Okna TSAHAN ZAM – A Journey in the Steppe (Shaman Voices)

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Okna TSAHAN ZAM – A Journey in the Steppe (Shaman Voices)
(Buda Musique / Universal)

La photo d’un musicien en costume traditionnel jouant de son instrument à cordes à moitié accroupi et apparaissant en subtile surimpression sur un paysage de steppes dans laquelle évolue des cavaliers sur leurs montures ne laisse aucun doute sur le contexte géoculturel auquel nous avons affaire. Et du reste, le titre de l’album nous promet un “voyage dans la steppe” et d’écouter des “voix chamaniques”. Impossible de se tromper, bienvenue en Mongolie ! Le musicien en question que nous invite à découvrir ce disque s’appelle Okna TSAHAN ZAM (alias Vladimir KAROUEV). Il joue de la dombra (instrument à cordes pincées très répandu en Asie centrale) et pratique différentes techniques de chant diphonique. Sa particularité dans le monde de la musique mongole est d’appartenir à l’une de ces tribus mongoles “délocalisées” il y a plusieurs siècles, les Oïrats, dont les Kalmouks sont les descendants établis depuis le XVIIe siècle en Russie, dans le bassin de la Volga, entre la Mer noire et la mer Caspienne.

Autrement dit, cette “enclave mongole” qu’est la République de Kalmoukie se situe en fait à un bon paquet de kilomètres de la Mongolie, dont elle est séparée par l’immense territoire du Kzakhstan. Cela n’a pas empêché les Kalmouks de préserver leur culture mongole d’origine, notamment la pratique du “chant long” et du “chant court”, et bien entendu du chant diphonique. Mais sa caractéristique culturelle principale est le chant épique kalmouk, dont le fleuron est l’Épopée de Djangar, dont Okna TSAHAN ZAM a enregistré plusieurs extraits pour la compilation ethnomusicologique Asie centrale, Sibérie : Chants épiques et diphoniques parue sur le label Inédit en 1996. Nombre d’amateurs de musiques asiatiques ont pu ainsi découvrir Okna TSAHAN ZAM interpréter cette épopée lors de ses performances au Théâtre de la Ville de Paris.

Dans son premier album à paraître sous son seul nom, Okna évolue toutefois dans un domaine quelque peu différent. A Journey in the Steppe n’est pas un disque de musique traditionnelle de nature ethnomusicologique, mais un projet à consonance “world” supervisé par le producteur Claude SAMARD, musicien, producteur, arrangeur et compositeur qui a collaboré avec bon nombres de personnalités de la variété française comme internationale (de Philippe LAVIL à MIDNIGHT OIL en passant par Alan SIMON, Ralph TAMAR, Jean-Jacques GOLDMAN et Roger HODGSON, c’est dire !).

L’idée derrière cette réalisation est donc, on s’en doute, de permettre à un public pas forcément connaisseur de pénétrer dans cette culture kalmouke-mongole sans trop le brusquer en lui donnant quelques gages de “familiarités auditives”, et donc de filtrer ce qui pourrait paraître trop aride à ses oreilles. Comprenez par là qu’il n’était pas question que ce disque fasse entendre uniquement un chanteur de gorge jouant d’un seul instrument à cordes pendant 79 minutes ! Les chants interprétés par Okna TSAHAN ZAM ont donc été soumis à des arrangements plus digestes mêlant dans un juste équilibre chant et instrumentation vernaculaire (la dombra, mais aussi la vièle à pique “huuchir”, la cithare trapézoïdale “djinguenuur” et d’autres instruments communs aux cultures kalmouke et mongole) avec des instruments modernes (guitares, basses) et des programmations électro, de manière à inscrire le disque dans une démarche « entre tradition et modernité », la marotte des productions world.

Lorsque l’on voit sur la jaquette arrière la plantureuse liste d’instruments utilisés et de musiciens participant à ce projet (parmi lesquels Steve SHEHAN, le musicien mongol “ÉPI” ENKHJARGAL, l’antédiluvien groupe folk kalmouke TULPAN…) on pourrait s’attendre à ce que le support musical soit dense et coloré, partant volontiers dans tous les sens. Mais au contraire, les tentations world music et ethno-electro sont cantonnées dans des limites raisonnables, et les contributions des musiciens additionnels sont sporadiques. Claude SAMARD s’est le plus souvent contenté d’embellir les chants d’Okna, de souligner leur portée. C’est ainsi par exemple que l’extrait de l’épopée Djangar se voit habillé d’un orchestre de cordes et de percussions censé en renforcer la dimension épique. Soit. Mais on reste sur sa faim.

