SOFT MACHINE : Backwards, une rétrospective live (2e Partie : 1er semestre 1970)

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SOFT MACHINE

Backwards, une rétrospective live

(2e Partie : 1er semestre 1970)

Ce second volet de notre dossier tripartite consacré aux publications d’archives live de SOFT MACHINE durant les années 1969-71 est centré sur les concerts du premier semestre de l’année 1970. Ce laps de temps pourra certes paraître étroit, mais cela tient au fait que cette période a fait l’objet d’une belle floraison de publications discographiques durant les années 1990-2000.

La publication de captations de concerts de SOFT MACHINE pour le seul premier semestre de l’année 1970 a effectivement été le théâtre d’une concurrence acharnée entre deux labels, l’américain Cuneiform Records et l’anglais Voiceprint, durant toute une décennie, entre 1996 et 2006, au risque de présenter des répertoires similaires. Si la palme d’or des captations de haute qualité sonore revient aux productions Cuneiform, vers lesquelles se dirigeront plus sûrement les audiophiles obsessionnels, les productions Voiceprint ont eu ce mérite de proposer des performances live complètes, étalées sur des doubles CD.

Cette prolifération de documents concernant une période si courte s’explique par la forte activité scénique de SOFT MACHINE à cette époque, mais aussi à l’indéniable bouillonnement créatif dont il a fait alors preuve. Le groupe s’était engagé dans un processus de renouvellement stylistique qui, on s’en doute, a dû déconcerter son public mais a aussi encouragé ce dernier à élargir son champ musical.

Dans le premier volet de notre dossier, qui couvrait les années 1967-69, nous avions découvert un trio pop psychédélique prêt à diverses expérimentations (Spaced) et qui organisait déjà ses concerts en sets durant lesquels plusieurs morceaux étaient enchaînés pour former une suite ininterrompue, quitte à être par moments déformés pour permettre quelque incartade soliste. Cette manière d’approcher et de traiter la matière musicale n’était certes guère familière dans le milieu pop et rock de l’époque.

Si, sur le Live at the Paradiso, daté de mars 1969, le groupe jouait encore sous la forme d’un trio (Mike RATLEGE à l’orgue et au piano électrique, Hugh HOPPER à la basse et Robert WYATT à la batterie et au chant), il a vite pris de l’embonpoint, embauchant le saxophoniste Brian HOPPER (qui avait participé aux sessions d’enregistrement de Volume Two) durant l’été pour se métamorphoser carrément en septette à l’automne, dans le but d’étoffer certains thèmes ! Lors de la tournée belge et française de SOFT MACHINE, le public a ainsi découvert le trio de base renforcé d’une section de vents et de cuivres empruntée au Keith TIPPETT GROUP, comprenant le saxophoniste Elton DEAN, le tromboniste Nick EVANS et le cornettiste Mark CHARIG, auxquels s’est ajouté un second saxophoniste (et flûtiste, et harmoniciste), Lyn DOBSON, qui avait déjà joué avec Manfred MANN.

Il n’existe hélas que fort peu de documents audio illustrant cette période en septette, et ceux-ci restent fragmentaires (une session BBC, un extrait de concert…). C’est donc en vain qu’on cherchera à se procurer un concert complet, ce qui est évidemment bien dommage ! Cette nouvelle formule avait été à l’époque diversement appréciée par la critique et le public et n’avait pas passé l’hiver, en partie à cause du coût financier qu’elle impliquait, mais aussi pour des raisons musicales, par crainte d’une plus grande rigidification de la musique.

Néanmoins, l’expérience s’est avérée suffisamment passionnante pour WYATT (qui en fut l’initiateur), HOPPER et RATLEDGE pour ne pas la faire disparaître complètement. C’est ainsi sous forme de quintette que SOFT MACHINE a démarré son planning (bien chargé !) de concerts au début de l’année 1970, avec le concours d’Elton DEAN et de Lyn DOBSON. Cette formation a été réduite dès le printemps 1970 à un quartette (avec Elton DEAN pour seul souffleur). C’est cette formation qui a le plus sûrement inscrit le nom SOFT MACHINE dans la légende, du fait que c’est elle qui a enregistré le mythique double album Third, en mai 1970.

Les publications d’albums live concernant ce premier semestre 1970 illustrent donc le cheminement créatif qui a abouti à l’élaboration de Third, dont les thèmes ont été rodés auparavant sur scène, mais dans des versions encore embryonnaires. C’est toute cette genèse qui est donnée à écouter dans ces archives live publiées par Cuneiform Records et par Voiceprint. Ce second volet de notre dossier aurait pu être sous-titré “The Road to Third”

Comme dans la première partie de notre dossier, les albums live chroniqués dans cette deuxième partie sont présentés non par ordre chronologique de publication, mais suivant la chronologie des concerts.

SOFT MACHINE – Noisette
(2000, Cuneiform / Orkhêstra)

C’est le 4 janvier que SOFT MACHINE donne son premier de l’année 1970 ; c’est aussi le premier à être donné dans une salle de grande capacité, le Fairfield Halls de Croydon, comptant plus de 1500 places ! Le groupe s’y présente dans une formule “amaincie” par rapport à la tournée française et belge qu’il a achevée quinze jours auparavant. De septette, il devient quintette.

