VAN DER GRAAF GENERATOR – Alt

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VAN DER GRAAF GENERATOR – Alt
(Esoteric Antenna / Cherry Red)

C’est typiquement le genre d’album qui a tout pour s’attirer les foudres des fans ! Disons-le tout de go, Alt ne préserve quasiment rien du son « habituel » de VAN DER GRAAF GENERATOR. Qui plus est, le parolier et chanteur du groupe, Mister Peter « Thin Man » HAMMILL en personne, y est remarquablement aphone. Et en lieu et place de chansons arrangées par le trio, on a droit à des improvisations, soundscapes et expérimentations soniques enregistrées sur le vif lors de répétitions et balances, parfois même avec les moyens du bord, pas toujours au niveau des standards actuels de production.

Pour beaucoup d’amateurs, le contenu d’Alt se résumera donc à des bouts de ficelle et des fonds de tiroirs à caractère honteux. Et on n’ose même pas penser aux néophytes qui seraient tombés sur pareille galette, assurément par accident ou par soumission envers une forme perverse de bizutage sonore ! Alors certes, ce n’est pas le VAN DER GRAAF GENERATOR dont on était coutumier. Mais à y  regarder de plus près, la précédente livraison, A Grounding in Numbers, en dépit du fait qu’elle était musicalement plus abordable, correspondait-elle à ce qu’on  « attendait » de VDGG ? Pas exactement non plus. Alors pourquoi Alt devrait-il satisfaire au même type d’attente ?

Depuis qu’il est réduit à un trio, le GENERATOR ne cesse de se chercher, avec un art consommé de la volte-face, une nouvelle voie, un nouveau son. Alt est une étape supplémentaire (ou parallèle) dans ce processus, explorant des chemins tout aussi déconcertants que A Grounding in Numbers, mais nettement plus radicaux et arides pour les non avertis. Et si l’on tient compte du fait qu’une partie d’Alt a été conçue durant les sessions d’A Grounding in Numbers, il est tentant de voir dans le premier une sorte de face cachée du second, un peu comme le CD Heaven and Earth de PROJEKCT X était le frangin turbulent de The ConstruKction of Light chez KING CRIMSON.

Une fois donc que l’on a accepté ces postulats, il reste à écouter Alt avec une disponibilité d’écoute optimale, c’est-à-dire non encrassée par les expectatives référentielles au glorieux passé du groupe, etc, etc. Il faut plutôt l’appréhender comme un carnet de brouillons de HAMMILL-BANTON-EVANS qui tâteraient de plusieurs pistes musicales sans concessions dont le seul point commun avec A Grounding in Numbers est l’exploitation, pour une bonne moitié, de formats miniatures.

Ainsi navigue-t-on en mode chaotique et chaviré entre le krautrock chaotique et déglingué de Mackerel Ate Them, le jazz avec Midnite or So (variation sur Round about Midnight !), l’ambient languide et malsaine avec Here’s One I Made Earlier et D’Accord, l’électro-acoustique débridée avec Elsewhere ou Batty Loop, sans parler du « simili-field recording » d’Early Bird qui, avec ses gazouillis volatiles et ses clapotis de percussions et de cymbales, nous introduit dans ce « bizarre bazar » en restituant une parfaite ambiance de matinée humide !

Comme on l’a dit, quiconque espère retrouver le son classique de VDGG risque d’être frustré, même si, ça et là, celui-ci refait surface, par exemple à travers l’orgue Hammond de Hugh BANTON dans Splendid, les notes de guitare typiquement hammilliennes égrenées dans Extractus, sans parler du jeu de batterie de Guy EVANS dans Sackbutt ou Tuesday, the Riff. Mais le plus souvent, il n’est pas toujours aisé de savoir qui fait quoi dans ces nappes et couches de synthés et d’orgue, ces samples de percussions et autres étrangetés soniques.

On ne prétend pas que tout soit une réussite absolue, la maigre qualité de certaines prises et la concision de certaines pièces procurant un résultat à double tranchant, si ce n’est en demi-teinte, même sans tenir compte de l’intention initiale de leur gestation et des conditions de leur apparition. Tout cela, on l’aura compris, relève du « work in progress ». Mais là encore, les pièces les plus longues sont aussi celles qui approchent le plus du stade de l’aboutissement artistique.

Avec son atmosphère de trip hallucinogène bigarré et non-sensique, Colossus semble avoir été conçu pour une BO de film de David LYNCH, tandis que Repeat after me fait montre d’un intimisme inattendu, dominé par une ligne de piano baladeuse et une basse chatoyante. Et en clôture de chapitre, le très étalé Dronus dévoile des textures visqueuses et spectrales d’une beauté « explosante-fixe » qui rappelle le TANGERINE DREAM des années 1970.

Déployée sur plus d’une heure en support CD (la version vinyle est moins longue, mais contient une courte pièce inédite), cette excursion brinquebalante dans l’univers alternatif du GENERATOR n’aura pas manqué d’accidents roboratifs, de bigarrures floutées et d’écorchures rustiques, révélant une volonté du trio de retour à un état d’affranchissement sauvage qui, au fond, ne peut pas faire du mal. Encore aurait-il fallu être plus exigeant dans la conception de cet album et le choix de son contenu. On a l’impression que VDGG vient d’ouvrir de nouvelles portes, mais qu’il est resté sur le seuil de chacune d’elles, à la fois effrayé et fasciné par les Terra Incognita qu’il a vues de l’autre côté, et qu’il nous laisse en plan devant, nous laissant le soin de trier…

Eu égard à sa singulière nature, cette sorte de « Time Vaults, vol. 2 » est donc à réserver aux inconditionnels qui ont déjà réussi à écouter Spur of the Moment ou Union Chapel Concert plus de dix fois ! Mais on est curieux de savoir ce que pourraient en penser des adeptes d’un album comme The FAUST Tapes, par exemple…

Label : www.cherryred.co.uk

Stéphane Fougère
(Chronique originale publiée dans TRAVERSES n°33 – juin 2013)

 

 

 

 

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