LE TRIO JOUBRAN – Majâz

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LE TRIO JOUBRAN – Majâz
(Randana / Harmonia Mundi)

D’abord consacré dans le monde arabe pour son art soliste, le joueur de oud Samir JOUBRAN, originaire de Nazareth, a accédé à la reconnaissance internationale d’abord en duo avec son luthier de frère Wissam, puis en constituant LE TRIO JOUBRAN avec l’intégration du troisième frère, Adnan, lui aussi oudiste. Trois frères pour un instrument : on n’avait pas encore entendu cela ; la révolution est faite. C’est peu dire que les frères JOUBRAN ont révolutionné l’art du luth arabe tout en donnant à entendre la voix de leur pays, la Palestine, à laquelle l’Histoire a infligé tant de blessures. Avec Majâz, leur nouveau joyau discographique, les trois frères innovent encore, en faisant notamment appel à une quatrième paire de mains pour projeter leur musique dans d’autres directions, toujours aussi émotionnellement chargées de sens et d’images.

Le précédent album du TRIO JOUBRAN, Randana, tenait lieu autant du coup d’essai que du coup d’éclat. C’était la première fois qu’un groupe était formé de trois joueurs de oud, qui plus est tous frères. Sans doute y a-t-il quelque chose de l’ordre de la communion d’esprit et de la télépathie sensible entre Samir, Wissam et Adnan JOUBRAN qui a permis que leur trio se forge une identité aussi forte qu’unique.

Les trois frères ont en commun des souvenirs ainsi qu’une Terre, dont ils traduisent les blessures, douleurs, et les espoirs d’une liberté à venir. Mais ils ont aussi chacun une sensibilité et une inspiration qui leur est propre : la légèreté fougueuse pour le benjamin, Adnan, l’esprit d’initiative et de lutte pour Samir, l’aîné et, entre les eux, la pondération élégante et évanescente du cadet, Wissam, qui est également luthier et qui a fabriqué les ouds du trio.

Il résulte donc de cette inspiration tripartite une musique exceptionnellement dense, qui peut se faire joyeuse ou douloureuse, tendue ou légère, enracinée ou volant au gré des vents. Il fallait dépasser ce stade de l’expérimental que représente Randana pour aboutir à un stade résolument musical, ce qu’illustre le nouvel album du trio, Majâz. Ce terme signifie en arabe « métaphore », et peut aussi se traduire par « le sens du sens », ouvrant par-là d’amples et généreuses projections, tant poétiques que philosophiques, à l’imaginaire de l’auditeur.

Pour composer cet album, Samir JOUBRAN s’est beaucoup inspiré d’un opus du poète palestinien Mahmoud DARWICH qui traite de l’amour. La multiplicité sémantique du terme, et les différents niveaux de compréhension qu’il suscite trouve dans l’œuvre de Samir et de ses frères une traduction musicale qui ne peut qu’en faire ressortir toute l’amplitude imagée.

Majâz présente des pièces plus concises que son prédécesseur, mais non moins précises et sophistiquées, oniriques et emportées, nostalgiques et revigorantes. Toujours basé sur les maqâms traditionnels, l’art de la composition dispensé par Samir JOUBRAN va bien au-delà des frontières du genre et met en résonance d’autres inspirations, notamment celles de Paco De LUCIA et du flamenco.

Majâz se distingue également des précédentes réalisations de Samir en faisant intervenir cette fois un quatrième élément. Il ne s’agit pas d’un improbable quatrième frère, et encore moins d’un autre joueur de oud, ou de tout autre instrument à cordes. Cette fois, le TRIO JOUBRAN est accompagné par un percussionniste, Yousef HBEITSCH, un Galiléen tout comme eux, qui a déjà collaboré avec l’Ensemble de la paix (avec Sœur Marie KEYROUZ) comme avec le Turc Suliman ERGUNER ou encore le trio belge AKA MOON.

Le fait que certaines pièces soient rythmiquement plus relevées et invitent à la danse n’est certes pas étranger à la présence du percussionniste, mais surtout, Yousef HBEITSCH évite toute lourdeur de surlignage rythmique uniforme, déjà parce qu’il déploie une belle palette de peaux aux timbres diversifiés, mais aussi parce que ses pulsations sont animées de vertus suggestives, intégrant les compositions pour mieux en élargir les projections émotionnelles, et distillant frappes et caresses avec un joli sens de la nuance et du renouvellement.

Accessoirement, la participation du percussionniste rend l’art des JOUBRAN moins hermétique à ceux qui n’auraient guère été habitués à n’écouter qu’une seule voix instrumentale, sans pour autant que l’on puisse accuser le trio d’avoir succomber à la tentation des « arrangements » profus avec trente-six invités, comme cela se fait par ailleurs. On est loin de cette démarche ici, et Yousef HBEITSCH s’intègre à ravir dans l’univers pourtant très soudé des JOUBRAN. Leur musique garde ici sa saveur tout à la fois intimiste et convulsive.

Et avec Majâz, c’est aussi la première fois que chacun des frères s’autorise une déviation en solo. À chaque frère son Tanâsim, sorte d’image-portrait, plutôt retraite solitaire qu’exhibitionnisme virtuose, ces agissant aussi comme des respirations dans ce disque. Dépouillées ou couvertes des peaux de Yousef HBEITSCH, les arabesques métaphoriques du TRIO JOUBRAN n’en continuent pas moins de répandre leurs vibrations convulsives et colorées.

Stéphane Fougère

Site: www.letriojoubran.com

(Chronique originale publiée dans
ETHNOTEMPOS n°37 – janvier/février 2008)

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