MYNTA : Un Taj-Mahal dans les fjords

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MYNTA

Un Taj-Mahal dans les fjords

À l’origine groupe suédois de jazz fusion, MYNTA n’était pas prédisposé à rencontrer et à assimiler la musique indienne. C’est pourtant ce qu’il a fait, prenant ainsi après trois albums une orientation indo-jazz aussi significative qu’exaltante au contact de musiciens tout droit débarqués de la sphère traditionnelle indienne. Cela lui a valu d’être devenu une formation unique et surprenante, comprenant autant de musiciens suédois que de musiciens indiens.

Reconnu en Suède comme l’un des représentants les plus pertinents d’une certaine world music métissée, MYNTA a fait aussi parler de lui aux États-Unis, en Indonésie ainsi qu’en Europe continentale. Son alliage de jazz nordique et de musique indienne est passé par presque toutes les coutures : traditionnelle, jazz-rock, acoustique, ou additionnée d’ingrédients arabes, africains, suédois (quand même !), et même rap et drum n’bass sur l’album First Summer, paru en 1997. Cet album fut du reste le premier à avoir bénéficié d’une promotion internationale, et c’est avec lui que MYNTA a commencé à se faire connaître en France. Mieux vaut tard que jamais, car il existait quand même depuis environ vingt ans !

En juin 1998, le groupe a atterri pour la première fois sur le sol français, et a donné des concerts au Centre culturel suédois et à la Cité universitaire, à Paris. À cette occasion, nous avons rencontré quelques membres du groupe afin d’évoquer le parcours de MYNTA. ETHNOTEMPOS / RYTHMES CROISÉS vous propose ainsi d’effectuer un retour sur chacune des productions discographiques de l’ère « indo-jazz-fusion » de MYNTA.

Quand paraît son premier CD à l’orée des 90’s, MYNTA existe depuis déjà une bonne dizaine d’années et avait réalisé trois LP. Bassiste et manager du groupe, Christian PAULIN raconte : « MYNTA a commencé en 1979 en tant que groupe de jazz jouant surtout de la fusion latine, dans le style de Chick COREA, avec des rythmes de samba, etc. La formation comprenait alors un saxophone, une guitare, des claviers, une basse et une batterie. En 1985, nous avons commencé à nous produire dans des festivals en dehors de la Suède, notamment à Montreux, en Suisse, et en septembre à Singapour. Un an après, nous nous sommes retrouvés à jouer en Inde, à Bombay et à New-Delhi. C’est là que nous avons rencontré un claviériste indien, un ami de celui qui allait devenir notre joueur de tablas, Fazal QURESHI. Tous deux vinrent à Stockholm avec le chanteur Shankar MAHADEVAN et un groupe nommé DIVYA. Dès le début, ce fut le coup de foudre ! Nous avons joué dans le plus grand club de jazz de Stockholm et, dans la nuit qui précéda leur retour à Bombay, à deux heures du matin, nous avons enregistré trois morceaux en studio qui constituèrent le germe d’une nouvelle perspective musicale. On retrouve ces trois morceaux au début de l’album que nous avons réalisé en 1987, Indian Times. Nous avons donc appelé le groupe « MYNTA – INDIAN TIMES ». »

Indian Times
(1990 – Veraßra Records)

Ainsi, c’est avec cet album que MYNTA opère un tournant décisif dans son évolution musicale. La rencontre avec des musiciens d’origine indienne génère en effet de nouvelles idées de fusion entre un certain jazz européen et la musique traditionnelle populaire de l’Inde.

De fait, le disque accueille deux formations, chacune nourrie à une culture différente, dont les apports respectifs sont mis à contribution en vue d’une symbiose transfrontalière. Celle-ci s’épanouit avec un naturel émouvant dès la pièce d’introduction composée par Christian PAULIN, Yellow Fellow, somptueuse de par sa portée incantatoire. Sur un tapis sonore de pastels moelleux tissé par les claviers de Johan SÖDERQVIST, la basse de Christian PAULIN, la guitare acoustique de Max SCHULTZ et les percussions de Michael HEDENQUIST s’élèvent les mantras onomatopéiques célestes et fervents de Shankar MAHADEVAN, chanteur indien originaire de Bombay, soulignés par le violon lancinant de Shiram IYER, alors que le saxophone de Jonas KNUTSSON (souvent entendu depuis aux côtés de la chanteuse suédoise Lena WILLEMARK) emboîte le pas avec un feeling jazzy à la langueur particulièrement appropriée.