Cette formule en quintette n’est pas inconnue des “SOFT MACHINE Heads”, puisque c’est elle qui a légué à la postérité la version de Facelift que l’on trouve dans l’album capital Third. On se souvient en effet que cette composition magistrale de Hugh HOPPER dans ledit album est à la base un enregistrement live qui a par la suite été “frankensteinisé” en studio, où il a subi plusieurs montages et démontages, et qu’on lui a même greffé des bouts d’une autre version live. Mais à l’origine, la captation live de Facelift qui a servi pour Third provient de ce concert à Croydon, et cet album Noisette ne contient rien moins que le “reste” de ce concert !

Au-delà de l’intérêt purement historique, cet enregistrement permet en outre de se familiariser avec un répertoire en forte mutation depuis le concert à Amsterdam en mars 1969 immortalisé par le CD Live at the Paradiso. Depuis l’été 1969, le répertoire scénique de la Machine molle est constitué de thèmes qui trouveront plus tard place dans Third (Moon in June et Facelift), de pièces jamais enregistrées sur les disques classiques du groupe, et seulement deux compositions de Volume Two (Hibou, Anemone Bear et Esther’s Nose Job) assez transformées par rapport à leurs versions de studio. Autant dire que, pour le public des concerts de SOFT MACHINE à cette période, une majorité du répertoire est royalement inédit !

Le concert à Croydon débute précisément sur une composition inédite en version studio de Mike RATLEDGE, Eamonn Andrews, que des archives live publiées avant Noisette (The Peel Sessions, BBC Radio One in Concert, Virtually) nous avaient fait connaître dans des versions live postérieures nettement plus courtes. La version jouée à Croydon est plus longue que toutes celles-ci, atteignant les douze minutes. Elle démarre tranquillement avec piano et basse, avant que le trio de base ne fasse une embardée avec clavier électrique, basse “fuzz” et batterie frétillante, avec juste quelques singuliers couinements de saxophone à la cantonade.

Un autre thème de Hugh HOPPER jamais capté en studio lui fait suite, Mousetrap, sur lequel DEAN et DOBSON entrent définitivement en scène, plongeant dans cette chevauchée sauvage au rythme haletant. Lyn DOBSON parvient même à glisser quelques interventions vocales “scattées”. On croyait ce genre de fantaisie dévolue uniquement à Robert WYATT, on réalise ici qu’il n’en est rien ! Le même DOBSON émet d’autres borborygmes durant son solo de flûte qui habille merveilleusement bien une autre composition de RATLEDGE restée inédite chez SOFT MACHINE, la très planante Backwards, qui finira par atterrir dans le répertoire du groupe CARAVAN, dans la suite l’Auberge du sanglier/A Hunting We Shall Go, sur l’album For Girls Who Grow Plump in the Night.

À noter que Mousetrap et Backwards sont ici reliés par le court Noisette, qui sert de cordon ombilical, puis c’est le thème de Mousetrap qui revient après Backwards servir de pont avec une pièce plus connue de SOFT MACHINE, Hibou, Anemone and Bear, durant laquelle s’enchaînent soli de saxophone, d’orgue fuzz, et Robert WYATT y glisse quelques menues paroles, les seules qu’il chantera durant tout le concert ! Oui, les seules, puisque sur la version de Moon in June qui suit, le batteur reste étonnamment muet sur cette composition dont il est l’auteur, dont il a déjà enregistré une démo et pour laquelle il avait pourtant écrit des paroles, qu’il n’hésitait pas à modifier en fonction du contexte (cf. la version jouée à la BBC en 1969).

Dans Noisette, Moon in June est réduit à une portion instrumentale dominée par un solo d’orgue de Miek RATLEDGE – magistral, cela dit – qui débouche sur un autre thème de Hugh HOPPER, 12/8 Theme, un morceau parfaitement inédit que cette archive live permet de découvrir pour la première fois (à la différence de Eamonn Andrews et de Mousetrap, déjà révélés par une session BBC incluse dans le coffret vinyle Triple Echo et rééditée depuis en CD). Cette pièce de choix, atteignant les onze minutes, comporte toutes les caractéristiques d’une composition typiquement soft-machinienne et s’avère un écrin idéal pour les souffleurs, qui marquent leur empreinte avec rage et détermination.

Le set s’achève sur une pièce désormais classique du répertoire de SOFT MACHINE, Esther’s Nose Job, rendue aussi éclatante que pétaradante par le groupe entier, et qui enchaîne les éclats solistes et les passes d’armes d’orgue et de saxophones sur une rythmique tempétueuse. Robert WYATT a juste le temps de glisser deux courtes interventions vocales sans paroles dans cette matière musicale bouillonnante, aussi dense qu’emphatique, qui laisse tout juste deviner le haut degré de volume sonore auquel jouait SOFT MACHINE à cette époque.

Une dernière surprise nous est offerte avec le rappel, qui n’est rien moins qu’une reprise de We Did it again, seule pièce rescapée de l’époque Kevin AYERS. Mais de la chanson pop pataphysique qu’elle était au départ, elle devient ici une pièce en majeure partie instrumentale, prétexte à toutes formes de saturations et de rugosités, où même le chant de WYATT est très fragmenté. Il faut écouter cette version comme un adieu à une certaine époque de SOFT MACHINE et une illustration éloquente de l’évolution musicale de la Machine molle avec cette formation en quintette. Plus rien ne sera comme avant, semble nous dire le groupe.

