SOFT MACHINE – Backwards : une rétrospective live (1e Partie : 1967-1969)

Print Friendly, PDF & Email

SOFT MACHINE

Backwards : une rétrospective live

(1e Partie : 1967-1969)

Depuis la fin des années 1980, plusieurs enregistrements de concerts du groupe mythique SOFT MACHINE, présenté comme le fondateur de l’école dite de Canterbury, se sont multipliés sur le marché. C’est un fait, il existe désormais dans la discographie officielle de SOFT MACHINE plus d’albums live posthumes que d’albums studio.

Ce déploiement d’enregistrements live a répondu à une forte demande de la part des fans. La mise à disposition, sur support CD (et parfois DVD), de ces archives est un moyen pour les amateurs de combler un manque dû à la difficulté de n’avoir pas été là au bon moment (généralement parce qu’on n’était pas né, ou alors trop jeune pour avoir su, ou bien encore trop défoncé pour se rappeler qu’on a effectivement « vécu ça »).

Ainsi, l’écoute de bandes de concerts a permis d’en apprendre plus sur le réel esprit que véhiculaient certains groupes dans un contexte historique donné, et ainsi de reconsidérer à la hausse la pertinence de leur démarche. Pour divers pionniers, la scène était effectivement un terrain illimité et privilégié d’expérimentation et de genèse de composition. Nombre d’archives de concerts peuvent alors, dans moult cas, se révéler bien plus probantes et « cultissimes » que les albums studios officiels « panthéonisés » par la gent journalistique spécialisée. C’est le cas pour SOFT MACHINE.

Les archives live de SOFT MACHINE ont ainsi donné naissance à un pôle de compétitivité intense entre différents labels. La BBC avait donné le coup d’envoi dès 1988 avec la parution du CD Live at the Proms puis des Peel Sessions et du BBC Radio One Live in Concert. Un label anglais, Voiceprint, lui a emboîté le pas avec Live at the Paradiso ; puis c’est un label américain, Cuneiform Records, qui a exhumé d’inestimables pépites. Chacun de ces CD d’archives présente la particularité de couvrir une époque distincte de l’évolution de cette Machine molle aux incessants changements de configuration. Ainsi peut-on à travers ces publications reconstituer le parcours et l’évolution de cette entité sonore mouvante qu’était SOFT MACHINE, vue cette fois côté scène.

RYTHMES CROISÉS vous propose donc de retracer l’histoire « live » des premières années de SOFT MACHINE, depuis 1967 jusqu’à 1971, année où le groupe s’est séparé de son batteur et vocaliste Robert WYATT, avant d’évoluer vers d’autres horizons musicaux, cependant moins défricheurs. Cet article, le premier d’une trilogie, se concentre sur la période 1967-1969, documentée par cinq albums. Nous ne les traitons pas par leur ordre chronologique de publication, mais par leur ordre chronologique d’enregistrement.

SOFT MACHINE – Middle Earth Masters
(2006, Cuneiform Records / Orkhêstra)

Avec ce CD, le label américain Cuneiform Records livre une archive d’autant plus précieuse qu’elle renvoie aux tout débuts de SOFT MACHINE, qui jouait alors une musique très marquée par le pop-rock psychédélique, avant qu’elle ne tourne au jazz-rock-free-impro avec l’adjonction de vents dès l’automne 1969.

Middle Earth Masters nous permet donc de retrouver SOFT MACHINE en 1967, soit un an seulement après ses débuts sur scène. Cette année-là, le groupe s’était déjà taillé une solide réputation en jouant dans tous les clubs anglais underground du moment, comme le Roundhouse, le Speakeasy et l’UFO. Avec seulement un premier 45 Tours (Love Make Sweet Music) à son actif, le quartet – constitué de Daevid ALLEN, Kevin AYERS, Mike RATLEDGE et Robert WYATT – a aussi écumé la Côte d’Azur lors de l’été 1967, se produisant dans des soirées branchées organisées par Eddie BARCLAY, Jean-Jacques LEBEL ou Caroll BAKER (à la soirée de laquelle les « Softs » ont joué une version de We Did it again qui a duré une heure !), ou écrivant la musique pour une pièce de PICASSO, Le Désir attrapé par la queue.

