MUZSIKÁS & Márta SEBESTYÉN : Sur les traces populaires et paysannes de Béla BARTÓK

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MUZSIKÁS & Márta SEBESTYÉN

Sur les traces populaires et paysannes de Béla BARTÓK

De l’œuvre contemporaine de Béla BARTÓK à la musique traditionnelle hongroise, il n’y a qu’un pas. Encore faut-il savoir où poser le pied ! Le vaste répertoire du groupe folk hongrois MUZSIKÁS constitue un excellent champ d’investigation, d’autant qu’il a suivi l’exemple de Zoltan KODALY et de Béla BARTÓK, qui sont allés puiser leurs connaissances à la source, c’est-à-dire au plus profond des campagnes hongroises. Faisant quasiment figure d’ambassadeur de la musique traditionnelle hongroise, MUZSIKÁS, accompagné de la célèbre chanteuse Márta SEBESTYÉN, a tenu à mettre en évidence la relation forte qui unit le compositeur contemporain Béla BARTÓK à cette musique aux âpres émanations “villageoises” dans son disque paru en 1999 précisément intitulé The BARTÓK Album (Hannibal/Rykodisc).

Depuis presque un quart de siècle, MUZSIKÁS sillonne les salles de concert d’Europe et du reste du monde afin de faire résonner les trop méconnues sources traditionnelles paysannes de la musique hongroise, trop souvent assimilée à l’identité tzigane qui, il est vrai, a fortement marqué le pays de son empreinte, au point de se confondre avec la tradition hongroise des campagnes et des villages. Néanmoins, la distinction très nette établie au début du siècle par l’illustre compositeur Béla BARTÓK entre la “musique savante hongroise jouée par les Tziganes” et la “musique paysanne” a fortement inspiré tout un courant artistique dans les années 1970 à rechercher les origines paysannes de la musique traditionnelle en Hongrie.

En la matière, les collectages effectués par le groupe MUZSIKÁS et la chanteuse Màrta SEBESTYÉN (rendue célèbre sur la scène internationale pour sa participation à la B.O. du film Le Patient anglais et à un disque du groupe DEEP FOREST) leur ont permis de redonner une vitalité nouvelle au folklore hongrois, principalement celui de cette région frontière qu’est la Transylvanie, haut lieu de métissages culturels eurasiens. Le nom MUZSIKÁS, par ailleurs, désigne précisément ces “musiciens traditionnels des villages” auprès desquels les membres du groupe ont développé leur style et leur répertoire.

De fait, c’est tout naturellement que MUZSIKÁS a été amené à rendre un hommage discographique à celui qui a ouvert la voie salvatrice du collectage sur le terrain, sauvant ainsi toute une culture. Paru sur le label Hannibal/Rykodisc – auquel on doit déjà plusieurs albums de MUSZIKAS et de Màrta SEBESTYÉN – The BARTÓK Album explore la relation intime entre Béla BARTÓK et la musique populaire hongroise à travers le prisme du groupe MUZSIKÁS.

Bon nombre de compositions de BARTÓK illustrent cette forte influence du folklore hongrois campagnard, dont il a adapté les mélodies, les structures, les harmonies, les ornementations, les variations rythmiques. C’est peu dire qu’à son époque, Béla BARTÓK a révélé aux cercles dits cultivés de Hongrie un trésor local dont ils ignoraient l’existence. Et le compositeur hongrois s’est à plusieurs reprises ouvert de l’impact que ce patrimoine musical et vocal a eu sur lui-même. Il a notamment déclaré à propos du temps qu’il a passé à effectuer des collectages dans les campagnes hongroises qu’il fut « la plus heureuse période de (s)a vie » et qu’il « n’y aurait renoncé pour rien au monde » (sic).

