KINK GONG – Tibetan Buddhism Trip

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KINK GONG – Tibetan Buddhism Trip
(Akuphone)

 

Les musiques sacrées tibétaines ont fait l’objet de tant de publications de LP et de CD qu’on se demande s’il y a aujourd’hui encore une maison de disques, « world » ou pas, qui n’a pas au moins un disque de ce genre dans son catalogue. L’offre est tellement pléthorique que tout semble avoir été dit et exposé sur le sujet, tant d’un point de vue musicologique, historique, que méditatif. Mais il y aura toujours un spécialiste pour rappeler que tel rituel liturgique n’a pas encore été documenté, ou que telle école bouddhiste n’est que fort peu représentée dans le tas, ou que telle technique de chant harmonique est encore très rare sur disque, etc. Mais une fois qu’il a entendu ces sépulcraux chants tibétains et que ses oreilles se sont heurtées à la virulence de ces trompes téléscopiques à la vue desquelles un célèbre capitaine de bande dessinée se demandait si c’était « par ici qu’on souffle ? », le grand public doit considérer que tous les disques de musique tibétaine se ressemblent… Que peut donc bien apporter de plus celui-ci, paru sur un jeune label français qui le propose en support LP et CD ?

Dès les premières minutes, on se retrouve en terrain plus que familier : des mantras récités par des moines, des tambours qui arrivent subrepticement et qui battent la chamade, des bols qui résonnent, des nonnes qui chantent des sutras… tous les éléments usuels de cette culture bouddhiste du Toit du Monde sont bien présents. Soit. À la différence près que les enregistrements exposés ici ont été réalisés dans des monastères implantés dans le Tibet central, et non dans des monastères exilés au Népal ou en Inde, comme la plupart des disques en proposent. Mieux, il y a même des enregistrements qui proviennent du Yunnan (région du Sud de la Chine). Ce détail de localisation ne permettra cependant pas à l’auditeur même un brin averti de faire la différence avec les autres albums de musique rituelle tibétaine. Il rappelle cependant que toute la culture tibétaine ne vit pas en exil et que, sur place ou à côté, il en subsiste encore des traces vives. Mais il y a aussi une autre caractéristique à relever.

Déjà, le disque ne propose que deux pistes musicales, chacune d’une vingtaine de minutes. À y écouter de plus près, on se rend compte qu’il y a quelque chose de factice dans le « continuum » de ces captations. Non que la musique n’est pas authentique, loin de là, et elle est de plus remarquablement enregistrée, avec une sensation « in your face » qui donne réellement l’impression d’être en plein dedans. Mais tout de même, cette frappe régulière de tambour qui arrive par derrière les récitations de mantras avec une régularité de « beat » programmé, ces bols qui résonnent d’une bien curieuse manière et qui, bientôt, se font doubler par d’étranges bourdons électroniques, ces chants de nonnes qui se mêlent à des incantations masculines, ces cymbales et percussions qui débouchent sur des danses cérémonielles en place publique, et à nouveau ces « intermèdes » électroniques, puis une chambre d’écho, ces sons d’aéroport… Ce Tibet-là donne l’impression d’être parcouru comme dans un rêve aux contours instables…

Ces deux longues plages musicales présentent en fait un montage d’enregistrements effectués à différents endroits au Tibet et au Yunnan et qui s’interpénètrent, s’enchaînent, se superposent et font même l’objet de modifications et de triturations discrètes mais tout de même décelables. On a ainsi affaire à un « mix » de musiques et de chants sacrés tibétains dans lequel cette matière sonore brute et acoustique se fond par instants dans des effets électroniques pour former une seule et même masse sonore en mouvement. C’est bel et bien un « trip » dans l’univers sonore du bouddhisme tibétain qui nous est proposé à travers ces deux fresques, et non un exposé ethno-musicologique ou anthropologique.

Les connaisseurs auront reconnu la façon de faire de KING GONG, alias Laurent JEANNEAU, musicien électro devenu explorateur de sons sans frontières, de préférence les plus rares et les plus insolites, notamment ceux d’ethnies et de tribus d’Asie du Sud-Est (Chine, Viet Nam, Cambodge, Laos) qui résistent encore et toujours à l’acculturation « globalitaire »… Ce globe-trotter en quête de sons séculaires – également DJ à ses heures (de siestes musicales, par exemple) – a réalisé plus de 160 disques, la plupart auto-produits faits maison, certains plus répandus sur les labels Sublime Frequencies ou Discrepant. Pour le label Akuphone, il livre ce Tibetan Bouddhism Trip dont les sources ont été enregistrées entre 2006 et 2013 et réassemblées et recomposées en 2016.

Ce puzzle mouvant risque à priori de faire se hérisser quelques perruques de puristes en matière d’enregistrements de terrain. Qu’ils se rassurent, il ne s’agit pas d’un mix techno-branchouille qui prendrait ces sons et chants rituels en otage, ni même d’une rêvasserie diluée dans des nappes synthétiques du nouvel âge. Au contraire, KINK GONG fait montre d’un profond respect pour la matière musicale et vocale qu’il a amassée et en restitue la rugosité et la nature « brut de fonte », à ceci près qu’il donne à l’écouter autrement, avec une construction en forme de balayage dynamique et dense.

On ne trouvera pas ici de livret exhaustif informant sur l’origine, la raison d’être et l’histoire des rituels donnés à écouter, ni de nomenclature scientifique sur les techniques de chants ou les instruments utilisés, ni de propagande sur la nécessité de sauvegarder l’âme de la musique tibétaine du génocide culturel que l’on connaît. Tout cela on le sait déjà, ou on n’a qu’à aller le savoir ailleurs.

Tibetan Buddhism Trip invite seulement les conduits auditifs occidentaux à s’imprégner profondément et durablement, sans sucre ajouté, de cet univers sonore si hypnotique, qui continue à résister aux avanies du temps.

Stéphane Fougère

Site : http://kinkgong.net/

Label : www.akuphone.com

 

 

 

 

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