Puis, c’est l’événement célèbre : le blocage de Daevid ALLEN à la douane française pour papiers non conformes qui l’obligera à rester en France et donc à former un nouveau groupe (guess which one…). La Machine molle n’est dès lors plus qu’un trio (AYERS/RATLEDGE/WYATT), et c’est sous cette forme qu’elle se produit à plusieurs reprises au club londonien Middle Earth à l’automne de la même année.

La majorité du contenu de Middle Earth Masters provient donc, si l’on en croit les informations de la couverture verso, d’un concert donné le 16 septembre 1967. Or, la reproduction dans le livret d’une affiche promotionnelle et les souvenirs livrés par le journaliste Jon Newey évoquent la date du 13 octobre 1967. Tout cela n’est pas très clair… Il est vrai que des extraits de ce concert au Middle Earth ont déjà été publiés dans le CD SOFT MACHINE Turns on – Vol. 1 publié par Voiceprint qui pâtit d’une qualité sonore exécrable. Rien de tel avec Middle Earth Masters, qui s’avère bien supérieur, du fait des soins intensifs apportés au nettoyage des bandes.

Avec un peu de patience et en usant de toutes les dernières prouesses technologiques possibles, on peut faire des miracles. Par exemple, on peut rendre globalement écoutable un enregistrement qui passait pour être définitivement inexploitable, comme celui que Bob WOOLFORD avait fait de ce concert de SOFT MACHINE à l’automne 1967. Ainsi, ses bandes masters ont été nettoyées de fond en comble, équalisées, compressées, boostées, codées, corrigées, époussetées, éditées et remastérisées, bref rendues dignes d’une publication officielle.

À cet égard, cette publication de Cuneiform est on ne peut plus fréquentable pour les oreilles exigeantes, même si les parties vocales de Kevin AYERS et de Robert WYATT sont bien vite noyées et étouffées dès que l’orgue fuzz de RATLEDGE bat son plein. Par conséquent, il n’y a guère que sur le premier morceau, Clarence in Wonderland, que la voix d’AYERS est parfaitement audible. WYATT n’a pas cette chance avec Hope for Happiness, puisque c’est à partir de ce morceau que Mike RATLEDGE se lâche avec son solo distordu et abrasif, à l’écoute duquel on réalise combien son orgue pouvait rivaliser en puissance et en invention sonore à la guitare électrique d’un HENDRIX.

C’est incontestablement la performance de RATLEDGE qui remporte ici les suffrages, du fait de la mise en valeur de son orgue dans le mix, mais aussi pour son jeu foisonnant et toutes ses trouvailles sonores. Il n’est que d’écouter ce festival de dissonances hypnotiques qu’est Disorganisation, une pièce soliste inédite de RATLEDGE qui débouche sur un We Did it again survolté, voire pré-punk, qui cède lui aussi la place à un Why are We Sleeping ? démentiel et perturbateur.

Le répertoire se partage donc entre les pièces de la célèbre démo qui paraîtra plus tard en disque sous les titres Rock Generation, Jet Propelled Photographs, At The Beginning, etc., et des titres qui atterriront sur le premier album officiel de SOFT MACHINE, avec deux raretés : outre le déjà-nommé Disorganisation, une pièce instrumentale, Bossa Nova Express, basée sur des accords de la célèbre chanson May I ? de Kevin AYERS.

Les bandes masters n’ayant pu être exploitées en intégralité (du fait d’une dégradation sonore croissante sur les voix), le set du concert au Middle Earth a été complété par deux morceaux tirés d’un concert au Roundhouse en mai 1968 (l’occasion nous est ainsi donnée de comparer deux versions de I Should’ve Known jouées à quelques mois d’intervalle), plus un morceau (A Certain Kind) enregistré dans un studio français en octobre 1967. Sans être tout à fait complet, le contenu de Middle Earth Masters restitue dans l’ensemble la set-list jouée par le trio à cette période.