Et l’hypnose ainsi générée ne quittera plus l’auditeur jusqu’à la fin du disque (voire au-delà), que ce soit par le biais des rythmiques indiennes quintessenciées mais prodigieusement lestes de Fazal QURESHI (tablas) et de Parthasarathy SRIDAR (mridangam), qui rivalisent de prouesses percussives à haute altitude dans Indian Time, par le biais du riche éventail sonore (piano, flûte, harmonium, orgue.) des claviers de Johan SÖDERQVIST, du souffle de KNUTSSON, ou des vocaux sublimatoires de Shankar MAHADEVAN, de Sandhy SANJANA et de Nandkishor MULEY, ce dernier exerçant aussi son pouvoir magique au santour (Is it Possible ?, Vapor Suite, Pahadi), un instrument pourvu d’une centaine de cordes, d’origine persane, plus connu en Europe sous le nom de cymbalum.

C’est comme si la formation suédoise s’était laissée happer par les entrelacs rythmiques et mélodiques de la science musicale indienne, sans toutefois verser dans les savants « ragas », qui exigent généralement un apprentissage de plusieurs années. Même le guitariste Max SCHULTZ utilise un peu de sarod (instrument voisin du sitar, mais exhalant des sonorités plus graves) ! Mais, comme le dit Nandkishor MULEY (santour) : « L’expression « world music », dans son sens originel, convient mieux pour décrire notre musique que celle de « raga-jazz », précisément à cause du terme « raga », qui renvoie à la musique classique indienne. Et on ne peut pas intégrer cette forme au genre de musique que nous faisons. »

Au-delà de leurs différences, les musiciens des deux continents ont su trouver des chemins convergents, faisant montre d’une remarquable assimilation des bases musicales de « l’autre ». Quand bien même ce n’est pas la première fois que le jazz européen se marie à la musique indienne (cf. John McLAUGHLIN avec SHAKTI et l’album de Zakir HUSSAIN Making Music), MYNTA signe avec Indian Times une ouvre-phare dans le domaine des musiques métissées, à une époque où l’expression « world music » commençait tout juste à gagner ses galons de valeur marchande. Malheureusement, cet album de MYNTA n’en a guère profité.

Hot Madras
(1992 – MNW / Blue Flame / BMG)

Indian Times n’aurait pu être qu’un « one-off », mais rétrospectivement, il apparaît plutôt comme une ouvre de transition, ce qui est évidemment paradoxal pour un premier album ! Son successeur, Hot Madras, confirme toutefois la détermination de Christian PAULIN à développer le métissage suédo-indien dans MYNTA.

La nouvelle orientation musicale choisie a entraîné des modifications de personnel côté suédois ; quant à la formation indienne, elle ne compte plus autant d’effectifs (la distance géographique n’arrangeant rien) qu’elle n’en avait sur le premier album. Restent donc Nandkishor MULEY – émule du célèbre joueur de santour Shivkumar SHARMA – qui signe tout de même trois compositions dans ce nouveau disque, et Fazal QURESHI aux tablas, fils d’un certain Alla RAKHA (fidèle accompagnateur de Ravi SHANKAR) et, par voie de conséquence, petit frère d’un non moins certain Zakir HUSSAIN. Et l’on voudra bien croire qu’en Inde, le talent est une affaire de famille !

Parmi les musiciens suédois, outre Christian PAULIN et le percussionniste Michael HEDENQUIST, trois nouveaux artistes font leur entrée : Max AHMAN à la guitare acoustique, Jan RADESJÖ aux claviers et Anders HAGBERG aux flûtes et sax soprano. Ce dernier se distingue en signant un bon tiers des compositions, notamment M’Bira et Banfora, toutes deux parées d’introductions subtiles à la flûte dont l’atmosphère de recueillement rappelle celle des « alaps » (introductions arythmiques) des ragas indiens.