De la même façon, le groupe MUZSIKAS, dans les années 1970, a façonné son style auprès des musiciens, chanteurs et danseurs de ces villages campagnards. The BARTÓK Album est constitué de thèmes et de mélodies que Béla BATOK avait lui-même collectés auparavant et permet ainsi d’évaluer l’influence de cette musique des villages hongrois sur l’œuvre de Béla BARTÓK et met en pleine lumière les correspondances entre certaines pièces du compositeur contemporain et les thèmes populaires qui les ont inspiré.

L’album enchaîne ainsi des enregistrements de terrain un rien gondolés et crachotants présentant des thèmes collectés sur phonographe par BARTÓK lui-même il y a une centaine d’années (garantis d’époque !), puis ces mêmes thèmes transformés par ce dernier en musique “sérieuse” sous forme de duos de violons interprétés par le violoniste de MUZSIKAS Mihály SIPOS en compagnie du violoniste roumain Alexander BALANESCU (du BALANESCU QUARTET), l’un des “invités spéciaux” de l’album, puis ces mêmes thèmes, ou des thèmes approchants, arrangés et joués par MUZSIKÁS, avec sa panoplie instrumentale traditionnelle constituée de viole, guitare, flûte, percussions (Péter ÉRI), contrebasse, cymbalum, gardon (Dániel HAMAR), et violons (Làszló PORTELEKI et Mihály SIPOS), sans oublier le très séduisant grain de voix de Màrta SEBESTYÉN, qui n’a pas son pareil pour recréer les riches ornementations vocales de ces chants populaires hongrois et en magnifier la portée émotionnelle.

Les adaptations de MUZSIKÁS nous projettent ainsi en retour à la source paysanne de ces thèmes collectés et adaptés par BARTÓK, nous faisant littéralement respirer l’air de la campagne hongroise un jour de mariage ou autre célébration festive. D’autres artistes ont du reste été appelés pour garantir et déployer la richesse du projet. Ici et là, le noyau de MUZSIKAS est donc renforcé par le violoncelle de Márton ÉRI, le cymbalum de Zoltán PORTELEKI, le tambura de János KOVÁCS ou encore la flûte longue de Zoltán JUHÁSZ, qui se fend d’une interprétation soliste d’un chant de berger. Et puisque la musique folk hongroise est en grande partie liée à la danse, les danseurs Zoltán FARKAS (également joueur de gardon) et Ildikó TÓTH, qui ont pu exhiber leurs talents lors des concerts que MUZSIKÁS a donnés en France en 1996 à la Cité de la Musique et en 1999 au Théâtre de la Ville, à Paris, font aussi montre de leurs talents. Oui, on les entend danser sur un thème d’influence roumaine joué à la flûte kaval par Péter ÉRI ; et leurs pas font fonction de support rythmique !

À l’origine, The BARTÓK Album a fait l’objet d’une édition autoproduite par MUZSIKAS, le CD étant présenté dans un fourreau cartonné et accompagné par un magnifique livret de 82 pages qui donne quantité de détails sur chaque thème, les textes des chansons en hongrois et leur traduction anglaise, et moult documents photographiques. La version internationale de The BARTÓK Album publiée par Hannibal/Rykodisc est quant à elle présentée dans un simple boîtier CD teinté en vert (marque déposée de Rykodisc !), avec une pochette différente et un livret de 24 pages qui reprend les commentaires et paroles de chansons du livret originel, ainsi que quelques photos. Sur le CD, l’ordre des morceaux a également été modifié.

Dans sa version d’origine comme dans celle destinée au marché international, The BARTÓK Album relève d’une intention pédagogique captivante doublée d’un ludique jeu de pistes (c’est le cas de le dire, concernant le support CD!) qui permet aux auditeurs d’affûter leur écoute au-delà des barrières stylistiques. The BARTÓK Album devrait ainsi trouver un écho favorable tant auprès des inconditionnels de musique traditionnelle hongroise que des férus de l’œuvre de BARTÓK, et de tous les amateurs de musique contemporaine vivante en général (y compris le rock, puisque MUZSIKÁS a inspiré le groupe punk expérimental hollandais THE EX).