Les versions live présentées dans ce CD dépassent évidemment en folie, en excès sonores et en déviances instrumentales les versions studio, et c’est bien tout ce qui en fait le sel. Les amateurs de climats complètement « freak out » s’en délecteront grandement et à juste raison, mais ceux qui ne connaissaient de SOFT MACHINE que ses avatars postérieurs risquent de tirer une sacrée tronche. Allez, il n’est jamais trop tard pour se dévergonder les esgourdes !

SOFT MACHINE – Turns on (volume 1)
SOFT MACHINE – Turns on (volume 2)
(2001, Voiceprint)

Ces deux volumes d’archives (vendus bêtement séparément) couvrent les années 1967-68 de SOFT MACHINE, celles où le groupe, encore débutant (formé en 1966), éprouvait sur la route des clubs et des endroits branchés de l’époque son projet dément d’une musique qui combinerait jazz, rock, rythm n’blues, psychédélisme et avant-gardisme, le tout sous l’étiquette « pop » ! Ces années charnières et fébriles ont vu SOFT MACHINE enregistrer un premier 45 Tours (Love Makes Sweet Music / Feeling, Reeling, Squeeling), quelques démos (rééditées maintes et maintes fois sous divers titres, le plus célèbre étant probablement Jet Propelled Photographs) et son premier LP éponyme ; et la formation passer de quartet (avec l’inévitable Daevid ALLEN) à trio (Robert WYATT, Mike RATLEDGE et Kevin AYERS, qui cédera sa place à Hugh HOPPER pour l’enregistrement du deuxième album début 1969).

Voilà donc deux recueils qui arrivent à point nommé pour éclairer la mise en marche de la « Machine molle » à une époque on ne peut plus décisive. Et puisque les deux CD comptabilisent un total de près de 2 heures 30 de musique, il n’y a aucun risque d’être volé sur la quantité.

Le premier volume comprend une sélection de morceaux enregistrés en 1967 dans divers studios anglais non précisés, un studio européen tout aussi vague, et des extraits de concerts dans les clubs londoniens les plus marginaux de l’époque, le Middle Earth et le Speakeasy.

Le second volume se concentre sur le concert du 10 décembre 1967 au Concertgebouw d’Amsterdam et sur un concert de la tournée américaine du groupe en août 1968, à Davenport dans l’Iowa.

Côté répertoire, on n’échappe évidemment pas aux doublons, mais c’est l’occasion de voir combien certaines pièces (I Should’ve Known, Lullabye Letter, Hope for Happiness…) ont pu évoluer en peu de temps ou comme elles se prêtaient à d’alléchantes excursions sauvages instrumentales (les déchirants solos d’orgue de RATLEDGE).

Enfin, ces enregistrements ont le mérite de consigner des morceaux qui n’ont jamais été enregistrés sur les albums studio (I’m so Low, We Know What You Mean) ou d’écouter des versions préhistoriques ou embryonnaires de morceaux enregistrés plus tard, notamment ceux écrits par Kevin AYERS (Joy of Toy, Clarence in Wonderland, May I ?) et, sur le concert américain de 1968, des ébauches de Moon in June et de Esther’s Nose Job, qui constitueront les pièces maîtresses du légendaire album Third.

Sur le papier, il y a donc de quoi jubiler. L’intérêt documentaire de ces deux volumes est, on le voit, indéniable ; et pour cette raison problématique. Car l’audition est un vrai martyre. La qualité sonore des bandes oscillent entre le plutôt moyen et l’indéniablement exécrable. Seules deux ou trois pièces sur le premier volume sont parfaitement écoutables. On en arrive donc à se demander si tout ce déballage était vraiment nécessaire. Pourtant, tous les efforts ont été prodigués pour rendre ces CD attrayants : nettoyage des bandes, mélange des diverses sources sur le volume 1 pour éviter d’avoir à subir trop longtemps le même son, rédaction de notes de livret très doctes par le scribe de service Brian HOPPER (qui avait déjà rédigé un roman-fleuve pour les archives des WILDE FLOWERS) et photos inédites (relatives au quartet avec Daevid ALLEN, lequel n’apparaît cependant que sur quatre morceaux).