Une note technique dans le livret nous informe que cet enregistrement a été mastérisé à partir des bandes magnétiques originales de Bob WOOLFORD, l’ingénieur du son de SOFT MACHINE, dont la vitesse d’enregistrement atteignait 15 pouces par secondes. Or, il est arrivé que certains morceaux soient coupés au beau milieu quand ces bandes étaient pleines, laissant un certain “blanc” dans la musique le temps que WOOLFORD installe une nouvelle bande sur son engin enregistreur. Il a fallu pallier à ces blancs en utilisant des fragments d’un autre concert (celui de l’University College à Londres une semaine plus tard) pour restituer sans interruption le flux du concert au Fairfield Hall de Croydon.

Quoi qu’il en soit, la captation sonore est excellente pour l’époque, et on ne peut qu’enrager de ne pas retrouver dans ce disque la version de Facelift qui a été jouée ce soir-là, on aurait pu ainsi la redécouvrir en intégralité et avec un meilleur confort d’écoute que sur l’album Third, où le travail de montage et de production a littéralement étouffé la prise de son d’origine. Noisette donne une bien meilleure image du caractère rêche et mordant que pouvait avoir SOFT MACHINE en concert.

SOFT MACHINE – Breda Reactor
(2004, Voiceprint)

Jusqu’en 2004, Noisette, paru en 2000, constituait l’unique témoignage d’un concert de la formation en quintette de SOFT MACHINE (celui de Croydon le 4 janvier 1970). Puis Voiceprint a surenchéri en publiant Breda Reactor, un double CD contenant un concert complet daté du 31 janvier 1970, cette fois aux Pays-Bas, à Breda, dans la salle Het Turfship. À peine un mois s’est donc déroulé entre le concert de Noisette et celui de Breda Reactor, ce qui ne laisse guère augurer de grandes différences dans les répertoires des deux albums.

Mais à y regarder de plus près, Breda Reactor s’avère un complément idoine à Noisette, car présentant quelques différences qui témoignent que d’un concert à l’autre, sur une période réduite à tout juste un mois, le groupe pouvait apporter de subtiles variations en termes de jeu et de répertoire.

Bien sûr, les structures des concerts de Croydon et de Breda sont identiques : chacun est divisé en deux sets de musique ininterrompue qui enchaînent plusieurs thèmes, certains déjà connus et d’autres inédits. L’ordre des morceaux est également semblable sur les deux concerts. Mais là où Noisette compile les deux sets du concert de Croydon en un seul CD, omettant la version de Facelift (et pour cause, puisqu’on la retrouve – dûment trafiquée – sur Third !), Breda Reactor donne à écouter l’intégralité du concert de Breda en respectant la césure entre les deux sets : le premier CD comporte le premier set, d’une durée de 33 minutes, et le second CD contient le second set, lequel atteint 53 minutes, auquel s’ajoute le rappel, soit We did it again, qui s’évapore hélas au bout de 2 minutes, poussant le CD à 55 minutes, là où il aurait pu (et dû) en faire 60 minutes.

Du fait de l’absence des cinq dernières minutes du rappel, ce concert de Breda n’est donc pas “complètement complet”, mais il l’est déjà davantage que celui de Noisette puisqu’il contient le fameux Facelift, joué en introduction du second set et qui s’étale sur près de 22 minutes. Il s’avère donc plus long que la version qui sera incluse quelques mois plus tard dans l’album Third, notamment du fait d’un introduction étendue d’allure abstraite. Saturations d’orgue, couinements de saxophone, grondements de basse, foisonnement de fûts et de cymbales sont au programme, et on a droit au moment “roland-kirkien” de Lyn DOBSON à la flûte et aux borborygmes.

Quand bien même son répertoire est semblable à celui de Croydon, ce concert de Breda offre de menues différences d’interprétation : dans le premier set, les versions de Eamonn Andrews et de Hibou, Anemone and Bear sont un poil plus longues que celles de Croydon. Eamonn Andrews met en évidence l’ampleur du rugissement de basse “fuzz” de Hugh HOPPER, l’épaisseur de l’orgue “fuzz” de Mike RATLEDGE, et Lyn DOBSON y intervient à la flûte au début, ce qui n’était pas le cas à Croydon.

Mousetrap est particulièrement vitaminé ici, gorgé là encore de sons d’orgue et de basse fuzz vengeurs, Backwards calme le jeu et met en vedette la flûte de Lyn DOBSON, et Hibou, Anemone and Bear clôt le premier set sous haute tension avec notamment un brillant solo d’Elton DEAN, et Robert WYATT réussit même à y faire entendre quelques paroles chantées vers la fin, mais noyées dans un effet d’écho.

Le premier set place la barre très haut, mais le second relève le défi avec comme on l’a dit un Facelift très dense, suivi par Moon in June, toujours réduit à un solo d’orgue assez éblouissant ici et qui sert de passerelle vers le 12/8 Theme de Hugh HOPPER, un morceau où s’esbaudissent les saxophones, mais qui ne restera pas par la suite dans le répertoire de SOFT MACHINE et qui, par rapport à la version de Croydon, est déjà sévèrement écourtée de moitié ! (Cette pièce ne figure sur aucun album studio de SOFT MACHINE, mais on la retrouve dans une version encore écourtée dans le disque Monster Band de Hugh HOPPER.)

Esther’s Nose Job est sur ce CD divisé en plusieurs pistes (enchaînées, bien sûr), ce qui offre l’occasion de découvrir qu’au beau milieu figure une nouvelle composition, Pigling Bland, qui ne sera gravée en version studio que dans l’album Fifth. En fait, ce morceau avait déjà été joué à Croydon mais sa présence n’est pas mentionnée sur le CD Noisette.