À cette occasion, ETHNOTEMPOS/RYTHMES CROISÉS est allé interroger MUZSIKÁS sur son parcours déterminant.

Entretien avec Dániel HAMAR (MUZSIKÁS) et Márta SEBESTYÉN

Il me semble que le groupe MUSZIKAS existe depuis à peu près 25 ans ?

Dániel HAMAR : Plus que ça ! Un peu plus… Donc, nous sommes très vieux ! (Ça fait toujours un choc de dire ça !) Ça fait depuis 1973 que nous existons ; nous avons commencé par jouer dans des petites salles et, en tant que musiciens “officiels”, nous avons pris plaisir à jouer dans des fêtes, des soirées.

Y a t-il aujourd’hui les mêmes musiciens qu’au début ?

DH : À peu près les mêmes. Le nouveau musicien qui a intégré le groupe il y a environ trois ans et demi, László PORTELEKI, a commencé à la même époque que nous. Il dirigeait un autre groupe et a fini par nous rejoindre.

Márta SEBESTYÉN : Pour ma part, j’étais chanteuse soliste quand le groupe a fait ses débuts. Un été, alors que je n’avais que 16 ans et demi, ils ont demandé à ma mère de me laisser faire un concert avec eux. Plus tard, j’ai chanté au sein d’un autre groupe pendant 4 ou 5 ans et j’ai ensuite rejoint MUSZIKAS. Il y a eu une époque où j’étais dans le groupe et une autre où j’étais avec le groupe. Donc en fait, nous travaillons ensemble depuis 1980.

Les racines de l’indépendance

Parlez-nous du contexte socio-culturel en Hongrie à vos débuts…

DH : Nous avons commencé en plein communisme. Les artistes étaient classés par “catégories”. Il y avait trois grandes catégories : ceux qui étaient soutenus, ceux qui n’étaient pas soutenus et n’avaient pas de groupe et enfin les groupes. Nous avons toujours été à la frontière entre la catégorie des groupes soutenus et celle des groupes non soutenus. En fait, nous n’avons jamais été officiellement soutenus par l’État, car nous étions suspects ! Ce que nous faisions était nouveau et difficile à contrôler. L’État a craint que la musique que l’on jouait soit de nature à réveiller les sentiments nationalistes. Or, il y a toujours eu deux peurs liées à ces sentiments : la première étant la possible dérive de ces derniers vers une forme de “chauvinisme” et la seconde étant la naissance d’une revendication indépendantiste, car cette musique encourageait la jeune génération à s’interroger sur son identité (“D’où venons-nous ?” “Qui sommes-nous ?”, etc).

Évidemment, cette aspiration à l’indépendance était dangereuse à l’époque où la Hongrie n’était pas indépendante. L’État ne tenait pas à ce que la nouvelle génération aspire à l’indépendance. Donc, nous étions pratiquement associés à ce mouvement d’opposition qui encourageait le peuple à revendiquer l’indépendance. Vingt ans après, cette aspiration à l’indépendance est devenue la vraie indépendance. Par conséquent, il n’est pas surprenant que notre musique ait été assimilée à un mouvement underground et progressif. Pourtant, nous n’avons jamais tenu de propos politiques et n’avons jamais cherché à paraître dissidents, nous ne faisions que jouer de la vieille musique traditionnelle.

La première reconnaissance officielle dont nous avons bénéficié, avec Márta, date seulement de l’an dernier ! L’État nous a enfin gratifié d’une récompense, d’un “Oscar” artistique ! Après tout ce temps. C’est la première fois que des musiciens folk remportent cette distinction. Ça a été une sacrée surprise !