Les technologies actuelles de « nettoyage » aidant, des bandes très anciennes ayant subi les outrages du temps ont pu bénéficié d’une nouvelle jeunesse et se sont révélé d’une qualité tout à fait honnête. L’ancienneté n’étant plus un critère d’évaluation qualitative, le fan est fatalement devenu exigeant en matière de restauration d’archives.

Hélas, Turns on – Vol 1 & 2 nous rappellent, à la manière d’un camion lancé à toute allure qui nous arriverait en pleine face, qu’il existe encore des archives contre le caractère endurci desquelles on ne peut rien ! Ce sont même des exemples brillants… ou plutôt criards ! La moindre des choses aurait été de signaler ces carences sonores sur les jaquettes des disques. À moins de carburer au prozak, il est impossible d’écouter les deux CD l’un à la suite de l’autre, et en écouter un seul d’une traite est déjà un effort quasi surhumain. On a sans doute connu pire avec la publication de bandes du DAEVID ALLEN TRIO de 1963 (sur Voiceprint également), mais tout de même !

Le « collectorisme » va-t-il forcément de pair avec le masochisme ? Cette question taillée sur mesure pour un bac de philo trouve, avec ces deux volumes d’archives de SOFT MACHINE, un contexte événementiel particulièrement adapté.

SOFT MACHINE – Live at The Paradiso 1969
(1995, Voiceprint / 1996, Blueprint / 2015, Retroworld)

L’enregistrement inclus dans ce CD n’est sans doute pas une nouveauté pour les fans ultra de SOFT MACHINE puisqu’il a déjà circulé depuis des lustres sous forme de disque pirate. Sa publication officielle avait même été envisagée à l’époque, l’autorisation avait été requise auprès des membres du groupe, ceux-ci ont refusé, jugeant que ce n’était pas utile ; le disque est sorti quand même ! Depuis, on ne compte plus ses rééditions en LP et en CD, et il aura fallu attendre un bon quart de siècle pour qu’une parution officielle voit le jour, celle-ci, avec de savoureuses notes de livret rédigées par Hugh HOPPER « himself », qui disent entre autres : « De nombreux « bootleggers » ont gagné leur vie avec cette musique. Maintenant c’est à notre tour, les gars ! »

Bien sûr, les fans auraient préféré avoir quelque chose de plus inédit, mais il ne faut pas rêver : les enregistrements live des premières années de SOFT MACHINE ne sont pas légion, et celui-ci reste, en termes de qualité sonore et artistique, le plus fréquentable puisqu’il s’agit d’une captation de console. Ceux qui ignoraient son existence n’en finiront pas d’écarquiller les yeux et les oreilles : oui, c’est bien d’un concert daté de 1969 dont il s’agit, soit de l’époque où SOFT MACHINE n’avait pas encore fait le choix d’une orientation « à-jazz-toute ! » strictement instrumentale et incluait encore une dimension pop surréaliste et une énergie rock brute de fonte.

Petit rappel : en 1969, SOFT MACHINE existant depuis environ trois ans, avait déjà pondu un single et un album et s’était fait connaître outre-Atlantique en assurant les premières parties du Jimi HENDRIX BAND (à la demande de Jimi en personne). Revers de la médaille : la vie sur les routes avait annihilé les velléités créatrices des membres du groupe, qui n’avaient plus le temps d’écrire de nouveaux morceaux, et avait épuisé leurs forces tant physiques que mentales. Du coup, Kevin AYERS avait préféré retourner se la couler douce aux Baléares, Mike RATLEDGE était retourné à Londres, et Robert WYATT est resté aux États-Unis concocter de savoureuses démos en vue d’un album solo…

Bref, SOFT MACHINE en tant que tel avait cessé toute activité. C’était compter sans leur maison de disques Probe, qui a rappelé aux musiciens que leur contrat stipulait l’enregistrement d’un second album, coûte que coûte et plus vite que ça ! WYATT a rappelé RATLEDGE et tous deux ont fait appel à leur roadie Hugh HOPPER, qui avait déjà eu l’occasion d’assurer la basse sur de précédents concerts.

