TRANSJOIK : Les Nouveaux Chamanes du pays Sápmi (Laponie)

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TRANSJOIK

Les Nouveaux Chamanes du pays Sápmi (Laponie)

Parmi les artistes de culture sami (lapone) qui, dans le sillage de Nils-Aslak VALKEAPÄÄ, de Mari BOINE et de WIMME, ont depuis quelques années développé des expressions musicales originales et uniques fondées sur un héritage traditionnel tout en tirant parti des sonorités et des esthétiques contemporaines, le groupe norvégien TRANSJOIK fut sans doute le plus à la pointe, étant à l’initiative d’une musique aussi envoûtante que déroutante, à la fois terriblement moderne et indubitablement primitive, puisant dans le fond culturel sami tout en exploitant des formes neuves de transe tribale, bref une musique atemporelle et magique.

Au carrefour de l’ambient, de l’électro, de la world et de l’improvisation, la musique de TRANSJOIK se développe dans un espace-temps qui contrevient à toutes les règles en vigueur tant ses projections sont multiples et mouvantes. Les voix et les rythmes tribaux du passé y acquièrent une respiration neuve et leurs résonances traversent les mondes enracinés et les mondes éthérés dans un état de tension exaltée et exubérante. Les concerts et les disques de TRANSJOIK répondent tous à une même volonté d’ensorcellement de l’auditeur.

Mené par le claviériste et compositeur de Trondheim Frode FJELLHEIM, également coproducteur des disques, ce quartet norvégien – dont la ville de Trondheim est le fief – comprenait à l’origine un guitariste, Nils-Olav JOHANSEN ; un clarinettiste et saxophoniste, Håvard LUND ; un bassiste, Torbjørn HILLERSØY ; et deux percussionnistes, Snorre BJERCK et Tor HAUGERUD. Les deux derniers, ainsi que FJELLHEIM et JOHANSEN, pratiquent également le “joik”. Cet ancestral chant sami de style guttural, similaire aux chants amérindiens comme aux chants de gorge des Inuits et des peuples de Mongolei et de Sibérie, a pour fonction de décrire l’essence d’une personne, d’un animal ou d’un lieu ; il est une sorte de “portrait musical”. Issu des traditions chamaniques, le joik est devenu un mode d’expression laissant une large place à l’improvisation du “joikeur”.

TRANSJOIK a été découvert en France avec son premier album, Mahkalahke, paru en 1997 sur le label suédois Atrium, alors sous licence de Warner Music. Mais en fait, les membres du groupe avaient déjà été réunis sur l’album Saajve Dans, publié en 1994 sur le label sami Iđut, produit par Frode FJELLHEIM et Tor HAUGERUD. Crédité au FRODE FJELLHEIM JAZZ JOIK ENSEMBLE, Saavje Dans peut cependant être considéré comme l’œuvre séminale qui devait donner naissance à TRANSJOIK.

Les compositions de Frode FJELLHEIM, arrangées avec le groupe, sont fondées sur des joiks enregistrés au début du XXe siècle, et si les traitements électro n’y ont pas encore été développés dans les grandes largeurs (juste un peu de synthé ça et là), la présence d’une basse électrique, d’un piano acoustique et d’instruments à vents (clarinettes, sax soprano, cornemuse bulgare) en plus d’un bel assortiment de percussions, d’une guitare et de trois timbres de voix contribuent à développer des ambiances tapissées de jazz intimiste confinant par endroits à la musique de chambre, d’improvisations, de suspensions et de chavirements plus nerveux et rugueux, le tout sans sacrifier la rusticité gutturale intrinsèque des joiks. On y découvre une vision sublimée des expressions musicales des Sami, danses, joiks, psaumes et même une trépidante chasse à l’ours !

Un monde arctique souterrain et surnaturel

Le sextette qui était à l’œuvre sur Saajve Dans remet le couvert trois ans plus tard sur Mahkalahke, un album déterminant qui a fait date et sensation (forte de préférence). Les musiciens sont les mêmes, mais la musique a pris une orientation plus électro-acoustique. Trois axes majeurs structurent la musique de TRANSJOIK : d’abord le chant joik, qui tient une place prépondérante en raison de l’utilisation de nombreux échantillons de voix d’anciens “joikers” (huit sur Mahkalahke) issus d’anciens enregistrements de terrain, et du fait que quatre membres du groupe le pratiquent.

