UKANDANZ – Yeketelale

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UKANDANZ – Yeketelale
(Buda Musique)

Dans le foisonnement de parutions discographiques consacrées à l’ethio-jazz, genre qui a enflammé les nuits d’Addis-Abbeba dans les années 1960-70 et qui a été popularisé par la collection Ethiopiques de Buda Musique ou encore les productions du label Terp Records (fondé par le groupe THE EX), UKANDANZ s’est fait une place à part en cultivant un style qui lui est propre, l’« éthio-crunch », soit une confrontation entre un groove cuivré aux racines éthiopiennes et un mur du son dense et serré émanant d’un rock d’avant-garde, dont l’album Awo (2016) représentait un point culminant. Sans doute conscient d’avoir atteint un sommet qu’il serait vain et périlleux de tenter de réitérer, le groupe a décidé de s’arrêter séance tenante. On craignait alors que ce fut définitif, mais voilà que ce nouvel album débarque presque sans crier gare pour nous confirmer qu’au contraire… Yeketelale ! Soit : « ça continue » !

À nouvel album, nouvelle étape. Quiconque a suivi les différentes étapes discographiques de UKANDANZ (deux CD/LP et deux EP) sait que le groupe n’a jamais sonné exactement deux fois de la même façon. Par conséquent, Yeketelale n’est pas le clone ni le cousin germain d’Awo. Ça risque de faire grincer quelques dents, mais UKANDANZ a préféré se réinventer plutôt que de tirer sur la même ficelle, fut-elle radicaliste et jusqu’auboutiste.

Le noyau dur du groupe est resté bien sûr le même : l’impressionnant chanteur Asnaqé GÈBRÈYÈS continue de griser son monde de ses circonvolutions haletantes, puissamment encadré sur la voie de l’expérimentation sonique par le guitariste Damien CLUZEL et le saxophoniste Lionel MARTIN. Sauf que la section rythmique a changé et qu’elle est désormais assurée par deux musiciens du groupe électro-jazz-world MAZALDA, Adrien SPIRLI au synthé basse Roland et Yan LEMEUNIER à la batterie électronique.

Le son global est donc clairement teinté électro, comme en atteste le morceau d’ouverture, Gesse – une danse Oromo transfigurée – sur lequel les zébrures du saxophone et les riffs de guitare, bien que faisant montre de la même fièvre qu’on leur connaissait, sont un poil sous-mixés. En revanche, la voix d’Asnaké, plus en évidence, brille de mille feux et arrose l’auditoire de ses suppliques envoûtantes en langue amharique.

Qu’on se rassure, le « groove ukandanzien » est bel et bien là, intarissable et continu ; il est juste plus aéré et reverni avec des sons plus à même de perdurer sur les platines des DJ et de secouer les dance-floors : sons de batterie électronique, basse synthétique et « claps » rectilignes programmés s’implantent sans souci dans le décor, tempérant au passage les assauts du saxophone et de la guitare électrique sur Gedawo, Ashkaru, Yene Hassab, Ere Gedamu, candidats propices à l’exultation des corps.

L’UKANDANZ nouveau fait donc sa cuisine entre funk, rock, électro, sonorités futuristes et vintage, repeignant de cocottes funk Weyene Ajire, le premier morceau du premier album d’Asnaké GEBREYES, Ahadu (paru à l’origine en 1988 en K7 uniquement, mais comme par coïncidence réédité en vinyle par Buda Musique en 2018) ; ou encore propulsant Enken Yelelebesh (un « tube » du WALIAS BAND de Girma BEYENE) en orbite lunaire et le parant de couleurs troubles.

Un climat limite glauque et réfrigérant hante également Festoum Deng Ledj Nesh, pièce de résistance qui se décline en plusieurs volets et qui atteint les neuf minutes, véritable condensé épique qui déroutera assurément les « clubbers ». Beyet New Mangedu, qui le suit, n’est pas non plus fait pour détendre forcément l’atmosphère, avec ses lignes synthétiques inquiétantes, de martèlements lourds, de riffs fumeux et le chant limite « torturé » par instants d’Asnaké.

Ce changement de décor pourra autant satisfaire certains que laisser d’autres dubitatifs, mais on ne pourra pas dire qu’UKANDANZ fait dans la redite, et encore moins du surplace. Ce serait de toute façon difficile avec un groove pareil ! Et sur scène, ça reste une expérience hautement vibratoire qu’il ne faut pas rater !

Stéphane Fougère

Label : www.budamusique.com

Voir notre article avec diaporama photos sur le concert de UKANDANZ à Paris, au Point éphémère, en décembre 2018.

 

 

 

 

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