Ce qui ne devait être qu’un enregistrement répondant à une obligation contractuelle, dont les musiciens s’acquittent généralement avec une paresse d’inspiration parfaitement volontaire, s’est révélé un nouveau défi créatif dans l’évolution de la musique de SOFT MACHINE, le nouveau trio s’étant finalement pris au jeu. Du coup, le Volume Two de SOFT MACHINE s’inscrit dans la juste continuité musicale du Volume One, mais tire le propos encore un peu plus loin et révèle une alchimie aussi inattendue que brillamment opérante et redoutablement puissante entre HOPPER, RATLEDGE et WYATT.

Alors que ce disque devait être le chant du cygne de SOFT MACHINE, le trio, après l’avoir enregistré, a finalement repris la route des concerts en février 1969, d’abord à Londres et dans la province anglaise, puis à Paris en passant avant au Paradiso d’Amsterdam, que la radio néerlandaise VPRO a eu la bonne idée d’enregistrer. C’est cette bande qui est ici exhumée par Voiceprint.

Live at the Paradiso contient un set de quarante minutes de musique ininterrompue, en conformité avec la démarche adoptée par le groupe, typique d’une session jazz. L’intégralité du répertoire joué provient exclusivement du Volume Two, et une bonne partie des morceaux sont introuvables sur d’autres albums live, notamment ceux provenant de la suite qui remplit la face A de l’album studio, à savoir les Rivmic Melodies, qui ont été peu après remplacées par de nouveaux thèmes, comme Facelift, Noisette, Backwards ou Moon in June.

Pour autant, le trio ne se contente pas de jouer le Volume Two à l’identique de sa version studio. On se souvient que celle-ci comprenait en face A les Rivmic Melodies, soit un enchaînement de dix thèmes majoritairement composés par HOPPER et WYATT, tandis que la face B a pour titre générique Esther’s Nose Job. Les deux premières compositions y sont toutefois bien détachées du reste, et ce n’est qu’à partir de Fire Engine Passing with Bells Clanging que les morceaux s’enchaînent jusqu’au dernier, 10:30 Returns to the Bedroom, formant la suite Esther’s Nose Job proprement dite, composée par Mike RATLEDGE.

Or, bien que prenant la forme d’un long set sans coupure, ce Live at The Paradiso offre comme autre surprise une interprétation du Volume Two qui ne respecte pas exactement les enchaînements présentés sur l’album. Par exemple, Hibou, Anemone and Bear (le premier morceau avec lequel SOFT MACHINE exploite les mesures impaires), à l’origine inclus dans les Rivmic Melodies, est ici pris en sandwich au beau milieu de Fire Engine Passing with Bells Clanging, et donc intégré à Esther’s Nose Job !

De fait, le set commence même avec le thème qui, sur Volume Two, suit Hibou, Anemone and Bear, à savoir Hulloder. On peut toutefois émettre quelques doutes sur le fait que ce morceau ait vraiment démarré le set, dans la mesure où il en manque déjà une bonne moitié. Sur Volume Two, Hulloder s’étale sur cinquante secondes ! Ici, sa durée est amputée de moitié (!!), et Robert WYATT n’y chante que les deux ou trois dernières phrases. Curieuse entrée en matière ! Il y a fort à parier que le début du set soit en fait manquant sur la bande.

Après Hulloder, le trio déroule le reste des Rivmic Melodies dans l’ordre, s’attardant sur Dada was Here, qui bénéficie d’une séquence instrumentale plus développée, et le retour au thème Pataphysical Introduction – Part II est l’occasion d’un enchaînement inattendu avec le morceau qui débute la face B du Volume Two, As Long as He Lies Perfectly Still (dans lequel WYATT rend hommage à Kevin AYERS) qui, sans transition, débouche sur la suite Esther’s Nose Job.