L’Inde est par conséquent très mise en valeur, ne serait-ce qu’à travers les titres de morceaux comme Hymn of India, Hot Madras ou encore Bombay Kebab (composé par l’ancien claviériste de MYNTA, Johan SÖDERQVIST), et inspire la tonalité – ou en l’occurrence la modalité – d’ensemble de l’album, qui s’achève même sur une pièce délicate dédiée aux aurores, Morning Romance, en forme de mini-raga (les ragas, surtout ceux d’Inde du Nord, étant relatifs à des moments de la journée) avec juste santour, tablas et tampura (luth d’accompagnement au bourdon hypnotique).

Mais l’expression jazzistique est également prépondérante et s’immisce avec beaucoup de panache et d’inventivité dans les tortueuses rythmiques indiennes. Si l’acoustique domine une fois de plus, Hot Madras se distingue des autres disques de MYNTA par l’intégration des claviers de Jan RADESJÖ aux sonorités parfois très typées « jazz fusion », plus électroniques donc, qui ont cependant l’intelligence de ne pas encombrer tout du long et le mérite d’être répandues à juste dose.

Le morceau d’ouverture, Hymn of India, est un exemple concluant de cette « hindi fusion » dans lequel s’esbaudit l’esprit de communion sémillante et espiègle propre aux musiciens de MYNTA, esprit qui transparaît également dans des pièces plus éthérées comme Banfora. Et c’est précisément ce mélange de pétulance et de rassérénement qui fait de Hot Madras un album particulièrement jouissif et respirant la spontanéité la plus ingénue. Le point commun entre des musiciens nourris de jazz et des musiciens dévolus à la tradition indienne n’est-il pas la pratique de l’improvisation ?

« Il est vrai, admet Anders HAGBERG, que la place allouée à l’improvisation, tant dans la musique classique indienne que dans le jazz, explique pourquoi nous jouons ensemble aussi facilement. Mais tout ce que nous faisons n’est pas de l’improvisation totale. Au départ, l’un de nous a une idée de morceau, de thème, et le compose plus ou moins ; ensuite les autres se débrouillent pour y apporter leur part. Certaines de nos compositions sont très complexes, comprenant des séquences rythmiques variées, et d’autres ne sont que de simples petites mélodies, mais il y a toujours une section prévue pour l’improvisation. En général, tout cela se passe sur scène parce qu’on n’a pas trop le temps de répéter. On crée et on joue les morceaux pendant qu’on est en tournée et, une fois celle-ci achevée, on entre en studio pour enregistrer. Pour un album, on a fait le contraire : on a d’abord composé et produit les morceaux en studio, mais ça prend énormément de temps. Néanmoins, c’est une façon aussi intéressante de travailler. Peut-être qu’une prochaine fois on essaiera de combiner ces deux méthodes. »

Nandu’s Dance
(1994 – MNW / Blue Flame / BMG)

Nandu’s Dance, troisième album de MYNTA, fait son apparition deux ans après Hot Madras. Ce n’est pas tant son enregistrement qui a causé problème puisqu’il s’est effectué en deux jours et demi dans un studio de Stockholm. Chaque morceau a donc été enregistré en une prise, au pire deux. Aucun « overdub » n’a été ajouté ; Nandu’s Dance nous livre MYNTA au naturel, c’est en quelque sorte un « live-en-studio » où l’entente entre les musiciens se fait encore plus étroite. La formation est sensiblement la même que sur l’album précédent, à l’exception du départ de Jan RADESJÖ et celui de Michael HEDENQUIST, remplacé aux percussions par Mikael NILSSON.

Ce nouveau CD confirme l’originalité du concept de fusion musicale de MYNTA tout en développant discrètement de nouvelles idées.