Frode FJELLHEIM, un “Sami du Sud”, provient en effet d’une famille sami des environs de Røros – commune minière de la région de Gauldalen – qui pratique toujours l’élevage de rennes et possède donc de solides connaissances du joik. Le guitariste, Nils-Olav JOHANSEN, aux origines finlandaises et sami, est lui aussi doté d’un timbre vocal très particulier qu’il développe simultanément avec son jeu de guitare. Il faut aussi mentionner le style vocal du percussionniste Snorre BJERCK, qui s’inspire en plus de chants traditionnels d’Afrique et du Moyen-Orient. Trafiquées ou laissées à l’état brut, les voix chez TRANSJOIK offrent en tout cas une belle galerie d’incantations fortement suggestives. Du chant de gorge au murmure subaquatique en passant par le hurlement simiesque et le bougonnement extra-terrestre, la palette est large et suscite constamment la surprise.

L’autre particularité de TRANSJOIK est sa section rythmique formée des deux percussionnistes Snorre BJERCK, qui joue des percussions d’origines diverses, et Tor HAUGERUD, dont le “kit” comprend autant des tambours traditionnels que des ustensiles de cuisine et des jantes de roues de voiture. Il en résulte des grooves inédits, des cadences infernales ou enivrantes, mais aussi des froissements suaves, des cliquètements frissonnants, des frappes hypnotiques, bref toute une dimension tribale qui tutoie les esprits comme les éléments…

Quant à l’aspect “moderne” du son TRANSJOIK, il est constitué d’effets de guitare rugueux, lisses, glaçants ou métalliques de JOHANSEN, des pépiements de clarinette et de saxophone soprano de LUND, des élancements de violoncelle de l’invité Ørnulf LILLEBJERKA, de la basse ancrée de HILLERSØY et des boucles électroniques, des bruitages et nappes de claviers de Frode FJELLHEIM à travers lesquels se fait entendre la respiration obstinée et déterminée de tout un monde arctique souterrain et surnaturel.

Mahkahlake décline l’ensorcellement sous différentes formes : enveloppante puis galvanisante dans The Trance, sourdement menaçante dans Nejebåro, enivrante dans Okstindan, onirique dans Sarek, flottante sur Lars B. Vuelie, orientalisante sur Nuewje, effrayante dans Dievie, tendue dans Gåebrie, succinte dans Eatnemen Biejjen Bijre, insolite dans Miesse, frénétique dans le “ghost track”… Le mariage des effets sonores modernes et des rugosités vocales et rythmiques ancestrales est consommé avec maestria et propulse l’auditeur dans un voyage introspectif qui profite autant à l’âme qu’au corps. Le terme sami “mahkalahke” désigne du reste le « retour sur un lieu où on a habité pour y chercher quelque chose d’oublié ». Fort heureusement, ce « quelque chose » réapparaît chez TRANSJOIK avec une puissance vibratoire impressionnante.

Le théâtre d’inquiétantes anamorphoses

Mahkalahke a été suivi en 2000 d’un nouvel album intitulé Meavraa, publié lui aussi sur Atrium. Il inaugure une nouvelle ère pour TRANSJOIK, qui devient un quartette après le départ du bassiste Torbjørn HILLERSØY et du souffleur Håvard LUND. La palette instrumentale se resserre donc sur les subtiles sonorités de guitare de Nils-Olav JOHANSEN (qui récupère aussi la guitare basse), la singulière et unique paire rythmique du duo Snorre BJERCK (collectionneur de tambours du monde entier) et Tor HAUGERUD (amateur de tambours traditionnels comme d’ustensiles de cuisine) et les sons de claviers protéiformes de Frode FJELLHEIM, alliés aux particularités vocales vernaculaires de chacun des membres.

Meavraa est là encore un terme sami qui renvoie au « son vocal du chamane appelant ses esprits bienfaiteurs ». La fusion entre les chants indigènes sami, samplés ou non, les percussions tribales et les textures ambient garantit là encore à l’auditeur bien des surprises, quitte à diluer un peu l’ésotérisme sombre et spartiate de Mahkahlake au profit d’une approche plus percutante. Mais comme par esprit de contradiction, là où la pochette de Mahkalahke privilégiait des teintes de terre et de feu, celle de Meavraa affiche une esthétique rigoureusement polaire et glaciale.

