VOCE VENTU & Mieko MIYAZAKI – Tessi Tessi

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VOCE VENTU & Mieko MIYAZAKI – Tessi Tessi
(daquí / Harmonia Mundi)

voce-ventu-mieko-miyazaki-tessi-tessiAu commencement, un koto égrène ses notes suaves qui de suite font rêver l’auditeur lambda qui se mettrait à écouter ce disque en aveugle. « Aah ! le Japon, sa tradition, ses geishas, tralala… » Tout fier d’avoir reconnu la provenance géographique de ce qu’il vient d’entendre, sans doute n’a-t-il pas fait attention à ces autres cordes qui viennent de s’immiscer en harmoniques, celles… d’un shamisen ? Non, celles d’une guitare acoustique ! Qu’importe, il y a cette mélodie prenante au koto.

Et puis arrive ce chant… Un chant mâle, éploré, qui s’exprime en langue… corse ! Corse, oui. Pas de doute là-dessus. Et là, l’auditeur, en proie à des sueurs intellectuelles bien légitimes, se pose la question fatidique : « Mais où on est, là ? » Bientôt, sur le refrain, cette voix lead est soutenue, à chaque fin de strophe, par un chœur masculin. Les fameuses polyphonies corses, bien sûr ! Du reste, le morceau s’appelle A Serva.

Damned ! Un chant corse accompagné par un koto japonais ! Sur papier, on n’aurait jamais voulu y croire. Sur disque (comme sur scène), le bluff est total tant l’émotion que dégage l’ensemble est intense. Oui, c’est faisable et ça fonctionne. Plus loin sur le morceau s’ajoute un violon tout ce qu’il y a d’occidental, la guitare soutient harmoniquement le chant, laissant le koto et le violon se livrer à des incartades sonores abruptes, quasi contemporaines. Mais la mélodie tient toujours, inexpugnable.

Voici donc le fruit, plus juteux qu’amer, de cette rencontre entre le groupe corse VOCE VENTU, connu sur l’île de beauté pour sa démarche moderniste telle qu’exposée dans son premier CD, Rughju di Vita, et la kotoïste Mieko MIYAZAKI, qui avait déjà défriché de nouvelles aires de jeu pour son instrument auprès des artistes vietnamiens Huong THANH et Nguyen LÊ et avec le disque de son TRIO MIYAZAKI, Saï-ko.

OK, OK, se dira l’oreille critique désireuse de se ressaisir, un koto qui accompagne des polyphonies corses, pourquoi pas, c’est original cinq minutes, mais tout n’a t-il pas déjà été dit avec ce premier morceau ? La chanson suivante se charge de faire battre en retraite ce raisonnement. Cette fois, il s’agit d’un chant traditionnel japonais ; Mieko MIYAZAKI dévoile ses talents de chanteuse et prend les devants. Que va donc faire VOCE VENTU ? Chanter en corse, bien entendu ! Voilà donc une version de Takeda no Komoriuta interprétée en deux langues, japonaise et corse. Et ça passe, avec un peu de culot et beaucoup de simplicité. Ou l’inverse. Le procédé s’applique également à l’archi-connu thème japonais Sakura, dont VOCE VENTU fait une adaptation dans sa langue et l’interprète en version polyphonique, avant que Mieko en rappelle la version japonaise originale. Le résultat est saisissant. Que l’on écoute également cette version de Kawa no Nagare no Yoni, chanson populaire japonaise transfigurée en hymne existentialiste chaviré, où VOCE VENTU fait montre d’une belle maîtrise de la langue japonaise.

Sur Asadoya Yunta, VOCE VENTU fait des siennes en intercalant un refrain en corse qui alterne avec les couplets japonais de Mieko MIYAZAKI, laquelle a au passage temporairement délaissé son koto et laisse monter au créneau instrumental le violon de son complice Manuel SOLANS, membre du TRIO MIYAZAKI et directeur artistique de cette création corso-japonaise. Au passage, il n’est pas inutile de préciser que ce chant – de même que Tinsagu No Hana, chanté lui aussi en V.O. par les Corses – provient de l’île d’Okinawa, dont la tradition diffère grandement de la rigoriste et anguleuse musique classique japonaise pour koto, shakuhachi ou biwa. Ce ne sont donc pas deux cultures qui sont mises en évidence dans cette rencontre, mais trois, toutes insulaires.

Loin de la fantaisie « abracadabrantesque » que pouvaient craindre les grincheux puristes, ce rapprochement « corso-japonokinawaïen » se révèle une magnifique et prodigieuse histoire de cordes, fouillée dans ses moindres chemins narratifs : cordes du koto, d’un violon, d’une guitare, cordes vocales polyphoniques corses et cordes vocales solistes japonaises. Et toutes s’autorisent moult combinaisons, du dépouillement primal de Ciucciarella, Eramu in Campu, et plus encore de Beata Funtanella (juste une voix corse et le koto) à la célébration collective enjouée d’Asadoya Yunta et de Kyrie È Christie, où s’ajoutent même deux autres violons et des percussions. Et comme c’est avec des cordes qu’on tisse les meilleurs liens, cette création a été baptisée Tessi Tessi (« tisser des liens », en corse).

On le sait, les polyphonies corses et la musique classique japonaise sont souvent perçues comme des expressions austères, mais ce n’est pas ce point commun, aussi pesant pour les artistes que répulsif pour les auditeurs, qui a motivé cette rencontre. On sera d’autant plus impressionné à l’écoute de Tessi Tessi par l’aptitude de VOCE VENTU et Mieko MIYAZAKI à avoir passé outre cet obstacle pour proposer au contraire un univers sonore à la palette généreuse qui n’hésite pas à bousculer les repères. Le minimalisme formel de ce croisement culturel a été exploité au maximum pour créer un arc-en-ciel émotionnel qui brasse mélancolie et sérénité, tension et frisson, oraison et commémoration. Et malgré les distances culturelles et géographiques, la rencontre révèle une savoureuse cohérence, doublée d’une vibrante évidence. Un pont n’est pas seulement construit pour faire se rejoindre deux rivages, mais aussi pour que l’on puisse admirer l’eau qui coule tranquillement en dessous…

Site : http://www.miekomiyazaki.com/voce_ventu.html

Label : www.daqui.org

Stéphane Fougère

Cliquez ici pour lire l’entretien avec VOCE VENTU et Mieko MIYAZAKI.

PS : Ce CD contient une piste vidéo qui retrace en images et en sons la genèse de ce projet, des premiers concerts de VOCE VENTU au Japon aux répétitions avec Mieko MIYAZAKI et Manuel SOLANS en Corse, et les sportives prises de vues pour la réalisation de la pochette du CD. On pourra au moins reconnaître que VOCE VENTU et Mieko MIYAZAKI (koto en mains) visent haut !

 

 

 

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