Pigling Bland est suivi ici par une “wyatterie” dadaïste dans l’âme (Cymbalism), avec force boucles de cymbales rehaussées de flûte et incongruités vocales, qui débouche sur une section pour le coup franchement inédite : on y découvre effectivement pour la première fois une version d’Out-Bloody Rageous encore assez embryonnaire (à peine plus de deux minutes) qui fait la part belle à des expérimentations vocales en écho et solo de flûte, avant la reprise finale du thème d’Esther’s Nose Job. Les quelques variations que présente cette suite – qui dépasse ici les 17 minutes – confirment donc que le quintette soft-machinien, malgré sa courte existence, s’efforçait toujours de modifier et de transformer sa matière musicale d’un concert à l’autre.

En fait, le seul point faible de Breda Reactor est la qualité sonore de son enregistrement, qui n’est pas professionnel. (Le même constat peut du reste être fait des autres archives live audio de SOFT MACHINE concernant l’année 1970 publiées par Voiceprint.) Néanmoins, son écoute n’a rien d’une torture. Au contraire, cet enregistrement favorise l‘immersion dans l’atmosphère du concert sans que nos oreilles en souffrent (ce qui n’a pas forcément été le cas pour ceux qui se trouvaient à l’époque sur place, le groupe étant réputé pour jouer à fort volume!) . On se retrouve certes avec un “gros son” de proximité, mais affiné et clair, qui met en valeur l’épaisseur anguleuse de la basse fuzz de Hugh HOPPER, assez proéminent ici, et l’acidité tranchante de l’orgue de Mike RATLEDGE.

Par contre, lorsque le groupe entier joue à l’unisson, les saxophones d’Elton DEAN et de Lyn DOBSON paraissent relativement “noyés”. Cependant, ils émergent mieux lors des séquences solistes, même si l’usage par les deux souffleurs de micros de contact sur leurs instruments, censés les faire rivaliser avec les volumes élevés de l’orgue et de la basse, ont pour effet de dénaturer quelque peu leurs couleurs naturelles, au point de rendre difficilement discernables les différences entre le saxophone alto de l’un et le saxophone ténor de l’autre, sans parler des interférences harmoniques quand ils jouent ensemble. Ça fait partie des risques de l’expérimentation !

Bref, même s’il n’est pas aussi parfait que Noisette, Breda Reactor reste fréquentable d’un point de vue audiophile. Il y a nettement pire en termes de qualité sonore pour un enregistrement amateur, et celui-ci est assurément le meilleur de tous ceux parus chez Voiceprint.

SOFT MACHINE – Alive in Paris 1970
(2009, Voiceprint – DVD)

En matière de “couverture archivistique”, la formation en quintette de SOFT MACHINE en 1970 aura décidément été plus vernie que celle en septette qui l’a précédée. Les CD Noisette et Breda Reactor (sans oublier la face A de l’album Third bien évidemment) ont été des bénédictions pour tous les fans désireux d’approfondir l’histoire du groupe côté scène. Il n’y avait sans doute pas mieux ni plus à espérer obtenir quand, en 2009, Voiceprint a sorti, comme un magicien de son chapeau, ce DVD aux allures de cerise sur le gateau. Certes, ce n’était pas le premier document vidéo à émerger, puisque Cuneiform Records avait déjà publié un petit DVD en bonus de l’album Grides (paru en 2006) montrant SOFT MACHINE dans sa formation de 1971, mais c’est la première fois qu’un document vidéo sur SOFT MACHINE fait l’objet d’un parution unique sur support DVD. Et cette fois, c’est pour retrouver SOFT MACHINE en concert en 1970, s’il vous plait !

Néanmoins, il y a une précision à apporter : Alive in Paris 1970 ne montre pas un concert complet de SOFT MACHINE, mais plutôt deux émissions projetées jadis sur la deuxième chaîne de l’ORTF (cocorico !), et dans lesquelles furent diffusées un concert de SOFT MACHINE filmé à Paris ! Singulièrement, c’est ce concert qui a été choisi pour inaugurer le premier volet de l’émission Pop 2, apparue sur les écrans en avril 1970 et présentée par l’animateur, chroniqueur et producteur Patrice BLANC-FRANCART. L’émission ne durant qu’une demi-heure, ce n’est évidemment pas le concert intégral qui fut diffusé, mais il faut croire que ce volet de Pop 2 a réuni suffisamment de spectateurs pour qu’une autre partie du même concert soit diffusée dans un autre volet de Pop 2 trois mois plus tard. Il est vrai aussi que le groupe a toujours bénéficié d’un capital popularité assez important dans l’Hexagone, et ce depuis ses débuts, puisqu’on a même présenté alors « les SOFT MACHINE » (sic) comme les « nouveaux BEATLES » (re-sic) ! (Il faut croire que quelque chose n’a pas tourné rond depuis…)

Ce DVD contient donc les deux volets de Pop 2 diffusés à la télévision française, avec les génériques de début et de fin d’émission, et même une courte présentation du groupe, au début du second volet, par Patrice BLANC-FRANCART, qui annonce une tournée estivale du groupe dans le Sud-Ouest de la France… tournée qui sera finalement annulée ! Mais ce qui importe, c’est bel et bien que l’on voit la formation en quintette de SOFT MACHINE filmée de façon professionnelle sur la scène du Théâtre de la Musique (plus connu comme Gaîté lyrique) le 2 mars 1970.