Le tribalisme impérial et parfois convulsif est toujours au programme, comme le démontre la pièce éponyme, ou encore Gievrie, sur lequel TRANSJOIK s’est quasiment “auto-samplé” puisqu’on y retrouve un joik qui figurait déjà sur l’album du JAZZ JOIK ENSEMBLE. Vajanakama est résolument calibré “dance-floor”, mais le joik assez éraillé qu’on y entend épice heureusement le morceau. Ailleurs, les paysages transjoikiens interrogent également les profondeurs de l’esprit pour mieux en exhaler des sensations plus diffuses, doucereuses (Baalka, Vuekieh, Vele vele) et dépeignent même des moments de recueillement aux teintes subaquatiques (Yubmel). Dans Manala, les râclements primitifs du joik sont contrebalancés par la délicate voix de la Finlandaise Sanna KURKI-SUONIO. Plus loin, l’ancienne chanteuse du groupe HEDNINGARNA change de ton pour ponctuer le lent et pesant Axel V. Deux autres “joikeuses” se font également entendre sur Biret S. et, sur Vargen, le chant d’un joiker se mue en un hurlement de loup ! Comme quoi, même sous des dehors plus abordables, l’environnement polaire transjoikien reste le théâtre de bien inquiétantes anamorphoses…

Soucieux cependant de ne pas maintenir sa “surnaturalité” dans des hauteurs inaccessibles au simple mortel qui tient à garder ses pieds sur Terre, TRANSJOIK cultive depuis 2002 une expérience qui devrait lui ouvrir les portes (et les oreilles) d’un public plus large. Il a ainsi proposé à des artistes et DJs internationaux de créer des versions “remix” à partir de son matériau live. C’est le très célèbre et dévoué TRANSGLOBAL UNDERGROUND qui s’y est collé le premier en travaillant sur une version live du morceau Vele vele (inclus à l’origine dans Meavraa), qu’il a grandement remanié. De ce fait, le morceau a été rebaptisé V Level E et a fait l’objet d’une parution en CD single sous-titré Vol. 1. avant d’être intégré au mini-CD, Transjoik Remix Project – EP 1, qui a suivi en 2003, avec des remixes d’Aki NAWAZ et FUN DA MENTAL et de DJ MUTAMASSIK.

L’autre côté du joik

Toujours en 2003, TRANSJOIK s’est rendu aux Pays-Bas pour participer au concours Liet International, qui réunissait des représentants de douze cultures minoritaires européennes. Représentant la culture du peuple sami, le groupe y a interprété un nouveau morceau, Mijjajaa, qui synthétise et résume à merveille sa démarche. Grand bien lui en a pris, puisqu’il a remporté le concours et s’est depuis lors attiré l’intérêt de certains médias et publics européens ! TRANSJOIK n’a pas tardé à transformer l’essai en publiant à l’automne 2004 un nouvel album, Uja Nami, qui a été nommé pour le Spellemannsprisen, l’équivalent norvégien des “music awards”. Accessoirement, ce nouveau disque est le premier du groupe à paraître sur Vuelie, un nouveau label fondé par rien moins que Frode FJELLHEIM. On n’est jamais mieux servi que par soi-même…

Constitué de dix compositions enregistrées en studio (hormis la turbulente pièce éponyme, captée live dans une salle de Trondheim), Uja Nami s’inscrit dans la parfaite lignée de Meavraa et ne change pas un iota de la formule transjoikienne à base de chant sami ancien (interprété par les membres du groupe ou échantillonnés et retraités à partir d’enregistrements anciens), de percussions et tambours chamaniques, et de traitements électroniques appliqués à des compositions de type trip-hop, downtempo, ambient et expérimentales, avec une tendance à l’épure, mais sans sacrifier l’inquiétante étrangeté de l’antique culture sami.

