STATE OF BENGAL Vs PABAN DAS BAUL – Tana Tani

Print Friendly, PDF & Email
STATE OF BENGAL Vs PABAN DAS BAUL – Tana Tani
(Real World)

Relier quelque 500 ans de tradition folk ancrée dans le terreau indo-bengali et les breakbeats pré-programmés des dance-floors du XXIe siècle, c’est ce qui s’appelle « pousser et tirer » ; autrement dit, en bengali « tana tani », d’où le titre de cet album. Certains ne manqueront pas de dire qu’on a, encore une fois, poussé le bouchon trop loin sous couvert de métissage. Soit. Au lieu d’encombrer la pochette avec la sempiternelle étiquette « Copy Controlled », on aurait mieux fait de signaler : « Warning : puristes s’abstenir ! » De la part du chanteur et multiinstrumentiste bengali Paban DAS BAUL (cf. notre article), cette démarche ne devrait pourtant plus surprendre.

S’il nous a certes livré quelques beaux opus de chant traditionnel baul, comme Inner Knowledge sur le label Womad et Manuche o rautan avec son groupe LE CHANT DES BAULS sur le label Fontimusicali, il a déjà légué sur Real World Records un album de métissage ethno-pop avec le producteur- arrangeur-guitariste Sam MILLS, Real Sugar, et a conçu en 2003 un disque au feeling plus jazz avec le saxophoniste suédois Jonny WARTEL (Gravitation Records). Quant au DJ londonien Saifullah « Sam » ZAMAN, alias STATE OF BENGAL, ce projet est une expérience « cross-over » de plus parmi d’autres, comme on s’en doute.

Cette expérience reste néanmoins singulière, en ce qu’elle confronte une certaine culture anglo-indienne underground branchée et une tradition orientale séculaire qui a toujours été marginalisée par rapport aux us et coutumes des religions dominantes au Bengale. Car s’il emprunte au bouddhisme, au tantrisme, au vishnouisme et au soufisme, le baul est anti-sectaire par essence, anarchiste par conviction, et son choix de vie relève d’une pratique yogique touchant autant le physique que le mystique, et dans laquelle le chant et la danse ont un caractère initiatique. D’esprit nécessairement ouvert, le musicien baul, surtout quand il s’est expatrié en Occident, se doit de trouver son chemin artistique aussi parmi les sons modernes.

C’est donc ce que Paban a fait avec Tana Tani, album pour lequel il a spécialement écrit ses propres textes (à forte teneur symbolique, comme toute poésie baul), tandis que Sam ZAMAN s’est chargé de l’ossature musicale, conçue à coup de programmations rythmiques variées et de lignes de basse vrombissantes. On remarquera au passage la participation de quelques personnalités de la scène « globale », comme le batteur new-yorkais Marque GILMORE et Aniruddha DAS (ASIAN DUB FOUNDATION).

Pour autant, cette sauce techno-ethnisante n’est pas aussi bêtement calibrée marketing qu’on pouvait s’y attendre. Chaque chanson revêt un caractère organique porté par le chant velouté et chaleureux de Paban DAS, placide même quand les lignes drum n’ bass les plus caverneuses l’entourent de leurs circonvolutions extatiques (Tana Tani, Ram Rahim, Dohai Allah, Al Keuto Sap…). La griserie générale est de plus constamment renouvelée par le mélange entre les basses, les guitares, et les instruments traditionnels de Paban comme le monocorde ektara, le khamak à corde pincée, dont l’étrangeté sonore vaut tous les « scratchs » du monde, le luth dotara, les cymbales korotal, le tambourin doubki et les grelots ghungur.

L’essence mélodique, rythmique et émotionnelle des chansons bauls a donc été préservée, ZAMAN s’étant surtout chargé de repenser la configuration sonore. Parfois, cette armature new-look (ou plutôt new-sound) est restée assez ténue, quasi acoustique, comme sur Padma Nodi, Bolo Kotai et Kon Ek Pakhi. ZAMAN, sans pour autant chercher le compromis, n’a pas surchargé les chansons de Paban de breakbeats vindicatifs et n’en a pas non plus étouffé la saveur, l’amplitude mystique. Les respirations ne manquent pas, et Tana Tani est au fond un disque qui s’écoute plus qu’il ne se danse.

On pourra déplorer que la rencontre entre le chanteur et le DJ ne débouche sur aucun terrain transcendant les zones culturelles de chacun, mais elle a aussi évité d’engendrer un terrain vague zébré d’errances, de même qu’elle n’a pas sombré dans le vampirisme.

Bien qu’il aurait gagné à être plus court, Tana Tani est sans doute même plus réussi que Real Sugar en termes de fusion indo-occidentale. Il est vrai que les deux parties en présence ont tout de même des racines identiques et une propension commune pour les élans extatiques. Indian vibes, man !

Stéphane Fougère

Label : https://realworldrecords.com/release/193/tana-tani/

(Chronique originale publiée dans
ETHNOTEMPOS n°15 – septembre 2004)

 

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.