« Dans Hot Madras, nous utilisions plus de sonorités électroniques, commente le joueur de santour et de tampura Nandkishor MULEY (également chanteur). Maintenant, nous nous sommes plus concentrés sur les instruments acoustiques, ce qui donne une musique plus douce, favorisant la détente. Avec ce CD, nous avons voulu trouver un équilibre entre la musique mélodique et la musique rythmique. »

De fait, la cuisine sonore de MYNTA, déjà bien parfumée avec ses tablas, saxophones, santour, flûte, guitare acoustique, basse et percussions africaines et latines, s’enrichit d’autres instruments tel le dumbek (tambour iranien), le tambourin, le saz (luth arabe) et la guimbarde. Compositeur le plus prolifique sur cet album, puisqu’il a écrit quatre morceaux, Anders HAGBERG déploie aussi son talent, dans le très vivace Hey-Ho, sur une flûte norvégienne qui a la particularité de n’avoir qu’un seul trou ! Autre surprise : toujours du même auteur, What’s the Bag Dad, à la référence orientale évidente, comprend des percussions et du chant arabes.

Le répertoire de MYNTA étant constitué de compositions écrites par chacun de ses membres, le rôle et l’importance des instruments sont redéfinis dans chaque morceau. Sur Sounds, le percussionniste indien Fazal QURESHI s’adonne à de tressaillantes variations rythmiques avec son alter ego suédois, Mikael NILSSON, variations soutenues par ces fameuses syllabes indiennes chantées qui expriment les frappes sur les percussions à peau. Dans Kamala, Nandkishor MULEY a cherché à construire un pont entre musique indienne et européenne en réunissant dans le même élan le santour et le saxophone. De la même façon, Emma, écrit par Max AHMAN, se déroule sur un cycle rythmique inhabituel où santour et guitare agissent en toute complicité.

Quant au titre Nandu’s Dance, Nandkishor MULEY explique : « Nandu est simplement le diminutif de mon prénom. Il n’a rien à voir avec cet oiseau voisin de l’autruche des steppes sud-américaines ! À côté de mes études musicales, je me suis aussi formé à la danse indienne. Un jour, Max AHMAN m’a vu danser, et cela lui a inspiré un morceau aux multiples sections rythmiques, dans lequel il joue de la guitare avec un style typiquement indien pour mieux répondre aux tablas de Fazal. »

À l’instar de Hot Madras, son prédécesseur, Nandu’s Dance connaîtra l’heureuse gloire d’être élu « meilleur album de musique instrumentale » aux Grammy Awards suédois.

First Summer
(1997 – MNW / Blue Flame / BMG)

First Summer : littéralement, « premier été ». À quel degré faut-il prendre la boutade ? MYNTA risque gros en dénommant de la sorte son quatrième opus. Cependant, de tous les disques du groupe, c’est celui que vous risquez de trouver avec le plus de facilité (dans les bacs « Inde-divers », par exemple, vu la pochette) étant donné qu’il jouit d’une diffusion plus importante que les trois précédents. Paru chez Blue Flame Records en Allemagne, en Autriche, en Suisse et en France (distribution BMG), First Summer est aussi devenu disponible en Pologne, en Chine, à Taïwan, en Indonésie ; de même qu’aux États-Unis et au Canada sur Mondo Melodia, sous-label de ACTXXI, une grosse compagnie dirigée par Miles COPELAND, frère d’un certain Stewart COPELAND, membre du feu groupe POLICE et ancien manager de STING (ah ! la famille !).

Certes, cet engouement international a ouvert bien des portes à MYNTA, mais le revers de la médaille est que le groupe, sans quitter les folklores indiens et suédois, a du faire patte blanche pour être casé sous l’étendard fourre-tout de la world music et s’est ainsi frotté au rap et au drum n’ bass !

« Ce nouvel album est plus produit, commente Christian PAULIN, particulièrement sur des morceaux comme First Summer, Rapatal, Serra Yeah Yeah. Nous avons passé beaucoup de temps en studio à « overdubber » plusieurs vocaux, flûtes ou guitares. De plus, nous avons quelques invités, surtout pour First Summer : un rappeur suédois, MCP (Magnum Coltrane Price), et Coste APETREA (NDLR : ancien guitariste de SAMLA MAMMAS MANNA et RAMLÖSA KVÄLLAR, des groupes assez « barrés » des 70’s), qui joue de la vinâ (NDLR : sorte de cithare indienne montée sur deux calebasses). C’est lui qui a également produit ce morceau. À l’aide d’un ordinateur, il en a quelque peu transformé la structure, et le résultat est plutôt sympa. »