MS : J’ai été tellement étonnée que je me suis dit : ” Mon Dieu, je suis déjà si vieille ? ” Parce qu’en général c’est le genre de distinction qui récompense le travail de toute une vie et ce sont plutôt des sexagénaires qui l’obtiennent ! (rires)

Du collectage à la re-création

Votre musique est donc fondée sur des collectages ?

DH : Oui. Nous avons cherché à faire en sorte que le style, les paroles, les mélodies, les instruments et les arrangements relèvent de cette musique traditionnelle qui était jouée dans les villages. En même temps, nous faisons notre propre musique ; nous ne pensons pas à “imiter”. Nous créons quelque chose tout en gardant le son de la tradition et son aspect rustique. C’est pourquoi nous n’utilisons pas d’instruments électroniques. Nous ne cherchons pas à créer une musique contemporaine qui s’inspirerait du matériau traditionnel parce que celui-ci, à notre sens, est déjà contemporain !

Et vous n’avez jamais cherché à “rencontrer” d’autres genres musicaux ?

DH : Nous, personnellement, non. Mais notre musique a pu être utilisée dans ce sens et la voix de Márta encore plus. Cela dit, il y a quelques années, il y a eu une collaboration. Nous avons joué pour un film de Costa GAVRAS et une pièce de théâtre de Kate FLATTE avec des danseurs contemporains de Londres. Ce mélange de notre musique avec leur danse contemporaine était assez intéressant.

MS : J’ai également appris que la chorégraphe Pina BAUSCH aimait cette musique et s’en est servie pour une de ses pièces.

C’est donc une musique contemporaine !

DH : Bien sûr ! Nous n’avons jamais prétendu faire de la musique de musée ! Cette musique convient parfaitement à bon nombre de gens d’aujourd’hui.

Le collier de perles

Márta, dans votre dernier album solo en date, Kismet (“Collier de perles”), vous avez procédé à des mélanges ; vous avez par exemple relié une chanson hongroise à une chanson irlandaise.

MS : Ce n’est pas exactement un mélange, plutôt un enchaînement. C’est ma mère qui m’a fait connaître cette chanson hongroise, et j’ai eu le bonheur plus tard de découvrir cette mélodie irlandaise et elle me paraissait tellement proche de la mélodie de cette chanson hongroise que je n’ai pu résister à la tentation de les “marier”. Mais je n’ai pas cherché à faire un collage artificiel. Si j’ai réuni ces deux chansons, c’est parce qu’elles relèvent à mon sens d’un esprit similaire. La conclusion qu’on peut en tirer, c’est que la langue importe peu ; les mélodies et les sentiments peuvent être partagés par tout le monde.

Vous avez également dans ce disque marié une chanson indienne à une mélodie roumaine.

MS : Il y a une histoire derrière cela. Je n’avais jamais interprété de chanson indienne auparavant. Celle-là, je l’ai trouvé dans un recueil de berceuses folkloriques l’année où j’ai donné naissance à mon premier enfant. Ça a été une période très significative pour moi. D’une manière générale, j’aime collecter des mélodies un peu partout. Je le fais d’abord pour moi, pas forcément dans un but artistique. J’adore apprendre, recueillir des airs, n’importe où. Il m’est arrivé ainsi d’entendre quelqu’un dans un bus siffler un air qui m’a plu ! Je collecte d’abord dans ma tête. On peut apprendre partout.

Avec le recul, que pensez-vous maintenant de votre collaboration avec le groupe DEEP FOREST ?

