UNIVERS ZÉRO – Phosphorescent Dreams

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UNIVERS ZÉRO – Phosphorescent Dreams
(Arcàngelo / Orkhêstra)

C’est peu dire qu’il y a eu du remue-ménage chez UNIVERS ZÉRO au cours des années 2010. De nouveaux mots d’ordre sont apparus : restructuration et renouvellement (tant en interne que sur le plan musical). Une partie du personnel qui officiait sur l’album précédent, Clivages, a ainsi été congédiée, faisant perdre de l’embonpoint à la formation. À la surprise (et à l’incompréhension) générale, le basson et le violon ont été sommés de quitter le paquebot, et ont cédé la place à Nicolas DECHÊNE, qui assure… les guitares électriques et acoustiques !

En matière d’instrumentation, on peut certes parler d’une grande première pour UNIVERS ZÉRO, avec toutefois le risque de faire perdre à ce groupe pionnier des musiques nouvelles européennes sa spécificité esthétique. UNIVERS ZÉRO a-t-il été réduit à un quartette rock basique ? Qu’on se rassure : Kurt BUDÉ a conservé sa place, les bois (clarinettes et saxophones) ont donc toujours droit de cité dans le son du groupe, préservant l’indispensable dimension « musique de chambre contemporaine » !

Et puis tout de même, Kurt BUDÉ est aussi le compositeur de trois des sept nouvelles compositions incluses dans ce nouvel album… Les claviers sont de même toujours présents, sauf que Pierre CHEVALIER a été remplacé par Antoine GUENET, dont le jeu vaut aussi le coup d’oreille.

À en croire Daniel DENIS, le changement, c’était maintenant (ou jamais) pour UNIVERS ZÉRO. Et parce qu’un changement peut en cacher un autre, le groupe a aussi changé de label… Tout ce ramdam a évidemment fait capoter au passage la pourtant superbe création Once Upon a Time in Belgium dans laquelle était impliquée UNIVERS ZÉRO avec ARANIS et PRÉSENT.

Plusieurs pages se sont donc tournées chez UNIVERS ZÉRO. À défaut d’avoir un programme de tournée chargé, le groupe fait l’actualité avec ce disque de compositions inédites. Certaines ont déjà servi pour une expérience de ciné-concert sur des courts métrages expérimentaux des années 1920-30 commandée par la Cinetica Nacionale de Mexico. Très Affables avait de même été brièvement joué par la formation précédente.

Bref, le but de Phosphorescent Dreams est d’assurer à UNIVERS ZÉRO une présence dans le landerneau des musiques progressives avant-gardistes tout en exposant sa nouvelle esthétique sonore, censée illustrer le souci du groupe d’aller de l’avant en prenant des risques. Ces derniers restent toutefois relatifs.

On pourra certes se plaindre du sort qui a été réservé au basson et au violon, mais ce n’est pas la première fois que du balayage est fait dans la panoplie instrumentale d’UNIVERS ZÉRO. Déjà, dans les années 1980, Uzed et Heatwave avaient renouvelé le son du groupe sans lui faire perdre son caractère distinctif. Rhythmix et Implosion ont fait de même plus récemment, et Phosphorescent Dreams poursuit l’initiative en introduisant la guitare qui, à défaut de faire sonner le groupe plus rock, lui adjoint un surplus d’électricité.

Car pour l’essentiel, UNIVERS ZÉRO ne joue pas sur cet album une autre musique que celle qu’il jouait auparavant. Les vents et les claviers sont toujours proéminents, la guitare électrique intervient comme une couche supplémentaire et se garde bien de verser dans le m’as-tu-vu égocentrique. La nature des compositions ne le permet pas.

En ce sens, Shaking Hats constitue un « appétiseur » parfait, rassurant l’auditeur sur le type de musique qu’il est censé écouter de la part d’UNIVERS ZÉRO tout en lui faisant respirer des parfums inédits. Tout est ici arrangé au scalpel et taillé au millimètre, comme d’habitude chez UNIVERS ZÉRO. Même la basse de Dimitri EVERS et la batterie de Daniel DENIS, qui font pourtant un travail central dans ce dispositif, ne s’impose pas à coup de décibels turgescentes. On fait ici dans le rock de
chambre, encore et toujours.

Mais comme Clivages l’avait déjà montré, ce rock de chambre a tendance à polir ses angles contondants, à se montrer plus doux et feutré (Très affables, qui profite du jeu de batterie du « special guest » Nicolas DENIS), même si derrière le sourire poind le ricanement ou le grognement amer. Les pièces plus acoustiques, Vocation et L’Espoir perdu (titre on ne peut plus jovial), ne peuvent non plus s’empêcher de distiller des climats de brume lourde et maussade derrière leurs paravents plus amènes pour un auditeur néophyte. Mais en dépit de sa dimension épique et cyclique, Rêve mécanique ne diffuse pas avec la même intensité cette gravité hypnotique que les opus majeurs de la première époque d’UNIVERS ZÉRO.

Et puis –est-ce le côté « papier glacé » de la production ? – ce nouvel opus ne semble pas infiltré par la même sensation de menace et de malaise sourd que le groupe était connu pour propager. Et la connotation rock qu’est censée apporter la guitare reste affaire de nuance et d’équilibre. Tout au plus donne-t-elle éventuellement la sensation d’écouter du PRÉSENT en version plus « light » et moins viscérale.

Et comme par hasard les instruments additionnels qui ont été conviés à ajouter leurs couleurs ça et là sont des cuivres (trompette de Hugues TAHON et trombone d’Adrian LAMBINET)… Mais avec Les Voleurs d’ombres, UNIVERS ZÉRO parvient à faire frémir le bouillon, et le morceau éponyme à l’album (qui le clôt également) répand un sentiment de péril d’abord subreptice puis de plus en plus insistant et emphatique qui oblige l’auditeur à rester sur le qui-vive même
après les dernières notes.

Phosphorescent Dreams n’a pas à rougir face à ses prédécesseurs. Il est une convaincante et digne addition au catalogue d’UNIVERS ZÉRO. Il est cependant à craindre que son impact sur le public visé et potentiel reste limité. La signature du groupe sur un label japonais rend en effet la disponibilité de ce disque en Occident assez précaire et financièrement coûteuse. Il serait dommage que ces « rêves phosphorescents » finissent par s’évanouir…

Stéphane Fougère

(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°35 – juillet 2014)

 

 

 

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