OVARY LODGE – Ovary Lodge

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OVARY LODGE – Ovary Lodge
(What Disc ?)

 

Entre les deux rassemblements dinosauriens que furent CENTIPEDE (50 musiciens) et ARK (22 musiciens), le pianiste anglais Keith TIPPETT a formé un groupe aux dimensions plus modestes mais aux prétentions musicales au moins aussi abouties, j’ai nommé OVARY LODGE, créé peu après le projet “centipédique” et dans lequel Keith TIPPETT était entouré de Roy BABBINGTON (contrebasse), de Frank PERRY (percussions) et de Julie TIPPETTS (voix, percussions).

Cette dernière n’a cependant pas participé (ouin !) à cet album sorti en 1973 et réédité en CD par What Disc ?, tandis qu’elle figurait sur le précédent album crédité à Keith TIPPETT, Blueprint, alors même qu’on y retrouve OVARY LODGE au grand complet ! Comment ça vous êtes paumés ?! C’est pourtant simple : ce premier album sorti sous le nom d’OVARY LODGE est en fait son deuxième (un troisième verra le jour en 1976) ; Blueprint, sorti sous le seul nom Keith TIPPETT, peut être considéré comme son premier, ou sa matrice, non seulement parce qu’on y trouve les mêmes acteurs (sauf Julie TIPPETTS donc, qui sera cependant présente sur le disque suivant), mais aussi la même approche musicale.

C’est d’une certaine forme de free-jazz acoustique dont il est ici question, mais plus contrasté que sur Blueprint. Si la première et la dernière pièces s’inscrivent dans des mouvements houleux et fébriles, les autres font état d’une recherche sonore et climatique qui définit un espace propice au recueillement spirituel (et imprégné par).

Dans la première pièce, First Born, le trio fait montre d’un jeu frénétique, avec notes de piano en cascades, cymbales virevoltantes, frappes incisives, contrebasse couinante et grondante. Et même quand le rythme ralentit ou est suspendu, tout ce beau monde continue à tourner comme une toupie.

La rupture n’en est que plus radicale avec la pièce suivante, la diaphane suite en deux parties Mountain Temple in Spring, dans laquelle le trio dessine un horizon flottant, sorte de peinture zen sonore ébauchée dans l’instant et uniquement faite d’ondoiements, de vacillations, de frémissements, de déplacements furtifs, de pulsations sourdes. Toute trace de vie humaine semble s’être éteinte, ou mise en sommeil, permettant aux esprits du lieu de se manifester à la faveur de tintements de cloches, de coups de gongs, de frétillements de cymbales, de grincements d’archet, les rares notes de piano apportant un peu de rosée fraîche dans ce paysage languide.

Tropic of Capricorn poursuit dans cette ambiance extatique, indolente, mais jamais pesante. Une fois n’est pas coutume, Keith TIPPETT joue sur une cithare, laissant les cordes intérieures de son piano préparé aux bons soins de Frank PERRY. Il retrouve toutefois son instrument sur les deux courtes pièces suivantes, deux improvisations solistes aux climats là aussi contrastés : apaisé et rêveur sur Come on in, empressé et exalté sur Nursery Rhyme. Enfin, avec Sylphs in Pieces on se retrouve sur un terrain free plus palpable même si, on s’en doute, assez mouvant.

En dépit de l’absence de Julie TIPPETTS (qui aurait certainement apporté un supplément de dimension poétique ineffable à l’entreprise), ce premier album « officiel » d’OVARY LODGE s’inscrit sans trop de surprises dans la continuité du disque Blueprint et tourne encore plus le dos à la fusion jazz-rock du Keith TIPPETT GROUP et du mastodonte CENTIPEDE. Il confirme l’orientation que prendra Keith TIPPETT dans ses aventures ultérieures vers une musique entièrement improvisée, au croisement du free et de la musique contemporaine, préfigurant même l’ambient, et ce bien qu’aucun équipement électronique n’ait été utilisé, comme le précise le producteur de l’album, qui n’est autre, une fois encore, que Robert FRIPP.

S’il y a fort à parier que les chantres du jazz-rock progressif risquent d’abandonner cet album sur le bord de l’autoroute (comme ils l’ont certainement déjà fait avec Blueprint), les auditeurs sans œillères et avides d’expériences nouvelles seront bien avisés de le récupérer, d’autant qu’OVARY LODGE figure dans la fameuse « NURSE WITH WOUND List », la « bible » de référence de tout amateur de musiques expérimentales.

Stéphane Fougère
(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°7 – octobre 2000, et remaniée en 2018)

 

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