MS : Ce n’était pas une collaboration au sens fort du terme. Autant le terme s’applique à mon travail avec Alexander BALANESCU et avec MUZSIKÁS – nous nous sommes rencontrés, nous avons joué ensemble et mis en commun certaines idées de création – , autant avec DEEP FOREST. En bref, ils m’ont envoyé une cassette avec des arrangements déjà réalisés et ils ont samplé ma voix. C’est pour ça qu’il me paraît impropre d’appeler ça une collaboration, ou alors il faut parler de collaboration virtuelle ! (rires) Il se trouve qu’ils avaient particulièrement apprécié cette mélodie que je chantais et ils ont trouvé que ma voix était “intéressante”, “inhabituelle”, “exotique”, quoi. Ce qui me paraît étrange dans cette histoire, c’est que ces gens ont probablement écouté des centaines de chants de tous les coins de la planète, alors pourquoi est-ce mon chant qui leur a paru plus exotique qu’un autre ? On peut aussi se demander à quoi bon chercher l’exotisme aussi loin alors qu’il peut être chez nos voisins ?

Sinon, les gens de DEEP FOREST m’ont invité dans leur studio et ce fut plutôt sympathique. On a beaucoup parlé, je leur ai raconté mon “histoire” biographique, etc. Mais ils ont leur chemin et j’ai le mien.

Blues de Transylvanie

Vous évoquiez le fait qu’on connaît souvent moins bien la culture et donc la musique de ses voisins. Je crois que MUZSIKÁS a justement contribué à faire connaître, outre la musique traditionnelle hongroise, la musique de vos voisins roumains également, du fait que l’on trouve souvent dans vos albums des thèmes qui proviennent de cette région frontière qu’est la Transylvanie.

DH : Si vous regardez la carte, vous pouvez vous rendre compte que ces montagnes forment un “bassin”. Les Carpates forment une frontière naturelle à l’intérieur de laquelle les cultures sont nombreuses et se mêlent. Ce que nous jouons – et ce que Béla BARTÓK a collecté – provient de ce bassin des Carpates, plus particulièrement de Transylvanie, où les cultures se mélangent tellement qu’une même mélodie sera considérée comme hongroise dans un village hongrois alors qu’elle sera jugée roumaine dans le village roumain qui est juste à côté. Il y a une culture commune.

Généralement, la Transylvanie est connue comme étant la Terre de Dracula, mais elle est en fait une région extraordinairement riche et florissante sur le plan culturel. C’est un peu comme en Suisse, où l’on peut trouver des Allemands, des Français et des Italiens. De même, en Transylvanie, on trouve des Hongrois, des Roumains, des Allemands. quoique la culture allemande se soit perdue du fait des migrations vers l’Allemagne ces vingt-cinq dernières années. Mais ces gens qui ont migré vers l’Allemagne, bien que parlant allemand, ne s’y sont jamais sentis bien et ont préféré revenir en Transylvanie.

C’est pourquoi on peut dire que nous jouons la musique des Carpates, qui peut être autant hongroise que roumaine ou slovène. Bien sûr nous nous sommes concentrés sur la musique hongroise, mais nous ne pouvons ignorer ces liens. Nous parlons des mêmes choses, utilisons les mêmes instruments, avons des styles identiques. C’est notre responsabilité que de faire valoir la musique hongroise parce qu’elle est si riche et qu’il faut contribuer à la faire connaître plus encore et la rendre vivante, mais nous ne voulons pas diviser les cultures. Nous avons des amis par exemple qui jouent de la musique serbe (Márta a joué avec eux), et cette musique serbe a été collectée en Hongrie. Je parlais tout à l’heure de la peur que cette musique puisse réveiller les sentiments nationalistes les plus négatifs. En fait, c’est le contraire. Les gens qui veulent en apprendre plus sur leurs racines se révèlent être plus ouverts aux autres.

MS : Il n’y a guère que les sales politiciens qui puissent utiliser cette connaissance comme d’une mauvaise arme. On trouve ainsi quelques suiveurs fanatiques qui chantent des mélodies serbes dans la rue tout en massacrant des gens. C’est navrant.

DH : Dans les salles où nous jouons, nous tâchons de faire comprendre certaines choses à propos de la musique hongroise de manière que les gens puissent aussi découvrir de la musique grecque, juive, roumaine, serbe.

Musique hongroise et adaptation tzigane

On a coutume d’assimiler la musique hongroise à la musique des Tziganes. Y a t-il une grande différence entre les deux ?

