Thomas De POURQUERY SUPERSONIC – Play SUN RA

Print Friendly, PDF & Email
Thomas De POURQUERY SUPERSONIC – Play SUN RA
(Quark / L’Autre Distribution)

Il paraît que c’est un contact avec des puissances extra-terrestres qui ont inspiré à Herman Sonny Poole BLOUNT (ou LEE), alias SUN RA, sa vision d’une musique qui, non contente de brasser et de phagocyter divers styles de musique populaire américaine et avant-gardiste, s’ébroue dans des dimensions spatiales, cosmiques, incarnées par son tentaculaire et extravagant ARKESTRA, avec lequel il enregistra des centaines de disques, la plupart sur son label Saturn.

Thomas De POURQUERY ne peut à priori pas se targuer d’avoir eu de contact « x-filien », mais il aurait, un matin, été réveillé par un colosse venu chez lui subtiliser son ordi et son disque dur, sur lequel étaient consignés ses arrangements sur la musique de SUN RA. Cette expérience, non moins traumatisante qu’une rencontre extra-terrestre, l’aurait néanmoins poussé à replonger tête baissée, le temps d’un week-end, dans l’univers musical de « l’enfant de Vénus », surfant dans ses galaxies harmoniques, ses vortex rythmiques, ses systèmes solaires mélodiques pour en extraire la substantifique moelle qui aboutira à la création d’un répertoire qui a permis à De POURQUERY de reprendre goût à la vie. C’est l’effet SUN RA !

Restait à monter un groupe pour mener à bien ce projet : ce sera SUPERSONIC ! Ce sextette réunit, autour du saxophoniste et chanteur, des musiciens qui ne sont pas nécessairement jazz, mais viennent de l’électro, de la musique contemporaine, du rock. Il fallait bien ça pour se mettre au diapason de l’univers pluri-stylistique de SUN RA.

SUPERSONIC a donc une section de soufflants qui incorpore, outre Thomas De POURQUERY, le saxophoniste Laurent BARDAINE (une vieille connaissance avec laquelle il avait fondé le label Chief Inspector et le groupe RIGOLUS) et le trompettiste, tubiste et joueur de bugle Fabrice MARTINEZ (Tony ALLEN, Alpha BLONDY, l’ONJ…). Les claviers sont quant à eux tenus par Arnaud ROULIN qui, s’il ne tâte pas du Moog cher à SUN RA, a suffisamment de ressources pour recréer un environnement sonique à caractère cosmique. Enfin, les fondations rythmiques ont été confiées au duo drum n’ bass BIG, à savoir Edward PERRAUD et Frédéric GALLAY.

Il manque éventuellement une section de percussions, mais pour l’essentiel, SUPERSONIC s’est réapproprié, en version compressée, le son du SUN RA ARKESTRA, pas tant pour le cloner que pour définir sa propre dimension à travers un répertoire synonyme d’aventure libertaire et jubilatoire. Le titre donné à cet album, Play SUN RA, pèse ses mots : on y trouve autant de SUN RA que de ferveur ludique (ce qui revient au même, non ?). On n’y trouvera pas de déflagrations chaotiques atonales, ni de messages cryptés au Mini-Moog, ni de déviances cybernétiques déstructurées, mais des standards afro-galactiques à vocation extatique.

Il faut entendre avec quelle vigueur, quel bouillonnement et néanmoins quelle précision les souffleurs s’esbaudissent sur Shadow World, et comment Rocket Number Nine joue de la propulsion frénético-stratosphérique, soutenu par des hachures vocales passées au mixeur électro. Watusi retrouve également une verdeur incantatoire très goûteuse, comme si les guides de cette marche chamellienne avait sniffé les dunes de sable du désert égyptien. Entrelacé de guirlandes synthétiques, de souffles en rang serré et d’un thème de basse grisant, The Perfect Man joue la carte de la tournerie galactique obsédante, quoiqu’un peu courte.

Et parce qu’on aime aussi la romance contemplative chez SUN RA, il fallait bien que Thomas et son SUPERSONIC fassent leur lit dans les draps de Love in Outer Space, qu’ils ont pris un douillet plaisir à rendre aussi moelleux qu’une danse derviche au ralenti. De même, la version de Discipline a des airs de fin de party languide, tel un mirage de poussière cosmique… Comme il n’est pas de big-band sans hymne, SUPERSONIC s’est aussi accaparé la ritournelle Enlightenment, chantée virilement, sur une rythmique qui ne l’est pas moins, par tous les membres du groupe, avec la participation pétulante de Jeanne ADDED.

Mais histoire de faire mentir le titre du disque et son concept (une démarche partagée par Médéric COLLIGNON), SUPERSONIC ne se contente pas de « jouer SUN RA » : Thomas De POURQUERY a profité de son immersion dans les radiations du soleil pour livrer des compositions en forme de variations de son cru sur des titres référentiels (Three Moons et Disco 2100). Et tant qu’on y est, pourquoi ne pas revisiter, avec toute la profondeur soul qui lui sied si bien, le thème d’Eulipions, écrit et enregistré par un autre agitateur de la musique noire, le multi-souffleur « Rahsaan » Roland KIRK, dans son LP The Return of the 5000 Lb. Man.

Il ne manque plus qu’à achever cette croisière en soucoupe volante par une improvisation qui passe à l’allure d’une comète (N’Other Blue Man Pool), avant qu’une « late night version » d’Enlightenment vienne clôturer sans le dire cet album, histoire de nous faire faire de beaux rêves après l’écoute, la tête encore dans les anneaux de Saturne…

Quelques autres classiques manquent bien à l’appel, comme Space is the Place, We Travel the Spaceways, The Satellites are Spinning… Mais comme tout le monde a son idée sur la question et qu’il est impossible de faire le tour entier du propriétaire, disons que ce Play SUN RA remplit quand même bien sa fonction d’émetteur ultra-sonique, dirigé vers des espaces de réjouissances orgiaques avec les étoiles mystiques du double Roi Soleil. « We Do Invite You, Be of Our Space World ! » On ne va pas davantage se faire prier…

Stéphane Fougère

(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°34 – janvier 2014)

 

 

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.