TUVA ENSEMBLE – Voices from the Land of the Eagles – Echoes from the Spirit World

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TUVA ENSEMBLE – Voices from the Land of the Eagles  –
Echoes from the Spirit World
(PAN Records)

Cerné par de hautes chaînes de montagnes (les monts Sayan au Nord, les monts Altaï à l’Ouest, les chaînes de Tannou-ola et de Sangilen au Sud), le pays Touva, République fédérale de Russie, a longtemps été difficile d’accès, ce qui peut expliquer pourquoi il a été moins sujet à la “russification” que d’autres parties de l’ex-URSS. Certes, la culture touvaine a été victime des abus du socialisme soviétique pendant près de cinquante ans, mais elle a perduré malgré tout et a même connu un nouvel essor lorsque le pays est devenu, au début des années 1990, une république autonome.

Sans doute cette région du monde nous serait restée très peu connue si sa culture traditionnelle ne comptait l’une des plus étonnantes musiques vocales au monde, l’envoûtant chant guttural ou diphonique nommé “khöömei” (gorge ou pharynx, en langue touva). Ce chant sépulcral mêle simultanément sons fondamentaux et sons harmoniques et est intimement lié à l’environnement naturel de Touva, ses vallées, ses steppes, ses forêts et ses montagnes, au mode de vie nomade qui fut longtemps le sort des éleveurs et des bergers touvas et aux pratiques chamaniques. Et ce type de chant serait certainement resté ignoré de Occidentaux si un groupe au patronyme on ne peut plus identitaire, le TUVA ENSEMBLE, ne l’avait fait connaître hors de ses frontières.

Créé à Kyzyl (la capitale de Touva) en 1988 par une dizaine de “chanteurs de gorge” (des “khöömiji”) dont certains étaient déjà membres d’un ensemble d’État – le SAYAN ENSEMBLE -, le TUVA ENSEMBLE fut le représentant très officiel de la culture touvaine à l’étranger. Son répertoire comprenait quelques 250 chants (certains ayant 500 ans d’âge..) à travers lesquels les membres du groupe pratiquaient une dizaine de styles différents de chant diphonique, caractéristiques des régions d’où proviennent les artistes. Ces chants antédiluviens et leur mélodies étaient interprétés dans le respect de la tradition. On doit au label hollandais PAN Records d’avoir préservé la mémoire du TUVA ENSEMBLE en publiant deux disques d’enregistrements de concerts dans sa collection Ethnic Series.

Le premier, Voices from the Land of the Eagles, paru en 1991, met en évidence les talents vocaux et instrumentaux des trois principaux chanteurs solistes du TUVA ENSEMBLE, à savoir Kongar ONDAR, qui joue aussi de la guimbarde “khomus” et du luth “tyanzi” ; Kaygal-Ool KHOVALYG, qui joue de même du khomus, mais également de la vièle à trois cordes “igil” et de la corne “amyrga” ; et Gennadi TUMAT qui, outre le khomus, joue aussi du luth doshpulur.

Le concert alterne des morceaux joués à trois, qui font montre de diverses formules instrumentales et vocales, avec des pièces solistes combinant khöömei et igil (Khaigal-Ool KHOVALYG), khöömei et tyanzy (Gennadi TUMAT) et khöömei et khomus (Kongar ONDAR). Une seule pièce entièrement vocale est interprétée par KHOVALYG, qui montre toute sa maîtrise d’un style bien particulier de khöömei, le “kargyraa” au timbre très grave et rugueux. Les trois artistes dispensent aussi leurs talents respectifs à la guimbarde lors d’une pièce exposant différents types de khomus dont ils jouent chacun.

Les chansons évoquent en priorité la beauté des paysages de Touva, sa taiga, ses massifs montagneux, ses villes ancestrales, mais aussi la vie nomade. Certaines de ces chansons sont devenues des “tubes” repris par différents groupes de musique folk touvaine.