Globalement, une atmosphère très planante, spatiale, domine le long du disque, les instruments et les traitements modernes étant relégués en arrière-plan du spectre sonore de manière à privilégier les exceptionnelles qualités vocales d’Okna et le son des instruments acoustiques. On a même pris soin de faire usage de percussions en lieu et place de programmations de batterie pour préserver un ton organique, sauf sur les deux morceaux présentés en bonus, en fait des “urban remixes” de la même chanson, l’un orienté “dance” et l’autre “pop”.

Conformément à son titre, cet album s’écoute comme on lirait un carnet de routes, et sa structure revêt un aspect cinématographique. On suit Okna TSAHAM ZAM dans ses pérégrinations dans la steppe de ses ancêtres, interprétant des chants narrant la vie et l’histoire du peuple kalmouke, jouant ça et là avec tel et tel musicien. Et pour permettre à l’auditeur de s’immerger plus directement dans cet univers, chaque morceau est garni de bruitages naturels évoquant la steppe (chevaux, loups, vents, orage et… satellite – on est au XXe siècle quand même !), de manière à créer un environnement géo-atmosphérique d’allure quasi documentaire.

Le travail sur les arrangements a, on le devine, été très scrupuleux, s’efforçant de préserver un aspect naturel aux interprétations d’Okna. Son magnétisme laryngal est particulièrement mis en valeur en dépit de tout le déballage instrumental additionnel, et le disque contient tout de même trois morceaux de chant diphonique “khoomei” : l’un est solo, le deuxième fait intervenir trois voix de gorge superposées, et le troisième fait carrément entendre une “chorale diphonique” à l’effet somptueusement envoûtant, même si elle est montée de toutes pièces !

Le résultat s’avère propice à la rêverie dans les steppes sans risque de se faire trop fouetter par les vents. Et pour les plus curieux qui souhaiteraient en savoir davantage sur ce qu’ils écoutent, le livret contient moult commentaires sur l’histoire des Kalmouks, les instruments, les pratiques vocales et le sens des paroles des chansons ; rien n’a été laissé au hasard !

Certains s’interrogeront toutefois sur la réelle pertinence de cette production “moderniste” dont les arrangements n’extrapolent ni ne transcendent l’extraordinaire force incantatoire du chant d’Okna et de son répertoire issu de la tradition kalmouke, et se contentent de souligner un espace qui était déjà là, d’enjoliver par petites touches, sans avoir l’air d’y toucher vraiment, parce que bien sûr il faut “respecter” la tradition.

Coincé entre respect des couleurs originaires et volonté de polir les angles (on ne peut même plus parler d’innovation, tant ce type d’arrangements est devenu courant), ce voyage virtuel dans la steppe fait parfois l’effet d’une carte postale un poil trop apprêtée.

On en veut pour preuve que, des deux versions d’Edjin Duun (Chanson pour les mères) présentées dans ce disque, la plus acoustique (en piste 7), avec juste voix et dombra, s’avère au fond plus vibrante que la version arrangée (en piste 2) avec ajout de vièle morin-khuur, de guitare et de percussions et effets stéréophoniques sur la voix qui, sans être mauvaise, a un goût superfétatoire.

Le DVD accompagnant ce CD est à usage surtout promotionnel. On y trouve le vidéo-clip de la version arrangée d’Edjin Duun, dans lequel on y voit Okna TSHAN ZAM bataillant dans la steppe, grimé en ancien soldat mongol avec une fausse moustache… Le reste du DVD montre l’artiste enregistrant dans un studio. Un extrait de concert aurait mieux fait l’affaire… Là encore, l’ajout d’un support visuel est superflu et a même tendance à limiter la portée extatique d’une telle musique et à brider l’imaginaire.

Quitte à verser dans la collision tradition/modernité, et puisqu’il paraît qu’Okna TSAHAN ZAM est fan de PINK FLOYD et de musiques planantes, pourquoi ne pas lui avoir fait faire un vrai disque de fusion folk-rock planant, acide et tellurique inspiré par et intégrant des éléments de musique traditionnelle kalmouke-mongole ? Son bagage vocal et instrumental aurait pu renouveler avantageusement le genre, qui sait ? En tout cas, ceux qui, en matière de démarche innovante dans les musiques centre-asiatiques, en sont déjà passés par SAINKHO, Urna CHAHAR- TUGCHI ou YAT-KHA ne seront peut-être pas plus impressionnés que cela par ce ravalement “high-tech” velléitaire.

Néanmoins, ce Journey in the Steppe reste sincère et honnête, voire émouvant. On est loin du naufrage des Spirits from Tuva, dont HUUN-HUUR-TU a fait les frais ! À chacun de savoir maintenant s’il préfère humer le parfum des steppes avec un filtre ou s’il préfère prendre un grand bol d’air dans des immensités intouchables.

Stéphane Fougère

Site : www.claudesamard.com/

Label : www.budamusique.com

(Chronique originale publiée dans
ETHNOTEMPOS n°15 – septembre 2004,
et remaniée en 2020)

 

 

 

 

 

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