On remarque que la contribution du guitariste Nils-Olav JOHANSEN aux compositions s’est accrue : outre Mijjaja, dont il est l’auteur, son style unique de joik est mis en valeur dans un morceau tendance “dub”, Atnje A, et on lui doit aussi une fort belle chanson nostalgique, Aho, dans laquelle il revisite ses racines finlandaises. Pour l’occasion, Aho bénéficie du concours du flûtiste Hans Fredrik JACOBSEN. C’est du reste la seule contribution instrumentale extérieure au groupe sur ce disque. On notera toutefois une autre contribution extérieure, textuelle cette fois, pour Tsaepmeh (Beating Heart) dont les paroles ont été écrites par Bjørn GANZER, qui introduit pour la première fois de l’anglais dans une pièce de TRANSJOIK. Au chapitre des curiosités inédites, l’aérien Zun Gu, co-composé par FJELLHEIM et JOHANSEN, est inspiré par un chant traditionnel… chinois !

L’autre pôle d’attraction d’Uja Nami est cette pièce de quatorze minutes divisée en deux parties, Dunnie Bielesne, qui clôt l’album. Dunnie Bielesne signifie « l’autre côté », et c’est bien cette face sombre et expérimentale de TRANSJOIK qui s’exprime ici. Improvisée durant une session de studio, Dunnie Bielesne renoue avec la fibre vibratoire des pièces les plus abstraites de Mahkalahke.

Mêlant sonorités industrielles, textures synthétiques, percussions volatiles et chants de gorge rauques, la Part 1 déploie un spectre sonore ethno-ambient qui semble connecté aux régions les plus obscures de l’horizon polaire et à leurs manifestations aussi primitives que surnaturelles. La Part 2 est animée de croassements et autres singularités animalières et est propulsée par une rythmique sourde, des marquages percussifs, et c’est bientôt toute une jungle sonique souterraine qui se manifeste ; on assiste au réveil d’une force ancestrale lovée entre nappes synthétiques et frappes métalliques. Mais aucune collision ou déflagration ne se dévoile à l’horizon. Trois coups, le rêve s’achève et l’auditeur en a terminé avec le tour de cette “other side” certes troublante mais pas forcément inhospitalière.

Une source sacrée arctique

En 2004 est également paru sur Vuelie un album de Frode FJELLHEIM, Aejlies Gaaltije, dans lequel on retrouve tous les autres membres de TRANSJOIK. Il s’agit toutefois d’une création particulière puisque l’album, sous-titré The Sacred Source, est présenté comme une « messe arctique » fondée sur la liturgie des Samis du Sud. FJELLHEIM en avait déjà composé la musique dès 1995, et la messe, dans sa forme complète, avait été jouée lors du festival “Festspillene i Nord-Norge” à Harstad en 2000. Le CD contient donc cette version intégrale qui s’inspire de diverses traditions musicales scandinaves, sami, finlandaise, norvégienne, et celles d’autres peuples européens. On y trouve ainsi des Kyrie, Gloria, Pater Noster, Benedictus, Sanctus et Agnus Dei qui côtoient des hymnes et des thèmes plus folkloriques, ce qui confère à cette “messe” une forme assez inédite.

Les paroles ont été en majeure partie écrites en langue sami du Sud, mais on y trouve aussi des éléments en langue finnoise, norvégienne, sami du Nord, et latine. Frode FJELLHEIM se partage les chants principaux avec Nils-Olav JOHANSEN, mais a également fait appel à plusieurs chanteuses incarnant chacune une tradition différente : la chanteuse sami Ulla PIRTTIJARVI, la chanteuse finlandaise Sanna KURKI-SUONIO (HEDNINGARNA) et la chanteuse soprano norvégienne Kristin Høyseth RUSTAD.

Sur le plan instrumental, les arrangements effectués s’écartent comme on le devine de la stricte “musique de messe”, et les claviers de FJELLHEIM, la guitare de JOHANSEN et les percussions et batteries de Snorre BJERCK et Tor HAUGERUD s’affairent à donner un cachet arctique et moderne à cette « source sacrée », qui est de plus illuminée par endroits par le jeu de violon de Susanne LUNDENG. Aejlies Gaaltije ne donne certes pas à entendre du TRANSJOIK pur et dur, mais on y trouve tout de même des empreintes de ce dernier. Ce disque a de plus reçu en 2004 un prix du Spellemannprisen (les “Music Awards” de Norvège) dans la catégorie “Classe ouverte”, où était également nommé l’album Uja Nami de TRANSJOIK !

