Thierry ZABOITZEFF – Professional Stranger

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Thierry ZABOITZEFF – Professional Stranger
(iMD ZABMUSIC)

Au début de l’année 2020, Thierry ZABOITZEFF annonçait la mise au repos des performances scéniques de son trio ARIA PRIMITIVA pour cause de management chronophage. Ne l’aurait-il pas décidé que les événements de cette année en auraient décidé à sa place… La crise virale planétaire que nous avons tous connu (et qui semble ne pas vouloir nous lâcher…) a forcé le milieu du spectacle à se mettre en veilleuse. Au moins certains artistes auront mis cette période à profit pour écrire, enregistrer… C’est ce qu’a fait Thierry ZABOITZEFF, qui nous livre ici sa 27e production discographique en solo ! Signe des temps (durs, comme chacun sait), celle-ci est la première à paraître directement en format numérique sur toutes les plateformes de téléchargement et de streaming (il y a certes eu la nouvelle version réenregistrée de Nebensonnen parue au printemps, mais ce n’est pas un album totalement inédit), avant de connaître une version CD “physique”. Le “Dr. ZAB” y tient tous les instruments et en a assuré le mixage et la production. Il n’y a là rien de nouveau dans le processus artistique suivi par ZABOITZEFF depuis qu’il a quitté ART ZOYD, et il n’a pas attendu l’arrivée d’un coronavirus pour se consacrer à la création en solitaire (même si, de temps à autres, il a tourné avec un groupe, comme ce fut le cas pour Missa Furiosa et plus récemment donc avec ARIA PRIMITIVA).

Professional Stranger fait partie de ces musiques que Thierry ZABOITZEFF compose depuis plusieurs années pour la scène, le théâtre et la danse, principalement pour les créations de la Compagnie de la chorégraphe Editta BRAUN. En l’occurrence, cet album sert de bande-son au projet Long Life, qui devrait être joué sur scène en mai 2021 à Salzburg. Son “soundtrack” sort donc bien en avance, mais ce n’est pas bien grave puisque ZABOITZEFF a toujours fait en sorte que ses musiques puissent aussi être écoutées hors du contexte pour lesquelles elles ont été préalablement conçues. Chaque création de l’Editta BRAUN COMPANY offre au un nouveau défi artistique, tant visuel que sonore, et ce que donne à écouter Professional Stranger se situe aux antipodes de ce que contenait le Sleep No More d’ARIA PRIMITIVA.

La pièce d’introduction, Neoklassicos le Grand, joue cependant les trompe-oreilles. On retrouve cette ambiance d’errance dans un espace monumental désert, soulignée par un orgue solennel et ponctuée de percussions baguenaudantes et de voix subreptices, avant qu’un piano ne s’immisce et qu’un thème joué au violoncelle ne viennent alléger le climat tout en lui conférant une tonalité mélancolique. Les nostalgiques de certaines atmosphères art-zoydiennes devraient se sentir ici en terrain familier… Ensuite, passée l’ouverture d’une porte grinçante, on bascule avec L’Insouciance de Vénus dans un univers plus minimaliste, voire ambient, baigné d’une douce lumière apaisante, qui n’est pas sans rappeler certains paysages automnaux de Nebensonnen.

C’est ici que fait irruption un instrument auquel le Dr. ZAB ne nous avait pas encore habitué : l’accordéon ! (Numérique ou réel, allez savoir …) Et ce dernier constitue bien la principale nouveauté sonore de cet album, au point qu’il va se faire entendre jusqu’à la fin de celui-ci, sous des approches différentes, tantôt en bourdon, tantôt en tant qu’instrument soliste. C’est ainsi que ce même accordéon donne le coup d’envoi d’une valse acoustique parfaitement inattendue dans Mali Valcer ! On reste dans une tonalité folklorique aux relents argentins avec El Caos et son rythme claudicant et ses embardées de cordes limite burlesques. Voilà un morceau qui n’aurait pas déparé sur un disque de Lars HOLLMER !

Derevo indique un retour à un climat de déréliction dans une configuration instrumentale évoquant la musique de chambre (accordéon, piano, cordes). Sur So etwas wie Blau, les accords de piano installent un climat plus trouble et sombre, et un violoncelle électrique y entonne un chant de lamentation aux allures de contemplation devant un champ de ruines, à laquelle se joint bientôt une chorale spectrale. Il n’y a cependant aucun heurt, aucune rupture, aucun tressaillement, et c’est plutôt comme un baume qu’agit cette pièce, avant qu’Overlap Processing V.2020 ne vienne nous réveiller avec son thème obsessionnel à l’accordéon qui convie au chavirement des âmes et des corps (percussions basses aidant), et auquel se joignent des cordes aptes à susciter quelques frissons.

L’autre surprise de Professional Stranger, c’est la présence de deux reprises. Il ne s’agit pas de reprises de pièces maîtresses d’ART ZOYD ou de toute autre référence “avant-gardiste”. On parle ici de reprises de tubes “pop” ! La première est une adaptation du très populaire Venus de SHOCKING BLUE, qui fait entendre, outre une guitare acoustique, une programmation rythmique, des cordes enjouées et l’omni-présent accordéon, la voix de Sandrine ROHRMOSER (qui avait déjà travaillé avec ZABOITZEFF dans sa Missa Furiosa). Aussi imprévisible qu’incongrue, cette reprise arrive comme un cheveu sur la soupe dans l’édifice de Professional Stranger, mais n’a pas été placée dans ce disque par hasard puisqu’elle déboule après L’Insouciance de Vénus (forcément!). « Langue dans la joue » – comme disent les Anglophones – est en vérité cette reprise !

L’autre reprise a été placée en clôture du disque, comme un générique de fin. Cette fois, ZABOITZEFF s’attaque à un classique du groupe DEPECHE MODE, Enjoy the Silence. Plus inspirée, cette reprise est de toute beauté, mêlant plusieurs textures de claviers et de cordes, et sur laquelle le Dr. ZAB fait entendre cette fois son propre chant, au timbre bas et meurtri. On y entend aussi une curieuse voix sur bande, et le bourdon est cette fois assuré… par une mouche ! On le voit, l’inquiétante étrangeté n’a pas quitté l’univers de Thierry ZABOITZEFF…

Professional Stranger ne manquera pas de désarçonner par endroits ceux qui attendaient du ZAB un opus réglementé “musique progressive expérimentale”. On y retrouve néanmoins les climats habituels en clair-obscur de ses œuvre solistes, avec certes quelques ingrédients supplémentaires et des incursions qui sembleront saugrenues aux esprits avant-gardistes intransigeants. Mais Thierry ZABOITZEFF a précisément cherché à éviter de se mettre à “l’avant-garde à vous”, se définissant justement comme un “étranger professionnel” aux courants artistiques et à leurs normes. Enjoy the Emotion…

Stéphane Fougère

Site : www.zaboitzeff.org

Page : https://thierryzaboitzeff.bandcamp.com/album/professional-stranger

 

 

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