Alors bien sûr, quand on dit « filmée de façon professionnelle », c’est qu’il faut s’attendre à tomber sur tous les tics plus ou moins inspirés de ce type de produit télévisuel. Ainsi, bien que diffusé en deux parties, le concert n’apparait pas en intégralité. Les deux émissions Pop 2 totalisent en effet seulement une heure. Or, au regard de la durée des concerts documentés par les albums Noisette et Breda Reactor, il n’y a pas lieu de croire que ce concert parisien ait été plus court que d’autres, d’autant qu’il ne s’agissait pas d’une programmation en festival.

Et en visionnant ces émissions, on repère bien vite les charcutages qui ont été opérés pour obéir aux contraintes de durée de la retransmission télévisée. Et le fait que SOFT MACHINE jouait des sets de trois quarts d’heure de musique ininterrompue n’a pas dû arranger les affaires des monteurs, qui en ont été quittes pour tailler dans le lard de certains morceaux, enchaîner des segments qui ne l’étaient pas à l’origine, et de faire passer la pilule en ajoutant sur la bande des applaudissements nourris et bruyants du public en plein set, à des moments parfois franchement inopportuns !

Ainsi, dans le premier volet de Pop 2, si on a la chance de visionner l’intégralité (ou peu s’en faut) de l’interprétation du colossal Facelift, on s’étonne que ce dernier soit immédiatement suivi par une improvisation vocale de Robert WYATT, posée là comme un cheveu dans une soupe ! Ce passage est manifestement extrait d’une version de Moon in June qui devait suivre Facelift, mais qui a été sacrifiée au montage, nonobstant cette improvisation vocale.

De la même façon, la suite Mousetrap/Noisette/Backwards/Mousetrap Reprise a été réduite à ses deux derniers segments, et les premières minutes d’Esther’s Nose Job ont été jetées aux oubliettes, et certainement aussi celles d’Eamonn Andrews. On suppose également que le plus rare 12/8 Theme a rejoint la liste noire des sacrifiés ! En revanche, il faut rendre grâce au Grand Manitou de la TV française de nous avoir préservé en images la version d’Out-Bloody-Rageous jouée ce soir-là par le groupe, car il s’agit désormais de la plus ancienne version live connue à être publiée ! En effet, cette composition de Mike RATLEDGE n’apparait pas dans les concerts de janvier 1970 révélés par les CD Noisette et Breda Reactor, ce qui induit qu’elle n’a rejoint le répertoire live du groupe que lors des concerts de février ou de mars 1970.

Autre fait singulier, il semble que le premier volet de Pop 2 montre en fait la seconde partie du concert de SOFT MACHINE (avec Facelift, l’improvisation vocale de WYATT et Esther’s Nose Job), et le second volet montre donc sa première partie (Eamonn Andrews, Backwards/Mousetrap Reprise et Out-Bloody-Rageous) ! Pour ajouter au mic-mac, Voiceprint a laissé imprimer sur la jaquette du DVD un ordre de morceaux erroné ! La “bonne set-list” apparaît toutefois dans le menu du DVD. Un peu plus de vigilance dans la confection du produit n’eut pas été superflu…

Les autres tics concernent la façon de filmer proprement dite, laquelle a dû être tributaire des conditions dans lesquelles le concert a eu lieu. On se rend compte dans les images que les musiciens ne jouent pas sur une scène surélevée, mais à même le parquet de la salle. Et comme le public est apparemment venu nombreux applaudir son groupe fétiche et que les 1500 places du Théâtre de la musique n’ont pas suffi à l’accueillir, certains spectateurs se sont retrouvés sur les côtés de la scène, obligeant les cameramans à bouger à droite et gauche et à filmer de derrière la scène, ce qui fait qu’on voit les musiciens souvent de dos. Il y a aussi heureusement des plans de face, mais principalement des plans rapprochés et des gros plans. Je ne crois que l’on voit une seule fois le quintette en entier dans une seule image (les caméras volantes n’existaient pas encore…).

Ces contraintes nous valent des plans mémorables : un caméraman déplace sa caméra en passant derrière les enceintes de scène, nous faisant voir au moins cinq secondes de noir complet à l’écran, on voit un roadie placer le micro de WYATT en place juste avant une improvisation vocale, on voit Elton DEAN, à un moment où sa présence sur le devant de la scène n’était pas indispensable, tailler le bout de gras avec le même roadie, et on se rend compte que le groupe carburait ce soir-là… aux bouteilles d’Orangina ! Là, c’est le mythe qui en prend un coup !

D’autres images nous permettent heureusement de voir les musiciens en action, et c’est peu de le dire ! On réalise combien Robert WYATT s’investit à fond dans son rôle de batteur et qu’il dégage une énergie physique fascinante. Et que dire de son visage perdu sous ses longs cheveux quand il se lance dans une improvisation vocale echoplexée ! En comparaison, Mike RATLEDGE et Hugh HOPPER font montre d’une discrétion scénique qui laisse deviner une concentration non moins intense.

Mais en 1970, ce sont les deux souffleurs qui occupent le devant de la scène. Les voir jouer ensemble le thème de Facelift avec un flegme très british alors que, dans la salle, de nombreux jeunes spectateurs (tous autour de la vingtaine) se laissent aller au “headbanging” le plus échevelé rend compte du pouvoir extatique de cette musique ! Elton DEAN se fend dans le même Facelift d’un solo de saxello, tandis qu’il s’impose au saxophone alto sur Out-Bloody-Rageous. Mais sans doute son (grand) talent soliste est-il ce soir-là quelque peu occulté par celui de Lyn DOBSON, dont le solo étiré dans Facelift est un grand moment visuel : on le voit en effet jouer successivement de la flûte, user de sa voix comme d’un instrument, et même jouer de l’harmonica, ce dont les albums live de la même époque ne rendaient pas trop compte ! Son solo de flûte dans Backwards est aussi fort inspiré, et pour le reste bien sûr, c’est au saxophone ténor qu’il époumone son inspiration.