Trans-Qawwali-Joik

La dernière production discographique en date de TRANSJOIK, parue en 2005 sur Vuelie, est assurément la plus atypique. Ceux qui attendaient (ou qui craignaient) que ce cinquième album soit une redite des précédents en seront pour leur frais. Sur Bewafá, TRANSJOIK a redéfini son propos en “délocalisant” son vocabulaire musical. Au lieu d’arpenter pour la nième fois leur chère contrée arctique, le quartette est allé jouer et enregistrer cet album à… Lahore, au Pakistan !

C’est là qu’ils ont rencontré un chanteur de qawwali pakistanais, Sher Miandad KHAN. Ce dernier, natif de Pakpattan, est issu d’une famille de musiciens qawwali et a donc naturellement hérité de cette tradition. Ayant formé son propre groupe de qawwali en 1996, Sher Miandad KHAN est à la fois le frère benjamin d’un célèbre maître de chant qawwali, Badar Ali KHAN, ainsi que le cousin de la star internationale Nusrat Fateh Ali KHAN, pas moins.

De là à imaginer Bewafá comme une œuvre de “world fusion” dans laquelle la rugosité primitive du joik sami se confronte à la magnificence dévotionnelle du chant soufi pakistanais, il n’y a qu’un pas… que nous nous garderons de franchir allégrement. Effectivement, il serait plus prudent de présenter Bewafá comme un album ethno-électro dominé par le chant qawwali de Sher Miandad KHAN, auquel le groupe TRANSJOIK sert de “backing band”.

Le morceau d’introduction, Vuelkhedh, s’écoute comme le premier chapitre d’un carnet de route musical, dans lequel les membres de TRANSJOIK retracent leur arrivée à Lahore. On est encore en territoire familier avec la singulière voix “joikée” et la guitare de Nils-Olav JOHANSEN, mais déjà, les percussions chamaniques de Snorre BJERCK et Tor HAUGERUD sont reléguées à la cantonade au profit de programmations rythmiques et synthétiques plus conventionnelles, à travers lesquelles jaillissent les vocalises typiquement qawwali de Sher Miandad KHAN. Bientôt, le joik sami croise furtivement le chant soufi. Les présentations sont faites. Sur les autres pièces de l’album (hormis la dernière, qui sert de générique de fin quasi instrumental), c’est Sher Miandad KHAN qui devient le chanteur principal et qui impose ses chants d’amour éplorés et ses stances poétiques à l’adresse d’Allah, en bon Qawwal qui se respecte.

Hormis quelques bribes de joik lâchées subrepticement sur Mere dil de ander du et Bewafá, Frode FJELLHEIM et Nils-Olav JOHANSEN se contentent généralement d’assurer un discret accompagnement vocal de second plan, tandis que les tambours et autres percussions dessinent des lignes rythmiques millimétrées et que les claviers enrobent l’arrière-plan de nappes planantes. Mais il est clair que TRANSJOIK joue la carte de l’épure et de la sobriété, au point d’y dissoudre quelque peu son identité sonore. Et l’incursion d’un sitar sur deux morceaux ne fait renforcer le cliché “indianisant”, ce qui, même dans le contexte du chant qawwali, est tout aussi anachronique qu’un didjeridoo ou une épinette des Vosges !

La durée des chants est elle aussi calibrée au format radiophonique, inscrivant Bewafá dans le sillage des disques orientés électro-pop que Nusrat Fateh Ali KHAN avait réalisés sur Real World avec Michael BROOK, Mustt Mustt et, surtout, Night Song. On y retrouve les mêmes rythmiques étales, alanguies, les mélodies éthérées, les nappes lénifiantes ; quelques morceaux sont un poil plus relevés rythmiquement mais sans jamais atteindre les moments de fièvre dévotionnelle qu’ont pu atteindre Nusrat Fateh Ali KHAN ou les SABRI BROTHERS dans leurs audacieux développements vocaux de qawwals et autres ghazals antiques. Le chant qawwali de Sher Miandad KHAN, bien qu’éminemment chaleureux, est globalement plus feutré, voire intimiste, et l’accompagnement instrumental délivré par TRANSJOIK ne se risque pas à sortir des clous du genre ethno-électro-pop, d’où une sensation de déjà-entendu dans Bewafá. Cela n’en fait certes pas un album désagréable à écouter, juste frustrant au regard des horizons que TRANSJOIK avait pu explorer auparavant.