Par conséquent, ce Live at the Paradiso ne contient pas exactement l’intégralité du Volume Two puisque certains thèmes manquent à l’appel, certains pour des raisons techniques comme on l’a vu. On suppose que c’est en fait Pataphysical Introduction – Part 1 qui a dû démarrer le set, peut-être suivi du British Concise Alphabet.

Par contre, on peut s’étonner de l’absence du dernier thème des Rivmic Melodies, Out of Tunes, un délire récréatif qui aurait pu être l’occasion d’un « climax » bruitiste en concert. L’autre grand titre manquant est Dedicated to You but You weren’t Listening. Sur Volume Two, cette ballade fait fonction d’une délicate pause acoustique bienvenue, mais on voit mal comment elle aurait pu être casée dans le set live de SOFT MACHINE sans provoquer de cassure climatique fatale.

Tel quel, le set de SOFT MACHINE tend à illustrer la constance dans le déploiement de force sauvage et viscérale dont le trio était capable sur scène, d’autant qu’il jouait à fort volume, même si le mixage de console livré ici a tendance à en minimiser les effets. (Un enregistrement de salle aurait certainement mieux restitué cet aspect, mais n’en aurait pas forcément été plus écoutable…)

Malgré tout, il est difficile de ne pas être impressionné par l’épaisseur texturale de la musique de SOFT MACHINE sur ce live, dominée par l’orgue « fuzz » visqueux et aigre de Mike RATLEDGE. La basse tout aussi « fuzzée » et incisive de Hugh HOPPER ajoute un grain de curry qui ne passe pas complètement inaperçu dans les conduits auditifs, et pour cause ! Face à ces bâtisseurs de « Loudness War », Robert WYATT impose un « drumming » leste et foisonnant qui, sans tirer inopinément la couverture à lui, fait montre d’une persistance et d’une inventivité tout aussi remarquable qui trouvent leur point d’orgue lors d’une déviation soliste étendue sur 10:30 Returns to the Bedroom.

Par contre, dans ce contexte fort en décibels, ses vocaux sont mis à rude épreuve et, entre autres imperfections que l’on pourra trouver dans l’interprétation du trio sur ce live, le placement et la justesse du chant ne sont pas les moins décelables. Plus nerveux que sur le disque studio, le chant de WYATT n’a pas la même saveur et, à plusieurs endroits, son chant semble être « à coté » du micro, certainement en raison de « loupés » dans le mixage. Mais il est clair que Robert WYATT émet quelques difficultés à assurer le chant conjointement à son jeu de batterie.

Du reste, certaines parties chantées sur l’album sont ici littéralement occultées : outre l’absence de la récitation du British Alphabet, sans doute trop acrobatique, on notera de même que les paroles de Pig (une apologie du naturisme…) sont passées à la trappe, rendant l’interprétation de la suite Esther’s Nose Job quasi instrumentale, en dépit du maintien des onomatopées vocales de WYATT sur A Door Opens and Closes, un ingrédient qu’il continuera à utiliser encore un peu par la suite, mais dont les futures compositions de ses collègues ne tiendront hélas pas compte.

Quoi qu’il en soit, ce Live at the Paradiso constitue un pendant indispensable au Volume Two, dont il est une sorte de réverbération projetée dans un contexte scénique. Évidemment, certains arrangements n’y sont pas aussi subtils ou travaillés que le disque studio. Ce dernier avait notamment bénéficié du renfort des frères Brian et Hugh HOPPER aux cuivres sur certains thèmes (Hibou, Anemone and Bear, Pataphysical Introduction – Part II, Orange Skin Food…). Sur scène, le trio se livre « à nu », sans invités ni effets spéciaux de studio, et doit tant bien que mal négocier autrement son interprétation ; c’est ce qui fait l’intérêt d’une telle archive, en plus de la présence de certains morceaux qui ont été (trop ?) vite abandonnés.

SOFT MACHINE – Spaced
(1996, Cuneiform / Orkhêstra)

Ce CD fut la première archive de SOFT MACHINE publiée par le label américain Cuneiform Records ; et c’est peu dire qu’il a dû faire l’effet d’une douche froide à ceux qui en ont fait l’acquisition et se sont risqués à son audition. Non que la qualité sonore soit exécrable – elle est même plutôt très bonne – mais le contenu musical n’est peut-être pas celui qui était attendu par les fans qui pensaient pouvoir écouter un autre concert « classique » du groupe dans sa version trio en 1969, dans la lignée du Live at the Paradiso. Las.