Initialement paru en 1992, Echoes from the Spirit World présente en majeure partie l’enregistrement d’un concert du TUVA ENSEMBLE à Amsterdam au printemps 1992. Cette fois, le groupe y apparait en grande formation puisque l’on y compte pas moins de onze membres ! La palette instrumentale s’en trouve évidemment étoffée : luths doshpulur et tyanzi, vièles igil, guimbardes khomus et cornes amyrga y sont rejoints par des flûtes “limbi”, une vièle à quatre cordes “byzaanchy”, une rhombe “khirilee”, un tambour “dungur” et plusieurs petites percussions (“savag”, “khapchyk”, et cloches bouddhistes). Et bien sûr, chacun des musiciens pratique le khöömei !

Echoes from the Spirit World offre donc un vaste panorama de la culture musicale touvaine et de son instrumentarium et fait fonction à lui seul de compilation magistrale. Il comprend, outre les prévisibles mais toujours remarquables démonstrations solistes de techniques de chant diphonique (le plus aigu “sygyt”, le plus grave “kargyraa”…) et les éternelles chansons dédiées aux reliefs montagneux et au cheval, animal-culte de la région comme chacun sait, un extrait de rituel chamanique, mais aussi un chant bouddhiste et, en ouverture, une étonnante suite de six chants traitée comme une saynète théâtrale. On peut du reste entendre parfois le public réagir aux performances, notamment lorsqu’elles prennent une tournure humoristique (à charge pour chacun d’en saisir le sens…).

La prise de son est tout à fait honorable mais son volume un peu faible, donnant une sensation d’enregistrement “mat” trop distant. Cela reste néanmoins un document on ne peut plus recommandable pour les amateurs de la scène musicale de Touva.

Pour compléter le CD figurent deux morceaux d’un autre concert du TUVA ENSEMBLE lors de sa tournée mondiale en 1992, cette fois à Montréal, ainsi que quatre extraits de sessions provenant du département musical de la radio moscovite des années 1973, 1983 et 1986 qui permettent d’écouter l’Ensemble SAYAN, dont un morceau avec l’une des rares chanteuses touvaines, Nadejda KUULAR.

Le TUVA ENSEMBLE a compté dans ses rangs quelques artistes qui sont devenus des figures de proue de la musique traditionnelle de Touva dans la sphère des musiques du monde.

Kongar ONDAR a ainsi fait connaître le chant diphonique au public américain suite à sa performance dans le show télévisé de David LETTERMAN et lors d’une “garden party/soirée” organisée par Frank ZAPPA en 1993. La célébrité d’ONDAR s’est de plus consolidée avec la parution en 1998 du documentaire Genghis Blues, qui raconte sa rencontre avec le “bluesman” non voyant américain Paul PENA, qu’il avait invité à se produire à Touva. Dans les années 2000, ONDAR s’est également fait entendre dans deux disques de Béla FLECK AND THE FLECKTONES (Live at the Quick, Jingle all the Way).

Autres membres du TUVA ENSEMBLE, Kaigal-ool KHOVALYG et Anatolii KUULAR ont de même fait parler d’eux quand ils ont rejoint un certain groupe folk baptisé HUUN-HUUR-TU, lequel est devenu une référence mondiale !

Sa disparition prématurée en 1996 à 32 ans seulement n’a pas permis à Gennadi TUMAT de prétendre à la même notoriété que certains de ses confrères, mais sa renommée est restée vivace à Touva. L’immensité de son talent aux différents styles de chant khöömei ainsi qu’aux luth doshpulur et chanzy peut être heureusement appréciée en Occident grâce à une publication hommage réalisée en 2000, une fois encore par le label PAN Records : Alys churtum Övür charyy (My Homeland Övür). On y trouve plusieurs enregistrements de Gennadi TUMAT provenant de trois sessions réalisées entre 1994 et 1995, aux Pays-Bas auxquels s’ajoutent des archives de la radio moscovite datées de 1986 et des captations live de 1991 et 1992 aux Pays-Bas et au Canada.

Indéniablement, le TUVA ENSEMBLE a servi de matrice d’où a émergé plusieurs talents et a contribué à la reconnaissance internationale des pratiques musicales de ce “coin perdu” de Sibérie qui ont depuis fasciné plusieurs publics occidentaux et ont ouvert la voie à de nouvelles voies de création musicale. Pour quiconque souhaite remonter aux racines de ces musiques et les appréhender à la source, ces deux disques sont primordiaux.

Stéphane Fougère

Label : http://panrecords.nl/

 

 

 

 

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