Bref, en dépit de (ou grâce à) quelques plans superflus et d’un montage saugrenu, ce document visuel, pourvu d’une belle qualité sonore, est un “must” inespéré pour les fans du quintette SOFT MACHINE de 1970, tant ses images apportent un éclairage supplémentaire sur la force de la démarche musicale choisie par le groupe à ce moment, sur l’investissement qu’elle implique de la part des musiciens et l’aura que ses derniers dégagent. Alive in Paris 1970 nous montre une entité musicale bien vivante, et même extra-vivante !

SOFT MACHINE – Somewhere in Soho
(2004, Voiceprint)
SOFT MACHINE – Facelift
(2002, Voiceprint)

Nous retrouvons ici SOFT MACHINE en concert fin avril 1970, soit quelques jours avant l’enregistrement de l’album Third. La configuration du groupe est celle qui est communément reconnue comme “classique” pour cette époque, à savoir Mike RATLEDGE, Hugh HOPPER, Elton DEAN et Robert WYATT. Un mois auparavant, le groupe se produisait encore en formation quintette lors sa tournée sur le territoire français. Mais de l’eau a coulé sous les ponts et Lyn DOBSON a quitté le navire, laissant Elton DEAN devenir l’unique et glorieux survivant de la section de vents qui avait été recrutée à l’automne 1969.

C’est dans un quartier du West End de Londres qu’a été effectué l’enregistrement du bien nommé double CD Somewhere in Soho. Le “somewhere” en question donne une information certes vague, mais qui ne le reste pas bien longtemps si on regarde bien la pochette : oui, SOFT MACHINE, au départ considéré comme un groupe de pop-rock psychédélique, est à l’affiche du fameux Ronnie Scott’s Jazz Club, symbole d’une certaine vie nocturne londonienne. Lui qui s’était produit en début d’année dans l’énorme Fairfield Halls de Croydon a du s’adapter à un espace plus modeste dont la scène est plus exiguë et le contact avec le public plus direct.

C’est cependant un signe qui ne trompe pas quand au processus de mutation perpétuelle dans lequel s’est engagé SOFT MACHINE et qui confirme qu’il fonctionne dorénavant quasiment comme un groupe de jazz tendance fusion, dans un esprit proche de ce que faisait Miles DAVIS à l’époque.

Cela dit, SOFT MACHINE avait déjà eu auparavant – en novembre 1969, à l’époque où il se produisait en septette – l’occasion de jouer dans ce même club de jazz, et sa tendance à jouer à un volume assez élevé n’était pas ce à quoi Ronnie SCOTT et ses clients fidèles étaient habitués ! Mais ce retour en quartette a constitué alors pour le groupe un véritable challenge, car ce n’est pas seulement pour une soirée qu’a été programmé SOFT MACHINE au Ronnie Scott’s, mais pour six soirées consécutives, du 20 au 25 avril 1970!

Jouer toute une semaine au même endroit impliquait donc pour le quartette de garder sa musique fraîche et vivante avec un répertoire désormais bien éprouvé, toujours constitué de deux sets, parfois trois, dans lesquels ses compositions sont enchaînées pour former une seule suite musicale. Comme le dit Mike RATLEDGE dans le livret : « Il nous a fallu étendre notre répertoire et nous plonger dans des espaces de liberté où nous n’avions pas normalement pas l’habitude d’aller. » Somewhere in Soho nous fait donc entendre deux sets de SOFT MACHINE captés lors de cette semaine de programmation au Ronnie Scott’s, et ces sets comportent de généreux moments d’improvisation tant collective qu’individuelle.

Par rapport aux concerts de l’hiver 1970, deux nouvelles pièces font leur entrée dans le répertoire et sont jouées au début du premier set, il s’agit de Slightly all the Time et Out-Bloody Rageous, composées par Mike RATLEDGE et qui seront peu après enregistrées en studio pour le double LP Third. Mais à ce stade, ces pièces sont encore à l’état de “work in progress” et n’atteignent pas encore les dimensions qu’elles prendront sur l’album légendaire. (Il est vrai aussi que ces versions sont augmentées de séquences de musique concrète et autres montages de studio.) Lors de ces concerts à Soho, chacune ne dure que dix minutes, soit moitié moins que sur Third. Cela n’empêche pas les musiciens de broder à loisir au sein de ces pièces, Slightly all the Time mettant en exergue le saxophone alto d’Elton DEAN et Out-Bloody Rageous l’orgue de Mike RATLEDGE et le même Elton DEAN, décidément très en verve, qui s’impose de plus en plus comme improvisateur soliste et musicien de premier plan, et non plus seulement comme un membre d’une section de vents.