La sagesse orientale voulant que l’on ne se fie pas aux mirages événementiels, chacun se rassurera de savoir que l’espace sonore auquel MYNTA nous avait habitués continue globalement à s’imposer le long de l’album. On retrouve avec un bonheur renouvelé le santour et le tampura de Nandkishor MULEY, les tablas et le kanjira de Fazal QURESHI, les vents de Anders HAGBERG (qui nous offre un nouveau numéro de flûte à un schtroumpf avec Playing), les udu et talking drums de Mikael NILSSON, tandis que Max AHMAN jongle entre guitare acoustique, guitare électrique et claviers et Christian PAULIN entre basse et percussion.

Mais la plus grande surprise du disque est sans conteste le retour du chanteur indien Shankar MAHADEVAN, que l’on n’avait pas entendu depuis le premier album ! On appréciera, sur le morceau First Summer, comment ses vocalises langoureuses établissent une balance subtile face au phrasé rap haché de MCP.

Enfin, faut-il s’offusquer du remix drum n’bass de Serra Yeah Yeah opéré par DJ SEBA, ou de la distorsion électrique de guitare dans Papa’s New Groove et Skip the Click, quand on sait que MYNTA a déjà assimilé les sonorités jazz-fusion des claviers de Jan RADESJÖ dans Hot Madras ? Et parce que le contraste est assez criant par rapport à Nandu’s Dance, le disque précédent, force est finalement de reconnaître que MYNTA, d’un disque à l’autre, ne s’endort pas sur une formule et se tient constamment à l’affût d’expériences nouvelles.

Quand bien même c’est sûrement l’aspect « air du temps » des nouveaux éléments exploités ici qui a favorisé la diffusion à grande échelle de First Summer, on ne peut reprocher à MYNTA d’avoir vendu son âme aux suppôts de la codification esthétique mercantile ; tout au plus d’avoir pris le train de la sono mondiale en route.

* * *

Qu’importe si les plannings des uns et des autres membres de MYNTA ne coïncident pas toujours, forçant à étaler tout nouveau projet sur une durée improbable, les quatre disques de cette formation duelle font montre d’une conviction passionnelle en ce qui concerne l’idée originelle du métissage. On a vu que celle-ci a poussé les musiciens à oser tisser des ramifications avec des genres dont ils n’étaient pas forcément familiers au début (musique africaine, arabe, jazz-fusion, rap, drum n’bass.).

 

Au demeurant, la fusion que MYNTA a opéré il y a maintenant plus de dix ans relève du même processus de marche vers l’inconnu, comme le rappelle Christian PAULIN : « Nous ne savions pratiquement rien de la musique indienne avant notre voyage à Bombay en 1986. Les deux premières années où nous avons joué avec ces artistes indiens, on n’y connaissait rien ! Nous avons donc dû apprendre à jouer sur des cycles rythmiques peu courants, des rythmes impairs, en 7, 9, 11, 13 ou 15 temps. La pratique aidant, cela ne nous cause plus aucun problème aujourd’hui. Ça nous est même devenu naturel ! Mais il y a encore huit ans, c’était pas donné !

Fazal QURESHI nous a préparé une tournée en Inde pour 1999. On y est déjà allés deux fois. Ce qui est drôle, c’est que, lorsqu’on se produit en Suède ou dans d’autres pays d’Europe, pas mal de gens trouvent que notre musique sonne très indienne. Mais en Inde, ils sont fascinés par le côté européen, jazzy, de notre musique. Ils n’ont jamais entendu ce genre de fusion ! Là-bas, il y a des groupes de rock, de jazz ou de musique classique indienne, mais la fusion est très rare. Les réactions des uns et des autres sont donc assez amusantes. »

Live
(1998, Prova Productions)

Ce disque paru sur un petit label suédois arrive à point nommé pour marquer l’anniversaire de MYNTA d’une pierre blanche ! Rien de tel en effet qu’un bon concert pour apprécier le groupe au naturel, débarrassé des éventuelles surcharges de la production de studio ! Du reste, c’est sur scène que la musique de MYNTA s’est le plus souvent élaborée.