DH : Oui bien sûr, il y a une énorme différence. Ce que l’on appelle la musique tzigane est une musique qui a été composée par quelqu’un en particulier dans un soi-disant style “folklorique”, la plupart du temps pour des gens qui n’ont pas reçu une haute éducation. Elle a été créée au siècle dernier pour des nobles, des riches dont les goûts musicaux étaient, disons, limités, mais qui pouvaient payer grassement ceux qui la jouaient. Cette musique s’est répandue dans toute la Hongrie, dans les villages, et bon nombre de gens l’ont prise pour l’authentique musique traditionnelle hongroise.

MS : Elle était comme une sorte d’élément de propagande.

DH : Béla BARTÓK a clairement distingué les deux genres. Il a rappelé qu’il y avait une autre musique, d’origine paysanne, anonyme, qui serait comme une résultante d’un patrimoine culturel commun. Et si on commence à travailler sur cette musique, on peut facilement faire la différence avec la musique tzigane, dès la première ligne. Il n’est pas besoin d’étudier énormément, il suffit d’écouter un peu.

L’envoûtement de BARTÓK

Parlons de votre disque justement nommé The BARTÓK Album. J’imagine que ce fut un projet de longue date ?

DH : Il remonte en effet à plusieurs années. Ce fut un long processus de maturation. L’idée principale n’était pas tant de mettre en valeur l’évidente influence de la musique traditionnelle hongroise dans les compositions de Béla BARTÓK que de faire état du côté émotionnellement positif de son expérience de collectage qui a indéniablement changé son esprit et sa vie. Il nous est arrivé la même chose dans les années 1970, quand nous avons collecté cette musique. Il y a comme une force de gravitation inhérente à cette musique. C’est très délicat à expliquer. C’est ce que nous avons cherché à montrer. Il y a quelque chose dans cette musique qui fait que n’importe qui peut se sentir “happé” par elle.

Ce qui me paraît intéressant dans cet album, c’est qu’il présente plusieurs versions d’un même thème : il y a la version “phonographe” collectée par BARTÓK, la version “classique” de BARTÓK, jouée par Alexander BALANESCU, et votre version, c’est-à-dire en fait une version folk et traditionnelle.

DH : C’est un bonne démonstration de ce qu’il est advenu de cette musique en 70 ans : comment la version collectée par BARTÓK a été intégrée à un répertoire de duos de violons et comment, 70 ans après, nous avons redécouvert cette musique parce que la tradition n’est pas un monument figé, elle est en perpétuel mouvement. Par exemple, telle mélodie que Márta chante a capella a été chantée là-bas à l’époque pratiquement de la même manière ; mais certaines mélodies, particulièrement dans la musique instrumentale, peuvent avoir changé un peu. Les musiciens modifient plus facilement que les chanteurs.

MS : La transmission orale peut leur avoir procuré une certaine stabilité.

DH : Ces chanteurs chantent pour eux-mêmes alors que les musiciens jouent pour les autres ; ils peuvent donc se “prostituer” plus aisément ! (rires)

Ça veut donc dire qu’il y a plus de différences dans la façon de jouer en musique instrumentale que dans la musique vocale ?

DH : Non, ce que je voulais dire, c’est que le chant vocal ne change pas tellement, comparé à la musique instrumentale. Mais nous n’avons pas beaucoup d’enregistrements de thèmes instrumentaux collectés par Béla BARTÓK. Nous ne pouvons qu’imaginer qu’il a entendu ou appris ces thèmes pendant ses collectages sur le terrain. Mais quand on écoute ses compositions, il est évident qu’il a entendu cette musique et qu’il en a été émerveillé.

À l’écoute des thèmes de BARTÓK, on se dit que, finalement, il est resté assez proche de ses sources.

