Peter HAMMILL / Gary LUCAS – Other World

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Peter HAMMILL / Gary LUCAS – Other World
(Esoteric Antenna / Cherry Red Records)

Ce n’est pas à un vieux singe qu’on apprend à faire la grimace, ni à manger des bananes. Passé un certain âge et son lot d’expériences, les remises en question ne s’avèrent plus aussi radicales ni indispensables. On a trouvé son chemin – même si on ne sait pas où il nous mène – alors on ne tient plus à en tester un autre “juste pour voir”.

Quoi que fasse ou fera un artiste de la trempe de Peter HAMMILL, il ne faut plus s’attendre à être terriblement étonné. Juste curieux. Il n’y a pas à exiger de lui qu’il fasse “du neuf”, au sens de faire quelque chose qui ne lui ressemble pas. L’annonce d’une collaboration inédite avec un autre artiste est certes en soi une surprise, mais il est dans la nature d’un effet d’annonce de créer la surprise. Car ce n’est pas la première fois non plus que HAMMILL pose son nom sur une pochette à côté d’un autre nom. Il y a eu auparavant Spur of the Moment avec Guy EVANS et The Appointed Hour avec Roger ENO. Troisième round : voici donc Other World avec Gary LUCAS.

Bien évidemment que cette collaboration du “thin man” avec le guitariste américain n’était pas attendue ! Et forcément, elle engendre une curiosité supplémentaire. Pour autant, ce serait une erreur de croire que HAMMILL a pour l’occasion quitté ses plates-bandes. Il a juste accueilli en plus celles de Gary LUCAS, dont le parcours, lui aussi dantesque, a démarré avec Captain BEFHEART, poursuivi avec GODS AND MONSTERS, puis a été développé avec une vingtaine d’albums solo et une foultitude de collaborations avec, entre autres, John CALE, Nick CAVE, John ZORN, Lou REED, PULNOC, URFAUST, Jeff BUCKLEY, Patti SMITH, Damo SUZUKI, Jozef Van WISSEM, Najma AKHTAR, Dave LIEBMAN…

Sans doute LUCAS a-t-il plus l’habitude des collaborations que Peter HAMMILL qui, même s’il a réactivé VAN DER GRAAF GENERATOR depuis 2005, a plutôt tendance à faire le vide autour de lui ces dernières années dans sa carrière solo. Pourtant, encore une fois, il ne faut pas s’attendre à une révolution à l’écoute de cet Other World, en ce sens qu’il sonne à bien des égards comme un album solo de plus de Peter HAMMILL. Non que Gary LUCAS se contente de jouer le “special guest”, car tous les morceaux sont crédités conjointement à Peter et à Gary. Mais Other World n’a rien de commun avec les expérimentations plus ou moins hasardeuses ou abstruses que Peter avait commises avec Guy EVANS et Roger ENO.

C’est un album qui est constitué de chansons et de pièces instrumentales : des guitares et du chant, des guitares avec ou sans chant, des guitares acoustiques et/ou électriques, dépouillées ou filtrées par des effets spéciaux et des “sons trouvés” (sic). On y trouve des chansons d’allure folk ou blues, et des paysages soniques avant-gardistes, free-rock ou ambient.

Tout cela, Peter nous y a déjà habitués. Sauf que c’est la première fois que ces deux orientations (chansons et soundscapes) sont combinées sur un même disque, même si les proportions ne sont pas égales. La nouveauté est là. Mais il suffit d’écouter le premier morceau, Spinning Coins, ballade épurée au texte énigmatique, pour s’assurer que l’on est bien dans un disque de Peter HAMMILL. Sauf qu’il y a Gary LUCAS dessus, et c’est ce qui fait sa différence en termes d’arrangements et de trouvailles sonores. Peter HAMMILL aurait voulu le faire seul, il n’aurait pas abouti au même résultat.

Mais pour l’essentiel, le choix du “tout-guitare”, de l’alternance de chansons et d’expérimentations instrumentales donne l’impression d’une combinaison entre Clutch, Loops and Reels et Sonix. Rien de très nouveau dans le fond, juste que Peter ne l’avait pas encore fait. Il a fallu la présence de Gary LUCAS pour le décider à tenter cette “fusion des genres”.

Prises séparément, les chansons ne sont peut-être pas les plus réussies ou mémorables que Peter HAMMILL a écrites, mais Gary LUCAS leur apporte ce supplément de chair et de technicité qui leur manquait. Et tout de même, Some Kind of Fracas avec ses effets de tremblements et d’interférences (patterns ?), Black Ice et ses boucles de guitares et son dérapage acousmatique central digne de Magog, et 2 Views avec ses ambiances cotonneuses mi-figue, mi-raisin sont des réussites à compter comme futurs classiques.

Le même constat est à faire pour les instrumentaux, dont l’appréciation dépendra de la familiarité de l’auditeur avec la musique ambient et bruitiste. Il n’y a pas de développement au sens classique, de cassures ou de montée en puissance à leur actif : ce sont des paysages néo-psychédéliques à vocation contemplative (Attar of Roses, Glass, Slippery Slope), parfois perturbés par quelque intrusion fugace dans leur ciel (Built from Scratch, Means to an End).

Reboot est un cas à part, secoué en son début et à sa fin de dérèglements mi-intestinaux mi-stratosphériques, mais qui retrouve un semblant de stabilité en apesanteur en son milieu, dans lequel HAMMILL ose un chant… ou plutôt une récitation de texte, aux allures de haïku. C’est une étrangeté de premier choix.

Certains auront, tant à l’écoute des chansons que des instrumentaux, l’impression que « ça ne décolle pas ». Tout au plus subit-on quelques secousses, chavirements et chaos sur cette étrange route vers l'”autre monde”. Il n’y a pas de virages continus, à peine quelques fausses sorties de route pas si désagréables en fin de compte. Et ça reste, pour un être normalement constitué, plus écoutable que Alt de VDGG.

Car Other World n’est pas le type de disque fait de choses et de machins disparates, contrairement à ce que d’aucun aurait pu penser. Dans sa singularité structurelle, cet album jouit d’une cohérence au moins atmosphérique. Il s’écoute comme une suite de rêves plus ou moins éveillés ou endormis, de méditations qui mutent en déstabilisations existentielles, de cauchemars noyés dans une sérénité de formol, de comas circonscrits de secousses, de vagabondages de conscience en terrain accidenté, de flashs filés comme des comètes… Configuré comme un huit clos languide dans l'”Outer Space”, Other World résonne comme la bande originale alternative et pervertie du film Gravity.

Les illustrations de pochettes et de livret, comme issues d’une exposition de photos de la NASA, renforcent cette impression de voyage astral confinant à l’excursion galactique, dans un environnement lunaire, martien, vénusien, jupitérien, au choix. C’est un autre monde plein de réminiscences…

Stéphane Fougère

Sites : www.sofasound.com

www.garylucas.com

Label : www.esotericrecordings.com

(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°35 – juillet 2014)

 

 

 

 

 

 

Un commentaire

  • De Mouctouris

    Hello Stéphane merci de toutes ces saveurs musicales Dietrich,Wang Li,et HAMMILL un vrai seigneur !et de redécouvrir le TRAVERSESMAG fanzine culte!je t’avais écrit mais…s’en réponse ! merci pour tout amicalement Philippe De Mouctouris

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