Ce Live reproduit un concert donné en mars 1998 en Suède, et il convient de citer les musiciens en présence, MYNTA étant un groupe à géométrie variable. La section suédoise est donc composée de Christian PAULIN, bassiste et manager, Max ÅHMAN, guitariste, Anders HAGBERG, saxophoniste et flûtiste et Mikael NILSSON, percussionniste. Côté indien, les tablas sont tenus par Fazal QURESHI, petit frère du renommé Zakir HUSSAIN.

Le joueur de santour, Nandkishor MULEY, n’était malheureusement pas disponible pour cette tournée mais, en contrepartie, l’envoûtant chanteur Shankar MAHADEVAN (que l’on entend sur l’album OK de Talvin SINGH) effectue un retour très remarqué. Les pièces du répertoire ont été piochées dans chacun des quatre albums de MYNTA (Yellow Fellow, Nandu’s Dance, Gänglat Frän Laggars, Banfora, First Summer, Emma, Rapatal, Papa’s New Groove, Hey-Ho…), avec un audible souci de renouvellement, l’improvisation étant évidemment de rigueur.

En cadeau, Shankar MAHADEVAN et Fazal QURESHI font une incursion dans le domaine traditionnel indien avec le Raga Hamsadhwani, et Mikael NILSSON lègue une pièce inédite, l’émoustillant Muzungu. Un concert de MYNTA ne se boude pas, et c’est une excellente opportunité de découvrir une fusion intelligente et respectueuse de ses racines.

Teabreak
(2004, Riverside Records)

D’un disque à l’autre, les fluctuations de personnel au sein de MYNTA ont garanti un perpétuel renouvellement des teintes et des arrangements instrumentaux.

Pour ce cinquième CD studio du groupe, la frange européenne est constituée des indéboulonnables Christian PAULIN (basse, tanpura, production) et Max AHMAN (guitares électrique et acoustique, saz) ; et, côté indien, du joueur de tablas et de kangira Fazal QURESHI (fils d’Alla RAKHA et donc frère de Zakir HUSSAIN) et de l’impressionnant chanteur Shankar MAHADEVAN, qui commence à se tailler une petite réputation dans le monde de la world indienne pour avoir joué avec Talvin SINGH, Trilok GURTU et dans REMEMBER SHAKTI, aux côtés de John McLAUGHLIN, U. SHRINIVAS, Debashish BHATTACHARYA et Zakir HUSSAIN. D’autres musiciens interviennent au gré des morceaux de ce nouvel album, comme le violoniste cubain Santiago JIMENEZ et le saxophoniste Jonas KNUTTSON, figure imposante du jazz nordique qui avait déjà participé à MYNTA à l’époque du CD Indian Times (1988).

Si guitares, saz, violons, saxophones et chant forment donc l’armada mélodique et soliste de Teabreak, l’artillerie rythmique n’est pas en reste puisque, outre les phrases labyrinthiques de Fazal QURESHI, on a également fait appel à la science modale de Jai SHANKAR, percussionniste indien installé en Norvège, ainsi qu’aux peaux d’Ola BOTHZEN (KOOP), auxquels s’ajoutent les programmations électro-rythmiques du claviériste Stefan BLOMQUIST. Bref, plus fusion tu meurs !

Teabreak poursuit ainsi dans la voie de son prédécesseur, celle d’une world music asiatico-scandinave qui hume les épices de Bombay et les vents nordiques, revisitant les ghazals indiens (Jaone Kya Hua) comme les thèmes suédois (Bohccui) tout en se parant au fil de l’inspiration de touches latino, arabisantes, électro-banghra (Ten Years ago, Red Departure), éventuellement rock (Teabreak) et même – fait nouveau chez MYNTA – celtiques (Small and Angry, OA’s Celtic Dance) ! Chacun ou presque a mis la main à la pâte pour l’écriture des morceaux, y compris l’ancien guitariste de MYNTA, Max SCHULTZ, qui signe le contemplatif Mr Coy.