Néanmoins, il faut reconnaître qu’avec Bewafá, TRANSJOIK a pris des risques et a élargi ses horizons, c’est le moins que l’on puisse dire. Et même si, singulièrement, ce disque est à ce jour la seule trace discographique connue du chanteur Sher Miandad KHAN et que TRANSJOIK n’a plus donné signe de vie discographique depuis, la rencontre entre le chanteur pakistanais et le groupe des “transjoikers” s’est poursuivie sur scène à plusieurs reprises.

The Joik Must Go on…

Côté scène, TRANSJOIK s’est surtout produit en Norvège, en Finlande, en Suède, en Allemagne, mais il a aussi eu l’opportunité de jouer au Canada et aux États-Unis et de fouler le sol français en 2000 le temps d’un concert pour le Festival Tranches d’Europe Express à Rouen. TRANSJOIK a de même continué à tourner avec Sher Mianded KHAN en 2008 (preuve que leur création commune n’est pas restée complètement sans lendemain) et s’est produit dans des festivals en Norvège. De nouvelles musiques ont même été composées pour un projet spécial incluant quelques invités de marque comme Mari BOINE, Susanne LUNDENG, Ellen JENSSEN et Elisabeth Kristensen EIDE, lors du festival Nordland Musikkfestuke.

Plus récemment, TRANSJOIK a retrouvé Sher Miandad KHAN pour quelques concerts norvégiens en 2014, puis a fêté ses vingt ans d’existence par une tournée locale en 2017 et continue depuis à donner des concerts, notamment en compagnie du groupe QUINTUS. Chacun des membres de TRANSJOIK a continué à s’impliquer dans la vie musicale norvégienne en tant que musicien, et Frode FJELLHEIM dirige toujours son modeste label Vuelie, lequel a signé plusieurs artistes sami (Inga JUUSO et BÁRUT, Ulla PIRTTIJÄRVI, Snorre BJERCK, Marja MORTTENSON, Katarina BARRUK, Anne VADA, SHARAKA Ensemble). Outre qu’il a produit et collaboré à plusieurs disques, il a également écrit deux ouvrages sur le joik (Joik for Kor et Med Joik Som Utgangspunkt), et sa notoriété de compositeur est montée en flèche quand l’une de ses chansons s’est retrouvée en ouverture de la bande originale du film La Reine des Neiges de Disney. Frode FJELLHEIM a de même reçu les éloges de la présidente du Parlement sami pour avoir fait connaître le joik auprès d’un plus large public. Les voies (et les voix) de la transe mènent à tout…

Article réalisé par Stéphane Fougère
– Photos : Lasse Berre et Åge Asphaug

Discographie TRANSJOIK :

Mahkalahke (1997, Atrium / Warner Music)

Meavraa – The Ancient Voice (2000, Atrium, Warner Music)

V Level E, remix by TRANSGLOBAL UNDERGROUND (Transjoik Remix Project Vol. 1) (2002, TRL)

Transjoik Remix Project EP 1 (remixes by Aki NAWAZ et FUN DA MENTAL, DJ MUTAMASSIK et TRANSGLOBAL UNDERGROUND (2003, TRL)

Uja Nami (2004, Vuelie)

Bewafá (avec Sher Miandad KHAN) (2005, Vuelie)

Discographie FRODE FJELLHEIM JAZZ JOIK ENSEMBLE :

Saajve Dance (1994, Idut)

Discographies solo :

Frode FJELLHEIM – Sangen Vi Glemte – Mijjen Vuelieh (1991, Iđut)

Frode FJELLHEIM – Aejlies Gaaltije (The Sacred Source – an Arctic Mass) (2004, Vuelie)

Snorre BJERCK – My Place (2006, Vuelie)

Nils-Olav JOHANSEN – My Deal (2007, Jazzaway)

Frode FJELLHEIM – Biejjien vuelie – Solkvad (Song of the Sun) (2013, Vuelie)

Tor HAUGERUD – Råsane (2018, Particular Recordings)

 

Site : www.transjoik.com

Label : www.vuelie.no

(Article original publié dans ETHNOTEMPOS n°13 – septembre 2003,
remanié, augmenté et mis à jour en 2021)

 

 

 

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