En seconde moitié du premier set, Eamonn Andrews, un poil plus court que sur les concerts documentés par les CD Noisette et Breda Reactor, offre pour sa part un espace d’expression libre pour le piano électrique de Mike RATLEDGE en introduction, mais aussi pour l’hypnotique basse fuzz de Hugh HOPPER et les inventions rythmiques de Robert WYATT. Puis Mousetrap continue à secouer le bocal, traînant toujours à sa suite les thèmes plus planants Noisette et Backwards (qui finiront par être intégrés à Slightly all the Time sur Third) avant de céder la place à Hibou, Anemone & Bear, qui disparaît hélas au bout de quatre minutes et demie…

C’est de nouveau deux autres pièces de Third qui entament le second set. Du haut de ses 19 minutes, Facelift s’affiche comme la composition la plus longue, prétexte à une improvisation collective en introduction puis à plusieurs soli d’orgue et de saxophone alto dans ses différentes sections. Le set se poursuit avec un segment instrumental de Moon in June, à la fin duquel Robert WYATT tente une nébuleuse improvisation vocale avec effet d’écho enrobée de notes discrètes de basse, de piano électrique et de saxophone, avant d’aboutir à la suite Esther’s Nose Job, qui comprend toujours Pigling Bland et l’étrange solo de batterie de Robert WYATT, Cymbalism. On remarque que, dans ces deux sets au Ronnie Scott’s, WYATT est resté assez discret en termes d’improvisations vocales, préférant faire montre de créativité sur ses fûts et ses cymbales.

À l’instar de Breda Reactor, Somewhere in Soho est un enregistrement amateur dument nettoyé pour sa sortie en CD. Il n’est peut-être pas aussi parfait qu’un enregistrement de console, mais reste éminemment fréquentable par des oreilles averties qui n’ont pas peur de s’immerger dans une captation brute de décoffrage. Du fait de l‘exiguité du lieu, il se dégage une sensation de proximité avec la musique qui donne l’impression “d’y être” en direct, et l’inspiration constante des musiciens fait qu’on est vite captivés par le flot sonore ininterrompu de chacun des sets et qu’on en oublie les menues imperfections techniques.

On ne peut hélas en dire autant du double CD Facelift, qui documente le concert que SOFT MACHINE a donné le lendemain de sa semaine au Ronnie Scott’s, soit le 26 avril 1970. En l’occurrence, la Machine molle fait le grand écart puisqu’elle revient dans l’immense Fairfield Halls de Croydon, à peine quatre mois après sa performance du début de l’année 1970 documentée dans le CD Noisette.

On doit la captation de ce concert (comme celles des doubles CD Breda Reactor et Somewhere in Soho) à Brian HOPPER, le frère de Hugh HOPPER, qui était présent dans le public avec ses parents (soirée en famille autour d’une musique qui n’est pas vraiment “familiale”…). Il a enregistré ce concert avec un petit magnétophone à cassettes dont les piles étaient malheureusement sur le point de rendre l’âme… Ca ne fait pas un pli dès Slightly all the Time, qui démarre le premier set : le son est lointain et brumeux – impression renforcée par la résonance due à la grandeur de la salle – sujet à des variations de hauteur, et la bande magnétique gondole par endroits ! Qui plus est, Brian a manqué les premières mesures du morceau, rétrécissant cette version de Slightly all the Time qui, du reste, est deux fois plus courte que celle de Somewhere in Soho. On a connu entrée en matière plus engageante…

Mais le fait est que le son ne s’améliore pas, ou si peu, durant tout le concert, lequel est étalé, comme ceux de Breda Reactor et de Somewhere in Soho, sur deux CDs. Autant, sur les deux albums précédents, la perspective d’écouter un concert complet de SOFT MACHINE était hautement appréciable, autant elle l’est beaucoup moins avec ce Facelift compte tenu de sa piètre qualité sonore.

C’est dommage, car si la set-list est évidemment très similaire à celle de Somewhere in Soho, elle présente encore quelques variations qui attestent que le groupe ne cessait d’un concert à l’autre d’expérimenter la meilleure façon d’enchaîner tous ses morceaux pour constituer un set cohérent et contrasté. On constate ainsi que la place de deux morceaux a été intervertie : Moon in June, habituellement joué après Facelift dans le second set, est ici placé dans le premier set, après Out-Bloody-Rageous et avant Mousetrap, en lieu et place d’Eamonn Andrews, qui se retrouve de fait dans le second set, après Facelift et avant Esther’s Nose Job. Autre surprise, le solo de batterie de Robert WYATT après Piging Bland est ici précédé d’un chant presque “a capella”, évidemment peu audible, suivi par le thème de basse de I Should’ve Known, un morceau de Hugh HOPPER qui date de la préhistoire de SOFT MACHINE !

La raison qui a poussé Voiceprint à publier ce médiocre enregistrement de Brian HOPPER est que, selon celui-ci et selon les musiciens eux-mêmes, ce concert fut l’un des meilleurs que le groupe a pu donnés. À en juger par les applaudissements de salle à la fin de chaque set, on veut bien le croire. Enfin… on voudrait bien y croire ! Et il y a des moments où on on serait effectivement tentés de le croire (le second set est notamment sous haute tension)… Mais l’écoute intégrale de ces bandes tient irrémédiablement de la torture auditive. Et vouloir les écouter plus d’une fois dans une journée relève du masochisme. Les “die-hard fans”, auxquels ce double CD semble s’adresser en exclusivité, sont avertis que leur tendance “complétiste” des enregistrements de SOFT MACHINE est ici mise à rude épreuve. Mais l’hypnose (musicale) peut faire des miracles…

SOFT MACHINE – Backwards
(2002, Cuneiform Records / Orkhêstra)

Alors qu’il nous avait auparavant habitués à publier des archives live portant chacune sur un concert précis ou un enregistrement unique, le label Cuneiform Records nous propose avec Backwards une compilation de trois enregistrements distincts : deux proviennent de performances live et un est une démo de studio. Passée l’impression d’avoir affaire à des miettes après avoir dégusté de plus gros morceaux, il reste difficile de ne pas accepter cette nouvelle offrande, tant elle s’avère encore pertinente tant d’un point de vue historique que musical, et que tous les moyens ont été mis en œuvre pour assurer une qualité d’écoute très honorable à ces bandes ancestrales et usées dont l’exhumation tient toujours du miracle.