Composé à la demande du sculpteur, « performeur » et générateur de « happenings » Peter DOCKLEY, qui venait de travailler sur un spectacle de PINK FLOYD, Spaced est assurément le projet le plus expérimental dans lequel s’est impliqué SOFT MACHINE. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un enregistrement de concert, mais il est en partie constitué de captations live et a servi de support à une performance scénique.

Conçu par DOCKLEY comme un spectacle multimédia pour le Roudhouse, légendaire salle de concert londonienne en forme de rotonde, Spaced mettaient en scène des danseurs ou danseuses classiques costumés en pieuvres de caoutchouc – avec ventouses de rigueur aux bras et aux jambes – aux prises avec d’anciens gymnastes militaires avec lesquels ils effectuaient une chorégraphie « bondissante » au sein d’un dôme géodésique construit avec des échafaudages. Une telle performance nécessitait bien évidemment un support musical aussi glauque et déjanté que possible, c’est pourquoi Peter DOCKLEY a a fait appel à SOFT MACHINE.

Réuni dans un hangar des docks londoniens alors magistralement délabrés, le trio a de fait enregistré une heure et demie de musiques sur des bandes analogiques auxquelles il a ensuite fait subir, pendant une semaine, moult manipulations, notamment des montages en boucles, des inversions, des accélérations, le tout à grands coups de ciseaux. Mike RATLEDGE, Robert WYATT et Hugh HOPPER ont donné libre cours à leur propension pour ce type d’expérimentations très en vogue à l’époque, sollicitant leur ingénieur du son Bob WOOLFORD et ses magnétophones dernier cri. Dans le livret, WOOLFORD raconte qu’il avait même dû enrouler les bandes autour de bouteilles de lait dans son salon et ses escaliers… tout en surveillant le chat pour qu’il évite de les lécher !

Le CD ne restitue pas exactement l’intégralité de la bande conçue pour le spectacle. Quelques coupures ont été opérées (une introduction diffusée pendant l’arrivée du public), et certains « blancs », qui n’avaient plus de sens hors du contexte scénique, ont été supprimés, de manière à faciliter une écoute domestique de ce « flot » sonore.

Amalgamant des ambiances taciturnes, convulsives et nuageuses, Spaced s’étale sur sept pistes qui ont chacune un numéro pour tout titre.

Introduisant la « suite » tout en douceur, Spaced One peut être perçu comme un prototype de musique indus-ambient artisanale, avec ses nappes d’orgue et ses bourdons de basse auxquels s’ajoutent à la cantonade des frappes sèches et autres bruits parasites.

Spaced Two vient couper court à cette ambiance capiteuse avec une ligne d’orgue saturé et un motif rythmique nettement plus familier, déjà entendus chez SOFT MACHINE, et qui se mettent à tourner en boucles « terry-rileyennes ».

Spaced Three est un interlude de drones usant à fond du procédé d’inversion de bande, puis c’est Spaced Four qui accapare l’auditeur et vampirise le disque du haut de ses 32 minutes ! Nous sommes ici au cœur même d’un bouillonnement musical qui mêle allégrement les bandes enregistrées en studio et des captations live antérieures, remontées, superposées et amalgamées pour engendrer un maelström magistral.

Les instruments du trio font l’objet de mutations soniques diverses : l’orgue de RATLEDGE décline plusieurs dialectes de saturation, acrimonieux ou bourdonnants, la basse de HOPPER se déforme et se distord en contorsions florissantes, et la batterie de WYATT déploie ses frénésies rythmiques. Des boucles de voix spectrales âprement passées à l’envers se font même entendre au milieu. Jusqu’auboutiste, Spaced Four est un flux continu délivrant une énergie à la sauvagerie graduelle et indomptable et donne l’impression de cueillir SOFT MACHINE lors d’une session privée improvisée à vocation défoulatoire et cathartique.