Tout comme First Summer, Teabreak bénéficie d’une production très léchée soucieuse de maintenir un équilibre constant entre les sons acoustiques, électriques et électroniques, quitte à faire dans la surcharge, et de répondre ainsi aux conventions formelles du style fusion de manière hélas trop obsessionnelle, uniformisant de ce fait une musique pourtant très éclectique dans son inspiration. Ainsi, la durée de tous les morceaux a été systématiquement cloîtrée dans la fourchette « radiophonique » des 3 à 5 minutes, alors que certains se prêtaient plus volontiers à des déambulations extensives plus conformes à l’esprit indien. Et on n’échappe pas non plus aux obligés mais toujours dispensables « remixes »…

Restent toutefois des mélodies désaltérantes, des soli grisants et des rythmes captivants, une pétulance qui cède parfois à la flânerie spirituelle, et autant de parfums tentateurs qui font vite oublier la distance qui sépare l’Inde de la Suède. Allez, vous reprendrez bien un peu de thé nordico-oriental ?

Meetings in India
(2009, Prophone)

Il n’est pas facile pour les membres d’un groupe de se retrouver régulièrement quand certains habitent en Scandinavie et d’autres en Inde et que chacun a plus ou moins d’autres obligations musicales ici et là. Cela n’a malgré tout pas empêché MYNTA de continuer à jouer sa fusion indo-nordique depuis une vingtaine d’années, quitte à ralentir dans les années 2000 le rythme des parutions discographiques. Ce sixième album studio parait donc cinq ans après son prédécesseur, Teabreak ; et, une fois encore, la formation du groupe a été quelque peu remodelée.

Christian PAULIN, Max ÄHMAN, Fazal QURESHI et Santiago JIMENEZ continuent à assurer le socle fondamental, et deux nouvelles recrues les ont rejoints : le percussionniste et claviériste suédois Sebastian PRINTZ-WERNER, ainsi que le soufflant américain Dallas SMITH. La contribution de ce dernier est du reste éloquente, puisque, selon les pièces, il dispense son talent aux flûtes classique et indienne (bansuri), à la clarinette et au saxophone, et signe pas moins de six compositions, faisant jeu égal avec Max ÄHMAN, contre une pour Christian PAULIN, une signée en duo par Fazal QURESHI et arrangée par Sébastian PRINTZ-WERNER, et la dernière pièce étant issue du répertoire traditionnel indien.

S’il a fallu attendre cinq années pour avoir le successeur de Teabreak, ce n’est pas faute d’inspiration puisque ce disque comprend donc quinze pistes pour une durée totale qui approchent les 70 minutes ; autant dire qu’il est quasiment plein comme un œuf, et aussi gouteux et épicé qu’un menu indien peut l’être ! L’album a du reste été enregistré partiellement à Stockholm, à Ähus et à Bombay, et mixé par Coste APETREA (déjà invité sur First Summer), qui assure aussi quelques discrètes nappes de claviers sur deux morceaux.

Son titre, Meetings in India (« Rencontres en Inde ») pourrait laisser croire qu’il s’agit d’un projet particulier dans lequel les membres de MYNTA joueraient sur ce disque avec des musiciens rencontrés sur le continent indien. Ce n’est pas le cas, mais il illustre le fait que MYNTA a joué en Inde à plusieurs reprises et que sa musique reste autant imprégnée de fragrances indiennes.

Pour autant, Meetings in India n’est pas un strict album de fusion indo-jazz, mais bel et bien un croustilleux disque de fusion world-jazz dans lequel, outre l’empreinte indienne (symbolisée par l’illustration de pochette), on trouve des sources d’inspiration fort variées. Si nombre de compositions relèvent de cette mixture désormais habituelle combinant les sentiers d’un certain jazz occidental et les circonvolutions du système rythmique indien, d’autres intègrent des ingrédients supplémentaires.

