KREIZ BREIZH AKADEMI #6 : POBL’BA’R MACHIN[E]

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KREIZ BREIZH AKADEMI #6 : POBL’BA’R MACHIN[E]
(Appentis/Drom/Coop Breizh)

Depuis sa création en 2004, la KREIZ BREIZH AKADEMI, dirigée par Erik MARCHAND, poursuit inlassablement son objectif de réinterprétation de la musique de Basse Bretagne en suivant les règles issues du système modal, constitué de sept modes correspondant aux sept notes de la gamme diatonique (do-ré-mi-fa-sol-la-si), chacun de ces modes utilisant des intervalles (tons et demi-tons) qui lui sont propres, par opposition au système tonal, qui n’emploie que deux modes, le majeur et le mineur. Encadrés par des maîtres internationalement reconnus, en musique bretonne comme en musique moyen-orientale, méditerranéenne, est-européenne, etc., plusieurs musiciens et chanteurs ont ainsi été sélectionnés pour intégrer différents orchestres de cette AKADEMI et ont pu bénéficier d’une approche pédagogique de la modalité qui implique également la pratique de l’improvisation.

Chacun de ces orchestres a conçu un répertoire différent mettant en valeur des combinaisons particulières d’instruments dont il a fallu repenser les techniques de jeu et les accordages. C’est ainsi que, dans le landerneau des musiques bretonnes, la KREIZ BREIZH AKADEMI s’est distinguée par ses propositions artistiques hybrides et ouvertes qui tranchent singulièrement avec les repères usuels avec lesquels on a pris l’habitude de définir ce qui « sonne breton ». Après avoir mis en valeur des orchestres de cordes pincées et de vents, d’instruments électriques et cuivrés, de polyphonies vocales, de cordes frottées, voici que la KREIZ BREIZH AKADEMI intègre dans son sixième collectif… des machines ! L’AKADEMI a donc viré techno pour s’inviter sur les dance-floors ? C’est en réalité plus subtil que cela.

L’exploration musicale entamée par ce sixième collectif, parrainé par Youn KAMM, se situe au carrefour de l’acoustique et de l’électronique. En re-traitant les timbres des instruments acoustiques et des voix ancrées dans la tradition bretonne avec des moyens modernes (claviers, ordinateurs, pads…), ce nouvel ensemble constitué de neuf musiciens plus un chanteur et une chanteuse a engendré un son unique qui peut passer pour une « machine vivante », que les puristes renfrognés et crispés assimileront sans nul doute à un Antéchrist culturel. Le nom de ce collectif, POBL’BA’R MACHIN[E], annonce la couleur, signifiant ni plus ni moins « le peuple dans la machine ».

La plupart des membres de POBL’BA’R MACHIN[E] a en quelque sorte une double casquette, celui de « musicien des musiques modales de tradition savante et populaire », jouant d’un instrument acoustique, mais aussi celui de « bidouilleur de sons ». Si Anthony PROVOST se cantonne aux claviers, Antoine PÉRAN à la flûte traversière, Brian RUELLAN à la trompette et au bugle, Joachim MOUFLIN utilise le bouzouki et la guitare électrique surfrettée, Gaspard DELOISON alterne oud et guitare électrique fretless, Olivier CATTEAU joue des clarinettes à 13 et 24 clefs, Benoît GUILLEMOT s’affaire à la batterie et aux pads, tandis que Grégoire CHOMEL BARBEDOR souffle dans son serpent (ancêtre du tuba) quand il n’est pas sur son ordinateur, de même que Bastien FONTANILLE qui, quand il ne fait pas tourner sa vielle à roue, plonge la tête dans son ordinateur ou s’adonne au circuit bending (court-circuitage volontaire d’instruments électroniques de faible tension électrique, une pratique courante dans la musique bruitiste).

Et puis il y a les voix, en l’occurrence celles d’Estelle BEAUGRAND et de Paul SALAÙN, qui interviennent en solo comme en duo, comme porteurs d’un ancrage traditionnel résistant à toutes les mutations sonores que leur infligent leurs camarades de promotion.

Car le répertoire de POBL’BA’R MACHIN[E] est bel et bien enraciné dans la tradition de danses et de chants bretons, avec son lot de daňs fisel, de daňs an-dro, de gwerz, de kan ha diskan, etc. Mais l’environnement sonore, qui a rangé au placard les marqueurs identitaires trop voyants (ou trop audibles) que sont le biniou ou la bombarde, propulse cette matière première dans une dimension aux résonances multiples, allant même jusqu’à nous faire humer des parfums des rives du Bosphore ou des plaines moyen-orientales (modalité oblige).

Surtout, avec POBL’BA’R MACHIN[E], les gwenojenn et chemins de halage de la côte armoricaine se font plus sinueux et tortueux qu’ils ne le sont d’ordinaire, tant l’auditeur a l’impression que ses pas (et ses oreilles) avancent en terrain flouté, mouvant, flottant, basculé, cahoteux, vacillant, croyant reconnaître un paysage familier pour l’instant d’après le voir (et l’entendre) muter en un décor rétro-futuriste, à la fois terreux, granitique et foncièrement nébuleux, extra-terrestre, sidéral et sidérant. Cet album fait l’effet d’une tapisserie ciselée en ses moindres recoins et dont les différents tableaux sont constitués de plusieurs strates.

L’intégration de l’électronique n’est certes pas neuve dans la musique bretonne (des artistes comme Pascal LAMOUR, Roland BECKER, KRISMENN, etc., ont déjà apporté leur contribution au genre), mais POBL’BA’R MACHIN[E] a su se forger un univers encore à part, tout aussi déroutant qu’intriguant. Les fest-nozeurs comme les teufeurs n’y trouveront pas toujours leur compte en matière de défoulement physique, tant l’album se prête davantage à une écoute attentive qui ne craint pas les déphasages spatio-temporels. Mais après tout c’est à cela également que l’on reconnaît la KREIZ BREIZH AKADEMI qui, une fois encore, défriche un sacré terrain de possibles.

Stéphane Fougère

Site : https://www.kba6.com/

Production et Label : http://www.appentis.org/http://www.drom-kba.eu/
et https://www.coop-breizh.fr/

 

 

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