Le titre de cette compilation d’archives, Backwards, n’a pas été choisi au hasard : les enregistrements qu’elle contient sont en effet présentés dans un ordre chronologique inversé, du plus récent au plus ancien.

L’enregistrement le plus récent est aussi le plus long (près de quarante minutes) ; il s’agit d’un set enregistré à Londres fin mai 1970. Quelques jours auparavant – le 4 mai – le groupe venait d’effectuer l’enregistrement en studio de trois des quatre faces de son double LP Third, qui allait sortir un mois plus tard. On retrouve donc SOFT MACHINE dans sa formation réputée classique, celle du quartette HOPPER/DEAN/RATLEDGE/WYATT, jouant trois morceaux enchaînés : Facelift, Moon in June (segment instrumental) et Esther’s Nose Job (incluant Pigling Bland et Cymbalism, même s’ils ne sont pas mentionnés), soit la track-list habituelle de son second set en concert à cette époque. L’histoire ne dit ps si le groupe a joué un autre set ce jour-là…

Backwards pourra paraître donc un peu chiche au regard des autres archives live publiées par Voiceprint évoquées plus haut, mais à sa décharge, ce CD a été publié avant Breda Reactor et Somewhere in Soho. Paru la même année que Backwards, Facelift présente certes un concert plus complet, mais ne peut raisonnablement pas rivaliser en termes de confort d’écoute ! Backwards permet donc d’apprécier la musicalité, la cohésion, l’inventivité et l’énergie dont le quartette savait faire preuve sur scène. Délestées des montages et trucages expérimentaux propres aux enregistrements studio, les compositions y apparaissent moins rigides, et attestent de l’allure jazz fusion prise par le groupe à ce moment, au grand dam de ceux qui croyaient encore avoir affaire au groupe pop psychédélique des débuts, ou à la grande satisfaction de ceux qui apprécient SOFT MACHINE pour sa capacité à se réinventer.

Backwards donne aussi à écouter deux fragments d’un concert donné à Paris en novembre 1969 par la très éphémère mais ô combien jubilatoire formation en septette (qui aura duré le temps de l’automne 1969). Rappelons qu’avant l’automne 1969, SOFT MACHINE se produisait sur scène en trio (RATLEDGE/HOPPER/WYATT). Mais satisfait de l’ajout de pistes de saxophone par Brian HOPPER sur l’album Volume Two, le groupe a cherché à étendre l’expérience sur scène et s’est métamorphosé en septette, avec le tromboniste Nick EVANS, le trompettiste Mark CHARIG, le saxophoniste Elton DEAN, tous trois débauchés du mémorable KEITH TIPPETT GROUP, et auxquels a été ajouté le saxophoniste et flûtiste Lyn DOBSON.

Avant la parution de Backwards, la seule trace discographique officielle qui existait de cette formation était parue dans le double CD The Peel Sessions (1991, Strange Fruit). Les collectionneurs seront donc ravis d’ajouter à leur tableau de chasse les deux suppléments présentés ici : dans l’extrait de huit minutes de Facelift, le thème est inondé comme jamais de vents divers jouant simultanément mais pas forcément toujours à l’unisson, rendant le morceau harmoniquement plus complexe, et Elton DEAN s’impose déjà comme soliste. Dans l’extrait de quatre minutes de Hibou, Anémone & Bear, DEAN et DOBSON s’octroient chacun un solo. Évidemment, les brutales coupures dont pâtissent ces deux extraits engendrent un inévitable sentiment de frustration…

Pour clore en beauté ce volume, nous avons droit à rien moins que l’intégralité (presque 21 minutes) de la démo de l’opus wyattien Moon in June, dont un extrait était paru dans la compilation Flotsam Jetsam (1994, Rough Trade). Curieusement, la conception de cette démo s’est faite sur une méthode identique à la version gravée sur Third : la première partie a été enregistrée en solo par Robert WYATT dans le dernier semestre 1968 et la seconde en 1969 en compagnie de ses camarades. Cela tendrait à prouver que WYATT aurait toujours eu l’intention de l’enregistrer ainsi, et relativise l’idée commune selon laquelle il avait enregistré seul une partie de cette pièce à la suite de dissensions artistiques. À moins que… Toutes les spéculations sont possibles… (Cette démo de Moon in June a depuis été rééditée dans un CD d’archives de Robert WYATT publié en 2013 par Cuneiform, ’68, dans une version “nettoyée” et remastérisée.)

À défaut de fournir une grosse pièce dans le dossier des archives live de SOFT MACHINE, Backwards apporte des éléments complémentaires très dignes d’intérêt ; et quand s’y ajoute le plaisir de l’oreille, on est finalement obligé d’admettre que ce recueil d’archives remplit aussi bien sa fonction que les autres.

Article réalisé par Stéphane Fougère
à partir de chroniques parues dans TRAVERSES,
dûment remaniées et complétées en 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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