Spaced Five opère un contraste tout aussi saisissant avec ce qui précède, créant une atmosphère lounge avec le piano jazzy de RATLEDGE, les « tchi-tchis » des cymbales de WYATT et le saxophone languide de l’éternel collaborateur occasionnel Brian HOPPER.

Spaced Six nous replonge en pleine manipulation chaotique, avec ses sons d’orgue inversés desquels émergent des plans rythmiques de WYATT aux percussions, dont la montée en puissance effervescente est stoppée net par un coup de cisaille très primitif.

Spaced Seven boucle la (les) boucle(s) en revenant à une ambiance brumeuse et glissante, très « chill-out » avant l’heure…

Comme on le voit, Spaced explore des terrains escarpés ou flottants qui ne sont pas d’une écoute aisée pour chacun, ni même récurrente pour les autres, à moins de sélectionner telle ou telle section, selon l’humeur du moment… Certains auront beau jeu de penser que s’il était paru à l’époque, après les deux premiers albums studio du groupe, Spaced aurait pu couler la carrière du groupe, et qu’il est bel et bien « le disque auquel on a échappé » !

Néanmoins, on aurait tort de l’appréhender comme une croûte « hors sujet » dans la discographie de SOFT MACHINE. Ce serait oublier un peu vite que le groupe avait déjà procédé à certaines improvisations, expérimentations et manipulations de studio, à dose certes plus homéopathique, dans certaines sections du Volume Two, et que d’autres allaient émailler les opus étirés de l’album Third (notamment Facelift et Out-Bloody Rageous), sans parler du disque solo de Hugh HOPPER, 1984. SOFT MACHINE n’a fait avec Spaced que pousser plus loin une démarche qu’il avait déjà entamée et qu’il n’a pas eu l’occasion de réitérer ensuite, mais qui a imprégné ses opus ultérieurs.

Spaced nage donc dans un artisanat avant-gardiste débauché et précurseur aux allures de « happening-soundtrack » qui brasse tout à tour l’improvisation jazzy déglinguée, le free-rock, l’électro-indus, l’ambient, la musique concrète et minimaliste, le rite chamanique, en fait tout vocabulaire sonore que l’on catalogue aujourd’hui dans les musiques nouvelles, à l’instar de la face de HENRY COW sur Greasy Truckers, du OM de John COLTRANE, de certains soli claviéristiques dissonants de SUN RA, de certains instrumentaux bien barrés de Frank ZAPPA, des soundscapes de ENO + FRIPP, ou encore du climat général que l’on trouve sur le controversé Neheh de MAG…, pardon, de VANDER/TOP/BLASQUIZ/GARBER.

Avec Spaced, on voit donc combien SOFT MACHINE mérite sa médaille de pionnier prophétique. Il suffit juste de se mettre en condition pour l’écouter, et d’avoir des envies d’espace sans filet…

Article réalisé par Stéphane Fougère à partir de chroniques parues dans les revues TRAVERSES et TANGENTES, dûment remaniées et complétées en 2018.
(Photos : livrets CD)

 

 

 

 

 

Un commentaire

  • Philippe

    Excellent article!
    Je préciserai toutefois que je trouve l’enregistrement du Daevid Allen Trio 1963 bien meilleur que ceux des ‘Turns On’.
    Mon avis personnel est qu’il est indéniable que sur ‘Turns On’ ce sont les gens responsables de la restauration qui sont à blâmer pour la qualité sonore: soit ils sont partis de duplications de mauvaise qualité (alors que d’autres sources semblent circuler par ailleurs?), ou bien que les bandes n’ont pas bien été traités lors de la numérisation des enregistrements.
    C’est également le cas des albums ‘Breda Reactor’ et ‘Somewhere In Soho’ je crois (il faudrait que je vérifie) où des artefacts de niveau de souffle variable sont clairement audibles. Il y a clairement eu un manque de moyens dans les restaurations, probablement les labels voulaient éditer le maximum de choses en un minimum de temps….

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.