TOHPATI ETHNOMISSION – Save The Planet

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TOHPATI ETHNOMISSION – Save The Planet
(Moonjune Records)

Quand il ne dévoile pas quelque aimable curiosité souterraine de la scène américaine ou anglaise, le label new-yorkais Moonjune Records va chercher sa manne musicale au-delà des frontières occidentales. C’est ainsi qu’il nous a déjà révélé quelque trésor de la scène jazz-fusion indonésienne avec SIMAKDIALOG, dont deux disques (Patahan et Demi-Masa) ont ainsi passé le cap de la diffusion internationale grâce à lui. On reste dans le même territoire avec Save the Planet, qui est la première réalisation du groupe TOHPATI ETHNOMISSION, formé en 2009 par le guitariste et compositeur TOHPATI, qui a – ce n’est pas un hasard – joué avec SIMAKDIALOG depuis 1993 et a réalisé trois albums solo.

TOHPATI est donc une figure dominante de la scène jazz-rock indonésienne, et son ETHNOMISSION représente une ambitieuse et luxuriante mixture  jazz-rock qui se distingue de tout ce que nous autres Occidentaux avons pu entendre dans le genre en y intégrant un esprit, une verve et des ingrédients empruntés aux traditions musicales indonésiennes. Ce choc des cultures atteint un point d’éloquence et d’excellence particulièrement ahurissante dans ETHNOMISSION.

L’auditeur occidental n’aura guère de mal à trouver quelles sont les influences guitaristiques de TOHPATI à l’écoute de cet album : de John McLAUGHLIN à Robert FRIPP en passant par Pat METHENY et Terje RYPDAL, le guitariste indonésien ne s’est pas fait prier pour s’abreuver aux sources les plus recommandables.

Son assimilation de la grammaire des susnommés – liée à une exploitation maximale des trouvailles sonores de la Fender Stratoscaster et de la guitare synthé MIDI, entre autres – est tout bonnement époustouflante. On décèle des arpèges “mahavishnuesques” dans Bedhaya Ketawang, des réminiscences “rypdaliennes” dans le morceau éponyme à l’album, et Ethno-Funk synthétise l’inévitable point de rencontre entre KING CRIMSON et le MAHAVISHNU ORCHESTRA, sans parler de la courte pièce Drama, qui sert un peu d’introduction à Ethno-Funk et qui condense avec une virtuosité et une inventivité provocatrices les phrasés les plus caractéristiques du Fracture de Robert FRIPP.

Gegunungan semble également une parfaite variation du solo frippien sur Lark’s Tongues in Aspic Part. One. Copiste, TOHPATI ? On aurait tort de le réduire à cela. Ce serait oublier un peu vite que les arpèges frippiens et les entrelacs guitaristiques entre FRIPP et BELEW dans KING CRIMSON sont redevables de techniques employées dans la musique indonésienne, à savoir dans les gamelans, ces orchestres de métallophones et de percussions qui fonctionnent comme un clavier éclaté et livre une musique atomisée, fragmentée, partitionnée à l’extrême entre les musiciens d’un gamelan (ils sont parfois une trentaine). Or, les compositions que jouent ces sortes de “claviers à trente mains” sont essentiellement basées sur des techniques très poussées de tricotage contrapuntique qui créent de subtils effets syncopés que le KING CRIMSON “discipliné” a particulièrement bien exploité.

Par conséquent, ce qu’on serait tenté d’appréhender chez TOHPATI ETHNOMISSION comme une influence crimsonienne presque servile relève tout autant du bagage culturel intrinsèque à son environnement et à ses traditions.

L’empreinte de la tradition indonésienne (surtout balinaise) se reflète de même dans la constitution même du groupe qui, aux guitares de TOHPATI et à la basse du surdoué Indro HARDJODIKORO, ajoute de nombreuses percussions utilisées dans la musique de gamelan, comme le gong, le kendang, le rebana, le kenang, le kempluk, et autres poèmes patronymiques, que se partagent Endang RAMDAN et Demas NARAWANGSA, ce dernier jouant aussi de la batterie en jeune prodige.

Il est parfois délicat de distinguer qui des deux joue quoi (on peut tracer un autre parallèle avec KING CRIMSON, dans sa version double-trio cette fois), tant les labyrinthes rythmiques qu’ils tricotent font preuve d’une vélocité et d’une virtuosité effrontées. Enfin, il ne faudrait surtout pas oublier le rôle joué dans cette musique par l’autre instrument soliste, à savoir le suling, soit la flûte en bois de Diki SUWARJIKI, qui joue souvent à l’unisson de la guitare de TOHPATI mais s’octroie aussi de sublimes soli où ses trémolos et vibratos peignent de subtils et envoûtants paysages.

Tout l’ésotérisme rythmique et structurel de la musique indonésienne se reflète assez nettement dans des compositions comme Pedang Rakyat (dans lequel TOHPATI livre un solo renversant d’invention sonore), Ethno-Funk, et bien sûr Bedhaya Ketawang, seule pièce qui fait intervenir la voix, en l’occurrence celle la chanteuse LESTARI, dont la suavité et la sensualité, alliées aux accents édénistes de la flûte suling, renvoie une vibration intimiste propre aux musiques de Sunda, cette province de Java-Ouest, ce qui n’empêche nullement le guitariste, le bassiste, le batteur et le percussionniste d’opérer une montée en puissance au milieu du morceau tout aussi grisante.

Amarah est aussi une curiosité atypique puisque s’affichant comme une méditation métallique hargneuse qui étonne d’autant plus qu’elle est placée en toute fin de disque, laissant l’auditeur dans une perplexité salutaire, surtout de la part d’un album dont le titre, Save the Planet, pouvait avoir une connotation new-age qui se trouve ici merveilleusement démentie.

Avec ses singuliers atouts et le haut niveau d’excellence et d’inspiration de ces membres, TOHPATI ETHOMISSION est bien plus qu’un groupe de seconde zone livrant un jazz-rock scolaire et sans âme. Non, il y a chez lui une identité qui doit sa force à son double enracinement culturel et artistique. La fusion ethno-jazz-rock de cet album serait même de nature à donner des leçons et à ouvrir bien des horizons à certains nantis de chez nous.

Aussi, à défaut de sauver la planète, comme son titre nous exhorte à le faire, cet album devrait au moins sauver certaines oreilles de la médiocrité sonore, ce qui est déjà un bon préalable à d’autres missions plus planétaires.

Stéphane Fougère

 
Page label : www.moonjunerecords.com

(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n° 29 – novembre 2010)

 

 

 

 

 

 

 

 

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