C’est ainsi que l’on trouve dans Meetings in India un Vietnamese Reggae qui mêle allègrement des éléments jamaicain, cubain, américain, suédois et indien ; une Tarentelle médiévale rehaussée de rythmes brésiliens et indiens ; ou encore une Absolute Samba d’inspiration évidemment brésilienne, mais qui fait entendre les percussions vocales (le “konnakol”) de Fazal QURESHI. On décèlera de même une influence de blues américain dans le Seven and a Half de Dallas SMITH, un écho irlandais dans la Desert Gig de Max ÄHMAN et des touches de flamenco dans le jeu de guitare du même ÄHMAN dans Dark Days, tandis que Adios Ferdinando met en avant la virtuosité violonistique de Santiago JIMENEZ dans un cadre clairement latino-jazz.

L’influence folk suédoise n’est pas oubliée avec cette reprise du « tube » de Christian PAULIN Gänglat Frän Laggars, déjà enregistré pour First Summer et sur le Live, mais ici réarrangé pour y intégrer des épices rythmiques arabisantes, un jeu de clarinette lorgnant vers le klezmer, des percussions vocales indiennes, et – cerise sur le gâteau – un “herding call” (un appel au troupeau) typiquement suédois qui met en évidence la voix porteuse de la chanteuse invitée Kerstin SONBÄCK, le tout ayant même un faux air d’an dro breton !

Dans ce tour du globe à grandes enjambées, le terreau indien n’est pas oublié pour autant : outre les rythmiques indiennes, le son du tabla omniprésent, le chant onomatopéique de Fazal QURESHI ici et là, la présence de la flûte bansuri, jouée par Dallas SMITH dans le morceau éponyme, à l’album ancre indubitablement le propos dans un cadre structurel emprunté au système indien, avec introduction arythmique, présence d’un bourdon (tampura), une mélodie d’abord lente sur laquelle se pose un somptueux solo de violon, puis une section plus rapide dans laquelle guitare et flûte s’esbaudissent à cœur joie, avant le retour à la mélodie originelle sur un mode plus mélancolique. Meetings in India bénéficie de plus du jeu de mridangam (tambour de l’Inde du Sud) de l’invité Sridar PARTHASARATHY.

Et c’est sur un terrain typiquement indien que se clôt l’album, d’abord avec ces Tabla Chants de Fazal QURESHI, où son chant percussif, empilé en plusieurs couches, entame un dialogue polyrythmique avec son tabla et sa kanjira ; puis c’est sous une forme on ne peut plus classique, avec juste bansuri et tabla (et tampura), que Dallas SMITH et Fazal QURESHI frayent dans les arcanes mélodiques et rythmiques du printanier Raga Hindol, laissant l’auditeur récupérer quelque sérénité intérieure après ce périple « fusionnel » haut en couleurs.

Article réalisé par Stéphane Fougère
Photos concert : Sylvie Hamon
Autres Photos : livrets CD et X

Discographie MYNTA

Havanna Club (LP, 1983, Four Leaf Clover Records)

Short Conversation (LP, 1985, Fat Records and Tapes)

Bara för Längtan (avec Maritza HORN) (LP/CD, 1987, RCA Sweden)

Indian Time (LP : 1988, Four Leaf Clover Records ; CD : 1990, Veraßra Records)

Hot Madras (CD, 1991, MNW ; 1992, Blue Flame Records)

Is It Possible 79-94 (CD compilation d’extraits des quatre premiers albums, 1994, Autoproduction)

Nandu’s Dance (CD, 1994, Xource Records ; 1996, Blue Flame Records)

First Summer (CD, 1997, Blue Flame Records)

Live (CD, 1998, Prova Productions)

Cool Nights (The Very Best of MYNTA) (CD, 2001, Virgin Records Sweden)

Teabreak (CD, 2004, Riverside Records)

Hot Days (CD compilation + DVD Live at Fasching, 2006, Riverside Records)

Meetings in India (CD, 2009, Prophone)

Site : www.mynta.net

(Article original publié dans ETHNOTEMPOS n°3 – octobre 1998,
+ chronique CD Live publiée dans ETHNOTEMPOS n°5 – octobre 1999
+ chronique CD Teabreak, publiée dans ETHNOTEMPOS n°13 – septembre 2003 ;
chronique CD Meetings in India et discographie mise à jour en 2021)

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