DH : Oui. C’est une musique moderne, mais dans l’esprit cela rappelle évidemment le chant et la musique les plus traditionnels. Il y a une danse roumaine dans l’une de ses pièces jouée au piano et au fiddle et on croit entendre une flûte ! Parce que c’est une mélodie pour flûte. Et ça sonne comme une flûte, alors que c’est du piano ! Oui, c’était un génie, mais ça ne fait pas de doutes !

MS : J’aurais vraiment aimé collecter avec Béla BARTÓK ; malheureusement, je suis née trop tard ! (rires)

Article et entretien réalisés par Stéphane Fougère
Photos : Sylvie Hamon (entretien) et pochettes CD

Site : www.muzsikas.hu/

Discographie sélective MUZSIKÁS :

* MUZSIKÁS : Living Hungarian Folk Music 1 – Élő Népzene I (LP : 1978 – Hungaroton ; CD : 1993 – Gong ; 2005 – Hungaroton)

* MUZSIKÁS : Kettő (Hungarian Folk Music) (LP : 1980, Stoof ; CD : 1995 – Munich Records)

* MUZSIKÁS : Nem Úgy Van Most, Mint Volt Régen… – It’s Not Like It Used To Be (LP : 1982, Pepita ; CD : 1993, Gong)

* MUZSIKÁS : Nem Arról Hajnallik, Amerről Hajnallott… (LP : 1986 – Hungaroton ; CD : The Prisoner’s Song, 1986 – Hannibal/Rykodisc)

* MUZSIKÁS : Ősz Az Idő (LP : 1989 – Egészségforrás Alapítvány ; CD : Blues for Transylvania, 1990 – Hannibal/Rykodisc)

* MUZSIKÁS : Szól A Kakas Már – Magyar Zsidó Népzene (CD : 1992 – Gong, rééd. Máramaros, The Lost Jewish Music of Transylvania, 1993 – Hannibal/Rykodisc)

* MUZSIKÁS & Márta SEBESTYÉN : Hazafelé (CD : Gong, 1996)

* MUZSIKÁS & Márta SEBESTYÉN : Morning Star (CD : 1997 – Hannibal/Rykodisc)

* MUZSIKÁS featuring Márta SEBESTYÉN & Alexander BALANESCU : The BARTÓK Album (CD : 1998 – Muzsikás, 1999 – Hannibal/Rykodisc)

* MUZSIKÁS És Márta SEBESTYÉN ‎– A Zeneakadémián (CD : 2003 – Muzsikás)

* MUZSIKÁS – Fly Bird, Fly – The Very Best of Muzsikás (2CD : 2011, Nascente)

* MUZSIKÁS & AMADINDA – Live (LP : 2019 – Budapest Vinyl)

Discographie sélective Márta SEBESTYÉN :

* Márta SEBESTYÉN & MUZSIKÁS : Dúdoltam Én: Sebestyén Márta / Márta Sebestyén Sings (LP : 1987 – Hungaroton ; CD : Muzsikas, 1987, Hannibal/Rykodisc)

* Márta SEBESTYÉN : Apocrypha (CD : 1992, Hannibal/Rykodisc)

* Márta SEBESTYÉN : Kismet (1996 – Hannibal/Rykodisc)

* Márta SEBESTYÉN : The Best Of Márta Sebestyén (CD : 1997, Hannibal/Rykodisc)

* Márta SEBESTYÉN : World Star Of World Music (CD : 2000, Hungaroton)

* Márta SEBESTYÉN – Angyalok És Pásztorok – Christmas Songs (CD : 2006, Gryllus)

* Márta SEBESTYÉN – I Can See The Gates Of Heaven… (CD : 2008 – Viva La Musica ; World Village)

 

(Article original publié dans
ETHNOTEMPOS n°6 – juillet 2000,
remanié et mis à jour en 2020)

 

 

 

 

 

 

https://www.youtube.com/watch?v=TxNxe7NA17c[/embed

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