Musiques du Vanuatu – Fêtes et Mystères

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Musiques du Vanuatu – Fêtes et Mystères
(INÉDIT /Socadisc)

vanuatu-fetes-et-mysteresPar-delà la côte nord-est de l’Australie, l’horizon est dominé par ce grand récif corallien justement nommé la mer de corail. L’océan Pacifique règne en maître, dominant les terres qui ne subsistent que par fragments épars. C’est là que se trouvent les îles noires, soit la Mélanésie, délimitée par les îles Salomon au nord, la Nouvelle-Calédonie au sud, l’Australie à l’ouest, et à l’est par la République de Vanuatu. Cette dernière est à elle seule un archipel volcanique de quelque 12 000 km2, constitué de 83 îles anciennement nommées Nouvelles-Hébrides, avant qu’elles n’acquièrent leur indépendance en 1980. Autant dire que c’était hier.

Riche d’une densité linguistique s’élevant à 106 langues (sans les dialectes!), le Vanuatu est divisé en six provinces, toutes peuplées en large majorité par des autochtones mélanésiens et polynésiens. C’est chez eux, dans les provinces de Torra (îles Torres et Banks) et de Penama (îles Pentecôte, Ambae et Maewo), que le linguiste Alexandre FRANÇOIS (CNRS–LACITO) et l’ethnomusicologue Monika STERN (CREDO) sont allés, de 1997 à 2011, planter leurs micros (et leurs appareils-photos) en vue de dresser un portrait relativement exhaustif des pratiques artistiques en cours dans l’archipel, guère connues au-delà. Jusqu’à présent, les musiques du Vanuatu ne nous étaient connues en Occident qu’à travers les captations réalisées dans les années 1970 par Peter CROWE et consignées sur le CD Vanuatu – Musiques coutumières, paru chez VDE-Gallo.

Ce nouveau CD contient pas moins de 41 séquences de musique qui offrent un généreux aperçu des mélodies, des chants, des rythmes et des formes poétiques et stylistiques du Vanuatu, ainsi que des instruments, directement fournis par Mère Nature (feuilles, fruits, racines, troncs, bambous).

Ces enregistrements de terrain ont été montés de manière à former un parcours en forme de film audio permettant à l’auditeur une immersion directe non seulement dans l’environnement de ces îles, mais aussi au sein du tissu social de ces peuples et de ses rites sociaux, dont la musique fait partie intégrante.

Outre une introduction à travers une mélodie jouée à la guimbarde et des jeux d’eau aux rythmes bio-techno, l’album comprend cinq parties quasiment enchaînées.

La première, Danses pour une grande fêtes, nous plonge de plein pied dans les célébrations d’un village, avec ses danses et jeu de femmes, ses danses d’hommes, de mariages et de levée de deuil, ainsi que ses pilonnages de bambous.

La deuxième partie nous convie à une Promenade en forêt, et donne l’occasion d’entendre un arc musical, des sifflets « gove » joués par des garçons et un jeu rythmique sur des feuilles de manguier, en plus d’un choix de berceuses et de comptines.

La troisième partie est consacrée à des poèmes à danser qui constituent le fleuron de la littérature orale du Vanuatu, les Chants Titi. Ce genre poétique fait entendre un ensemble précis d’instruments : la planche à percussion, les tambours à fente individuels, les sonnailles, et le rare tambour à membrane.

Avec la quatrième partie, nous quittons les fêtes du monde profane pour découvrir le système très hiérarchisé des chefs et des Grands Hommes, auxquels il est rendu hommage avec des cérémonies encore très prisées au nord et au centre du Vanuatu, celles de prise de grade, comprenant des danses accompagnées par des ensembles de tambours de bois.

Dans la cinquième et ultime partie, nous pénétrons enfin dans le temps des mystères. promis par le titre du disque, soit dans ces pratiques artistiques qui établissent par excellence un lien entre les vivants et les morts, les humains et les esprits. Introduit par le son du naborbor, un instrument de la famille des rhombes, le Grondement sourd des Ancêtres dévoile un ensemble de danses masquées, ou danses des esprits, accompagnées par les instruments à percussion cités plus haut, en plus de divers cris, sursauts et piétinements, et des chants des îles Torrès (le genre newět).

Les séquences finales culminent donc avec les Chants des Esprits, puis avec les Pleurs des Esprits, ou Newertiang, une manifestation nocturne très spéciale qui ne peut être réduite à un chant ou à une danse, et qui fait entendre de bien curieuses voix de l’au-delà formant un maelström de couches vocales graves et aiguës allant crescendo puis decrescendo, et disparaissant dans le cœur de la nuit.

Un livret de 24 pages donne de bien doctes et précieuses informations sur ces Fêtes et Mystères de Vanuatu, en plus de somptueuses photographies. L’auditeur qui souhaiterait une immersion encore plus complète et prolongée dans le sujet est averti qu’un livret bilingue supplémentaire de 128 pages (!) est téléchargeable sur le site du label INÉDIT. On mesure donc l’immense et minutieux travail de recherche effectué par Alexandre FRANÇOIS et Monika STERN. Voilà assurément un document ethnomusicologique de référence qui peut aussi s’écouter comme une œuvre esthétique nous entraînant dans un univers sonore décidément envoûtant.

Label : http://www.maisondesculturesdumonde.org/activites/label-inedit

Stéphane Fougère

 

 

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