvelle mouture de KING CRIMSON. La tournée européenne automnale de 2015, durant laquelle trois nouvelles compositions devraient être être dévoilées, en dira peut-être plus…

Label : www.dgmlive.com

Stéphane Fougère

 

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